★ DÉFENDRE LA RÉVOLUTION : LA GUERRE D’ESPAGNE

Publié le par Socialisme libertaire

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« Le déclenchement de la guerre civile espagnole en 1936 ne fut pas vraiment une surprise. Dès le premier tour des élections, Franco avait proposé d’instaurer la loi martiale, afin d’empêcher la victoire du Front populaire. A Barcelone, le 16 juillet 1936, la C.N.T. demande en vain au gouvernement catalan de distribuer des armes aux ouvriers, pour prévenir une tentative de putsch de la droite. Le 17 juillet, le putsch éclate. Le gouvernement républicain tente encore de temporiser alors que le peuple s’arme et lutte contre les rebelles. Pourtant les révolutionnaires ne triomphent pas partout. Les putschistes contrôlent les îles Canaries, le Maroc espagnol, une partie de l’Andalousie, la Navarre, le Léon et la Vieille Castille. Cette situation crée une ligne de front entre les deux zones.

Les anarchistes qui avaient jusque-là participé à des insurrections urbaines doivent passer au stade supérieur. L’armée républicaine s’étant largement désagrégée, ce sont des milices ou des colonnes organisées par les syndicats et les organisations révolutionnaires qui vont surtout se battre. Les militaires qui les rejoignent sont souvent regardés avec méfiance : « Lorsqu’elles (les organisations ouvrières) se trouvèrent dans l’obligation d’avoir recours à nous, se plaignait un officier républicain, elles n’enrôlèrent que le nombre d’officiers loyaux qui leur était absolument indispensable, et ceux-ci furent constamment surveillés et même menacés car on les soupçonnait de convictions fascistes » [1].

Pour contrebalancer l’influence des milices, le gouvernement tente de mobiliser mais les anarchistes s’y opposent fermement, de même que les jeunes appelés. Plusieurs colonnes sont constituées par les anarchistes ; citons les colonnes « Durutti », « Francisco Ascaso », « Ortiz », « 4 Septembre » (syndicat du bâtiment de la C.N.T.), « Agui­luchos » (F.A.I.), etc. Ces colonnes seront souvent remaniées. Une des plus connues de l’année 1937 est la Colonne de Fer, composée majoritairement d’anarchistes. Numériquement, les combattants de la C.N.T.-F.A.I. sont la principale force armée. En août 1936, il y a 50 000 combattants de la C.N.T. contre 30 000 à l’U.G.T. (socia­liste), 10 000 communistes, 5 000 poumistes (marxistes dissidents) et environ 40 000 soldats et policiers républicains. La différence est encore plus nette en Catalogne où la composition initiale des milices est la suivante : C.N.T.-F.A.I., 13 000 partisans ; U.G.T., 2 000 ; P.O.U.M., 3 000.

Si les révolutionnaires contiennent l’avance des franquistes en de nombreux points, ils ne peuvent les empêcher de progresser dans le nord de l’Espagne et aux portes de Madrid. La mobilisation par les syndicats empêche toutefois la capitale de tomber (novembre 1936). En mars 1937, une nouvelle offensive est repoussée, ce qui accorde un répit dans ce secteur. Néanmoins, la militarisation des milices est imposée, non sans réticences et protestations. La Colonne de Fer est la dernière à se plier, le 21 mars 1937, sous la menace d’être privée de matériel. En avril, un plénum des jeunesses libertaires se prononce pour « une armée populaire avec commandement unifié ». Les révolutionnaires doivent à la fois lutter contre les communistes, qui torturent et massacrent anarchistes et poumistes, et contre les fascistes qui, ravitaillés abondamment par l’Italie et l’Allemagne, rentrent dans Bilbao (19 juin 1937). La nouvelle armée, dotée de plus de moyens, ne se montre guère plus efficace que les colonnes de miliciens de 1936. La Révolution prolétarienne écrit : « Ce n’est pas un hasard si la période révolutionnaire de la guerre s’achève par la victoire de Guadalajara en 1937, tandis qu’après le renversement de mai, commence la série des défaites qui va de la chute de Bilbao à celle de Barcelone » [2].

Les franquistes lancent en avril 1936 une nouvelle offensive qui coupe en deux la zone des républicains. En mai, la F.A.I. propose une tactique de guérilla et de sabotage en territoire ennemi. Mais les républicains s’épuiseront dans une offensive classique sur l’Ebre (juillet 1938), avec de lourdes pertes sans résultat probant. De plus, le gouvernement, s’oppose encore aux anarchistes en supprimant le contrôle ouvrier sur l’industrie de guerre. Les libertaires participent en nombre à l’offensive de l’Estremadure, en janvier 1939. Malgré les succès, le commandement suspend l’avance des troupes. Peu à peu, les zones républicaines tombent. La guerre est close officiellement en avril 1939.

Les milices anarchistes 

L’organisation des milices anarchistes se fit tout naturellement. Par exemple, l’appel au combat par le militant Garcia Oliver lors d’un discours radiodiffusé en Aragon (juillet 1936) provoqua l’enthousiasme. Dans les syndicats, les ouvriers vinrent participer à l’effort de défense. Trop parfois. Abel Paz constate : « L’on demande aux plus réfléchis de rester pour accomplir des tâches qu’on ne pouvait abandonner » [3]. Le recrutement ne fut pas un problème et Durruti était d’ailleurs réticent vis-à-vis de l’engagement massif de volontaires étrangers. Ce qu’il fallait, surtout, c’était une aide extérieure en fonds et en matériel. L’organisation des milices tendait à se rapprocher le plus possible du principe fédératif. Leur structure était la suivante : dix hommes formaient un groupe de base, avec à sa tête un responsable librement chois, dix groupes formaient une centurie, avec un responsable désigné de la même façon ; enfin cinq centuries équivalaient à un groupement ; les délégués de groupement et le délégué général de la colonne formaient le comité de guerre.

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Ce mode de fonctionnement n’était pas sans susciter l’hostilité des partisans d’une armée traditionnelle. Le premier technicien de la Colonne « Durruti » était un militaire professionnel. Devant son incompréhension, Durruti dut le remplacer par un sergent d’artillerie, Manzana, qui avait participé auparavant aux comités antimilitaristes de la C.N.T. Avec d’autres spécialistes, il devait s’occuper de l’équipement et du service médical. Le fonctionnement de la colonne fut ensuite modifié parce que le nombre de miliciens ne correspondait pas toujours au découpage. L’artillerie fut regroupée et les services annexes (transports, intendance) améliorés avec chacun un délégué. On organisa un conseil technique militaire réunissant les tacticiens (souvent d’anciens militaires de métier). Dans ce conseil, on s’occupait des cartes et des transmissions, etc. Ce changement structurel ne touchait pas les principes anarchistes, bien entendu.

Il n’existait pas du grades militaires, de décorations ou de différences dans la nourriture, le vêtement et le logement. Enfin, ajoutons qu’il existait des groupes spéciaux, qui agissaient en territoire franquiste. Les colonnes s’entouraient de dynamiteros, parfois d’anciens mineurs. Le plus célèbre était « El Cubano » , dont nous reproduisons une interview à la fin de cette brochure. [4]

Le débat sur la militarisation 

Comment est-on passé de cette organisation libertaire à la militarisation et à l’intégration des milices dans une armée de type classique ? La question de l’efficacité militaire a dominé toute la période. Déjà, à l’origine, il n’y avait pas unanimité au sein de la C.N.T. Lors du congrès de mai 1936, Garcia Oliver proposa de constituer une organisation paramilitaire ; ce à quoi répondit Durruti : « Il est certain que la proposition de Garcia Oliver est plus admissible du point de vue militaire que la guérilla, que moi-même je défends. Mais cette conception paramilitaire conduira la révolution à sa perte parce que cet organisme commencera à s’imposer, et au nom de l’efficacité, exercera son autorité et son pouvoir sur la masse » [5].

On s’est beaucoup étendu sur le premier contact des anarchistes avec l’ennemi en rase campagne. A 30 km de Saragosse, trois trimoteurs fascistes ont attaqué la colonne Durruti, faisant vingt morts, ce qui a stoppé l’offensive. Paniquée, une partie des combattants s’est enfuie jusqu’à ce qu’un groupe de miliciens les calment et réorganisent la colonne. Il est compréhensible que des ouvriers n’ayant connu que les combats de rue aient été choqués lors d’un bombardement en règle. Ensuite, les miliciens firent de nets progrès, stoppant l’ennemi sur le front d’Aragon et lors de la bataille de Madrid, par exemple. Ne pouvant critiquer le courage des miliciens, on a posé le problème de l’autodiscipline qui aurait été catastrophique. Il est vrai qu’il y eut des difficultés.

Au début, des miliciens abandonnaient leur position parce qu’ils ne voyaient pas l’intérêt de la tenir. D’autres discutaient les ordres au mépris de l’urgence d’une offensive. Mais il s’agissait d’un manque de maturité et non d’anarchisme. On confondait la confiance vigilante avec la méfiance systématique, pour se prouver « qu’on n’est pas manipulé ». D’autres incidents prêteraient à sourire dans un tout autre contexte, comme ces vivats poussés avant une attaque surprise de nuit ! Mais, il s’agissait surtout d’un manque d’expérience et de dosage. En fait, le fonctionnement des milices s’améliorait peu à peu, mais le débat fut faussé en ce sens que l’on restait complexé face à l’adversaire : « Devant la menace de plus en plus grande que faisait peser la menace franquiste et les troupes d’intervention allemandes et italiennes, personne n’eut l’idée de proposer une stratégie globale autre que celle de l’identification à l’ennemi, c’est-à-dire la création d’une armée encore plus disciplinée, encore plus efficace, encore plus prussienne que celle d’en face. Evidemment, ce fut et ça ne pouvait être qu’un échec » [6]. Une solution aurait été de transformer le combat frontal en tactique de guérilla et de sabotage. Cela n’a pas été le cas.

Une fois adopté le principe de la militarisation, la plupart s’y plièrent non sans mal : « Quand les comités supérieurs de la C.N.T.-F.A.I. optèrent pour la militarisation générale des milices (...) une grave confusion se produisit sur tous les fronts où les combattants confédéraux étaient engagés. Il y eut des réunions tumultueuses et les délégations des comités allaient au front avec la mission difficile de tenter de les apaiser. De nombreux miliciens intransigeants, qui étaient allés au front comme volontaires, rompirent leur engagement et revinrent à l’arrière. Plus tard, ils se réengagèrent » [7].

Il est certain que la lutte contre le fascisme était prioritaire, c’est pourquoi on continua la lutte malgré tout. Cipriano Mera, jusque-là partisan de l’autodiscipline, lança la fameuse phrase : « Désormais, discipline de fer. Discipline qui aura la même valeur que celle observée volontairement. Désormais, nous ne discutons plus qu’avec les capitaines et les sergents » [8]. Pour Mera, dès lors que la décision avait été prise par la C.N.T.-F.A.I., les combattants devaient l’accepter. On peut discuter des concessions faites par la C.N.T. au gouvernement. De toute façon, il y avait une certaine culpabilité de la part des miliciens qui défendaient avant tout des principes libertaires plutôt que l’une ou l’autre des deux formes de lutte armée. En effet, si l’on examine les critiques de la militarisation, elles furent plutôt sentimentales. On regrettait la camaraderie et un espace de liberté. On connaît le célèbre texte, souvent émouvant : ​​​​​​​Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937. Cet écrit est dû à un ancien taulard resté anonyme qui, lors de l’ouverture des prisons par la C.N.T.-F.A.I., rejoignit la Colonne de Fer. « Nous mangions quand il y avait de quoi, quand les vivres manquaient nous jeûnions. Et tous contents. Tous amis, tous camarades, tous guérilleros de la Révolution (...) Étant pris entre les mailles militaristes, nous n’avons plus de choix qu’entre deux chemins : le premier nous conduit à nous séparer, nous qui, jusqu’à ce jour sommes camarades dans la lutte, en proclamant la dissolution de la Colonne de Fer, le second nous conduit à la militarisation » [9].

Très peu de critiques ont été faites par les anarchistes sur la valeur technique de la militarisation. S’il est vrai que les milices ne sortaient pas de l’offensive frontale, et étaient stratégiquement limitées, les chefs militaires d’après 1937 ne feront pas toujours mieux. On peut même parler d’une médiocrité du commandement. Vis-à-vis des tacticiens comme Lister, Modesto, El campesino, « Aucune opération militaire d’envergure où la surprise, la mobilité, l’invention eussent été des éléments de succès n’est à mettre à leur actif » [10].

Nous irons même plus loin. Nous pensons que si les républicains avaient eu les mêmes moyens en matériel que les franquistes (le déséquilibre était immense), ils auraient perdu la guerre de toute façon. En effet, les franquistes appliquaient une tactique militaire de bonne tenue et, de plus, ils innovaient, surtout les techniciens allemands envoyés par Hitler. Citons les bombardements en piqué dès 1937 sur le front nord et les raids aériens sur Madrid ou Barcelone, qui avaient surtout un but psychologique.

Ajoutons à cela les percées et les offensives sur un large espace de blindés sur le front d’Aragon. Bien sûr tout cela était embryonnaire, mais déjà se dessinait une évolution de la guerre qui donnera la victoire aux fascistes lors des campagnes de Pologne et de France, en 1939-1940.

Il n’est pas évident qu’en adoptant la guérilla plutôt que la militarisation, les anarchistes eussent remportés à coup sûr la victoire, mais au moins ils auraient mis plus de chances de leur côté en se livrant à des coups de main, en sabotant, en organisant des grèves et des émeutes sur les arrières de l’ennemi. « Il fallait doter les milices d’une stratégie militaire offensive où les mouvements, la surprise, le sabotage, les embuscades, etc., auraient, permis d’éviter les pièges de la guerre de position favorable à l’ennemi » [11].

Les miliciens et la population 

Le problème de l’organisation sociale dans les zones libérées s’est posé différemment qu’en Ukraine. Les makhnovistes suggéraient directement aux populations de s’organiser, si elles le voulaient, selon les principes anarchistes. En Espagne, il existait une structure syndicale, la C.N.T., qui se chargeait de coordonner les collectivisations de l’agriculture et de l’industrie (à ce sujet, nous renvoyons à l’ouvrage de G. Leval : L’Espagne libertaire). Bien entendu, les combattants s’efforçaient chaque fois que c’était possible de convaincre les populations libérées. Cela ne réussissait pas toujours comme en témoigne Cipriano Mera, qui rappelait la nécessité de former des propagandistes à côté des miliciens : « Nous avions fouillé la ferme d’un propriétaire foncier, disparu avant le soulèvement militaire, et avions procédé à la distribution aux plus nécessiteux du village de quelques centaines d’œufs et de poules. Cependant, au fur et à mesure que s’opérait le partage, et sans que nous nous en rendions compte, les gens rapportaient tout ce que nous leur avions distribué à la ferme en question. Ils montraient ainsi leur peur de devoir affronter la colère du propriétaire après son éventuel retour. Tel était l’état de pauvreté morale dans lequel se trouvaient la plupart des habitants. Toute campagne de propagande devait. par conséquent, être réalisée avec beaucoup de tact et par des hommes ayant une conduite indiscutable » [12].

D’autre part, il semble que la population, malgré son enthousiasme, ne put pas toujours assurer la subsistance des combattants. C’est du moins ce qu’il ressort d’un texte de la section italienne de la Colonne Ascaso : « Personne ne se préoccupa de la solde, parce que les villages où résidaient ces combattants assistaient les familles, qui avaient, ainsi leur existence assurée. Mais, un moment arriva où les villages cessèrent de ravitailler les familles et les réclamations commencèrent. Nous avons toujours été hostiles à cette solde de dix pesetas, parce que l’individu s’habituait à vivre des armes et à en faire une profession » [13].

Finalement, la solde fut acceptée. Notons qu’une des résistances à la militarisation par la Colonne de Fer vint du refus d’attribuer individuellement la solde, la colonne voulait avoir le contrôle de la répartition afin qu’elle soit équitable. Il est évident que nous devons réfléchir à la façon par laquelle la population peut aider des combattants anarchistes.

S’il nous est arrivé au cours de ce chapitre d’émettre des critiques à propos de l’expérience militaire espagnole, ce n’est pas pour se poser en donneurs de leçons. Paradoxalement, l’épisode espagnol, qui réunit le plus grand nombre d’anarchistes de notre histoire et montra les pratiques les plus audacieuses, est aussi le plus critiqué, trop souvent par des intellectuels ignorant tout d’une pratique militante, et assez méprisants pour constater qu’il n’y avait qu’une poignée de « véritables » anarchistes. Laissons cela.

Les compagnons espagnols ont tenté en 1936 une expérience, en commettant parfois des erreurs. Nous devons simplement en tirer la leçon pour améliorer notre stratégie, sans a priori ou culte à l’égard de l’événement. Il suffit de se rappeler les propos de Cipriano Mera qui, au lieu de vanter ses combats, déclara : « Tout ceci, c’est le passé. Je ne renoncerai jamais à la lutte, mais je n’accorde aucune valeur aux hauts faits militaires. Je veux dire par là qu’en redevenant ouvrier maçon, comme je l’étais avant la guerre, j’ai remporté mon unique victoire : la truelle » [14]. »


NOTES : 

[1] B. Bolloten, La Révolution espagnole.

[2] Revue Itinéraire n°1, « Durutti, de la révolte à la révolution ».

[3] A. Paz, Durruti, le peuple en armes.

[4] Le dictionnaire des guérilleros et résistants antifranquistes :
Julio Rodriguez Fernandez (« El Cubano », « Fedor », « Rafael Grau Raimundo »)

[5] Idem.

[6] C. Semprun-Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne.

[7] V. Richards, Enseignements de la Révolution espagnole.

[8] Idem.

[9] Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937, par un « incontrôlé » de la Colonne de Fer.

[10] C. Semprun-Maura, op. cit.

[11] Idem.

[12] C. Mera, extrait de ses « Mémoires » paru dans La Rue n°21.

[13] A. et D. Prudhommeaux, Catalogne libertaire 1936/1937.

[14] C. Mera, op. cit. 

 

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