★ Les ennemis de nos ennemis ne sont pas (forcément) nos amis

Publié le par Socialisme libertaire

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« Le comble pourrait paraître, aux yeux d’actuel·le·s contempteur·se·s de l’état, que les anarchistes se plient docilement aux mesures sanitaires imposées par le Comité de Sécurité Nationale, sous la caution d’experts suspects de complaisance avec le pouvoir. Imposées, oui, puisque leur entrée en vigueur est assortie des contrôles et sanction de rigueur, sous la férule des habituels « représentants de l’ordre », nos amis les flics. Imposées, oui, puisque, de fait, la consultation de la population demeure inexistante dans l’actuel régime qualifié de démocratique.

Sous des formes diverses, un discours circule qui, à première vue, pioche sans vergogne dans une phraséologie qui pourrait évoquer celle des anarchistes. Méfiance envers un État qui impose ses lois, établissement sournois d’une dictature sanitaire, diminution des libertés puis perte de la liberté… Les gens qui nous gouvernent tireraient prétexte d’un risque qualifié de négligeable pour jouer sur les peurs de la population et instaurer des mesures établissant le cadre d’une future et progressive tyrannie des actuels dirigeants de l’État. Le « peuple » qui se soumet aveuglément constituerait un ramassis de moutons, de larbins serviles qui n’osent pas se révolter contre ces diktats irrationnels.

En apparence, ça a la couleur de l’anarchisme, ça a le goût de l’anarchisme.

Mais ce n’est pas de l’anarchisme.

Oui, pour nous autres anarchistes, l’État continue de représenter l’ennemi à abattre.

Oui, toute dérive sécuritaire, toute forme d’exercice du pouvoir, toute violence légale, tout glissement vers une forme encore plus autoritaire de gouvernement, tout cela est un objet de détestation de la part des anarchistes.

Mais ne nous y trompons pas ! Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis !…

On a d’abord envie de railler. Bonjour la prise de conscience !… 2020, il vous en a fallu du temps pour réaliser que l’État portait en lui toute une série de potentialités d’oppression. Il est significatif de constater que la majorité des milieux anti-mesures sanitaires, anti-masques, anti-vaccins, etc. appartiennent plutôt à des catégories favorisées de la population. Le soupçon se fait jour d’y voir une classe moyenne, plutôt à l’abri du besoin en général, qui crie au complot de l’État menaçant de réduire « nos » libertés. Nos libertés, en l’occurrence, il s’agit d’abord de leurs privilèges. Dans bien des cas, il s’avère que le glissement vers la droite les entraîne à assumer ouvertement et à afficher leur ralliement au « mouvement » (on ne sait trop comment le qualifier) xénophobe, homophobe et anti-féministe Q-anon.

Autre soupçon : pour ces personnes, il ne s’agit pas de tirer prétexte de la « soi-disant pandémie » pour stopper toute une série de chaînes de production, où se trouvent des ouvriers et des ouvrières au travail, pourvoyeuses de biens de consommation. Au boulot, les larbins ! Ces pseudos révolutionnaires ignorent, comme ils l’ont toujours fait, les véritables enjeux sociaux de l’oppression économique.

Alors quoi ? Nous autres anarchistes, nous serions d’accord avec les décideurs, les dirigeants, les représentants du pouvoir ?!

Non.

Nous sommes d’abord solidaires. Nous pensons d’abord aux populations fragilisées, à risque, les plus exposées au risque mortel dont le virus du Covid est potentiellement porteur. Nous pensons ensuite aux membres du personnel des soins de santé, les applaudi·e·s de 20h il y a quelques mois… Celles et ceux qui ont dit cet été : OK, la première vague est passée, mais faut se préparer pour la seconde au cas où. Faut des moyens, et des moyens humains d’abord, parce que nous, on n’en peut plus. Tirons les leçons de nos erreurs et anticipons !

Ce culot des élus et des élues… Venir affirmer sans honte avoir été pris par surprise, qu’ils ne s’attendaient pas à ça…

Du coup, la réponse ne s’est pas fait attendre : confinement, télétravail, fermeture des commerces non-essentiels, couvre-feu, surveillance et contrôles renforcés et sanctions à la clé.

Trouvons-nous, nous autres anarchistes, que ces mesures sont justes ?

Non.

Elles ne sont au fond ni justes ni injustes. Elles sont nécessaires. Elles sont nécessaires à défaut de mieux. Elles répondent de manière inadéquate à l’imprévoyance des politiques. Et nous n’allons pas non plus abaisser notre seuil de vigilance. Le couvre-feu : il semble que l'efficacité sanitaire en soit douteuse. Donc oui,nous conservons l'impression que l’État bourgeois prend toutes les mesures qu'il juge nécessaires pour limiter les libertés individuelles (usine/caserne, école /caserne, interdiction de manifestations, ordre de confinement à domicile, réglementer les déplacements…) D’autant plus que les pleins pouvoirs au gouvernement contrent les luttes et autorisent les patrons à contourner les droits au travail : excès de zèle, autoritarisme sanitaire, contournement du salaire garanti, exagération dans la mise au chômage temporaire… Non, les anars ne sont pas devenus de sages petits moutons dociles.

Y a-t-il un complot des politiques ?

Non.

Depuis quelques décennies, les politiques organisent la société selon des critères économiques, favorisant le profit et l’accumulation du capital dans les griffes dans d’un petit nombre de nantis. Ce n’est pas un complot. Ces agissements sont connus et se sont déroulés au grand jour. Hélas, nous déplorons que la pandémie permette d’accentuer encore d’avantage cette dynamique d’oppression : depuis le début de la crise, le nombre de chômeurs a augmenté de 186.000 unités, constatait la Banque nationale en juin dernier. On sent les premiers effets désastreux pour les prolétaires. Des réactions de colère et des luttes sont à prévoir. À espérer. Et nous en serons ! Sous le prétexte des conditions exceptionnelles provoquées par la pandémie, on a l'impression que les capitalistes et leur État mettent en place un système de contrôle social. A nous, travailleurs, travailleuses, avec ou sans emploi, de contester dès aujourd’hui ce qu'ils jugent nécessaire, pour pouvoir s’y opposer lorsque la situation sociale sera beaucoup plus critique, lorsque la crise économique naissante plongera les populations dans des conditions de vie calamiteuses et les poussera à se rebeller contre tout ce qui représente le pouvoir politique et économique.

Les mesures prophylactiques préservent-elles les gens des risques sanitaires ?

Tout le monde n’est pas épidémiologiste. Alors dans le doute, le bon sens nous incite à suivre le principe de précaution et à respecter les règles de distanciation physique, le port du masque, etc. même si c’est pénible, énervant, contraignant, inconfortable. Parce qu’en l’occurrence, il ne s’agit pas de sa propre santé, de sa propre vie, mais... 
1) du risque de contamination de personnes dont le virus pourrait mettre la vie en danger ;
2) d’éviter la saturation des services hospitaliers dont les conséquences constituent également un danger pour les personnes atteintes d’autres pathologies.

Voulons-nous vraiment d’une société où il faut choisir entre les malades que l’on soigne et les malades que l’on va laisser sans soin ?

Et pourtant, cela ne nous empêche pas de laisser libre cours à une société où l’on choisit qui est mis à l’abri des risques de contamination et qui doit continuer à y être exposé.

Confinement, télétravail… Oui, mais pas pour tout le monde. Allons-nous continuer de faire semblant d’ignorer que tant de travailleuses et de travailleurs sont tenus de demeurer entravés in situ dans les chaînes du salariat, pour permettre à l’économie de continuer à tourner ? La pression sur ces travailleurs et travailleuses-là existe et toute une série de mesures antisociales les contraignent à continuer le turbin sur des lieux de travail où les conditions sanitaires ne sont pas respectées. Les loisirs sont suspendus. Y a plus que bosser que tu peux faire !…

Masqué·e·s, nous le sommes, nous autres anarchistes du Groupe Ici & Maintenant, même si le respect des consignes ne fait pas l’unanimité au sein de la Fédération anarchiste. Pour certain·e·s, « l’État ne peut pas m’obliger à porter un masque, et on n’est même pas assuré que cela serve à quelque chose ». Soit. Nous en revenons au principe de précaution. Certes le respect des consignes, ça marche quand il est librement consenti. Nous déplorons que ces mesures ne fassent l’objet que de si peu de consultation auprès des populations directement concernées, notamment sur le point du couvre-feu. Nous pourrions d’ailleurs ne pas les respecter. Ce n’est pas parce qu’un État nous indique quoi faire que nous nous en acquittons servilement. Pour nous, la désobéissance n’est pas un truc nouveau. Mais en ce moment, en attendant d’obtenir des certitudes mieux établies, nous ne voyons que la nécessité d’accomplir un devoir de solidarité. Ni docilité ni obéissance à une autorité que nous ne reconnaissons pas, et ce, pas plus demain qu’aujourd’hui, pas plus qu’hier.

Car là se situe un autre enjeu de taille : l’État, nous le contestons depuis la naissance du mouvement anarchiste. L’arbitraire des gouvernants, nous le combattions avant, nous le combattons encore et nous le combattrons demain.

Le « monde d’avant », nous l’avons combattu durant la Commune de Paris, nous l’avons combattu en Catalogne en 1936, nos frères et sœurs le combattent au Rojava, au Chiapas…

Le « monde d’après », c’est pour cela que luttent les anarchistes. Bien avant la crise sanitaire. Un monde d’après véritablement adelphique, de frères et de sœurs. Pas un monde d’après où des poignées de révolté·e·s de la onzième heure se bornent à restaurer l’exercice petit-bourgeois de quelques privilèges de classe. Mais une organisation égalitaire, libertaire, basée sur l’autogestion et les assemblées. Le programme n’existe pas, il n’est pas écrit à l’avance. Il reste à faire, toujours déjà, par chacune et chacun, dans le rassemblement d’une volonté collective qui préserve les aspirations individuelles de chacune et chacun. »

 

★ Les ennemis de nos ennemis ne sont pas (forcément) nos amis

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