★ EN FINIR AVEC L’ANARCHO-CAPITALISME

Publié le par Socialisme libertaire

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★ ARTICLE EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE N° 1837 DE MARS 2022.  

« Il n’existe pas d’anarcho-capitalisme, 
sauf travestissement des idées et des concepts
. » 
Philippe Pelletier entend le démontrer pour en finir avec cette imposture.  
 

En finir avec l’anarcho-capitalisme 


« Dans un article récent, la philosophe Catherine Malabou affirme que « la voie anarchiste est la seule qui reste encore ouverte » [ Malabou Catherine (2022) AOC, 11 janvier ] . Selon elle, l’anarchisme voit actuellement coexister mondialement deux variétés : un « anarchisme de fait » et un « anarchisme d’éveil ». Cette distinction semble prometteuse en ce qu’elle établirait une approche entre « ce qui existe » (supposément au sein du mouvement anarchiste) et ce qui « pourrait advenir » (via les « nouveaux mouvements sociaux »).
Mais Malabou dérape quand, à propos de l’« anarchisme de fait », elle se fonde sur la réalité d’un supposé « anarcho-capitalisme ». L’oxymore de cette expression ne peut que faire sursauter. Pour les anarchistes qui se situent dans la lignée de Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Malatesta, Goldman, Rocker, etc., le capitalisme va en effet de pair avec l’État, qu’ils récusent. Les deux se sont construits ensemble sous leur forme moderne.
Même en se contentant d’admettre que par capitalisme on entend seulement un système où le capital extorque la plus-value au travail, toute idée d’« anarcho-capitalisme » est contradictoire dans les termes comme dans les finalités.
Comment une intellectuelle, a priori bien renseignée, peut-elle proférer une telle absurdité ?
Et, au fond, pourquoi ? 

L’injure anarcho-syndicaliste 

Historiquement, il est de bon ton d’affubler à l’anarchisme un certain nombre d’étiquettes fallacieuses, venant souvent d’adversaires déclarés. La gauche autoritaire, marxiste, socialiste et léniniste, se fait ainsi un plaisir de dénigrer tout le courant libertaire lorsqu’il participe à la construction du syndicalisme ouvrier-paysan à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Pour un grand nombre d’anarchistes, les travailleurs doivent se réunir sur la base objective de leur condition économique prolétaire en mettant de côté le critère idéologique. En promouvant nommément le « syndicalisme révolutionnaire », ils estiment qu’il faut mettre de côté l’idéologie, passer des alliances, se contenter de grandes lignes pour la société souhaitée, mettre l’accent sur le caractère de lutte de classe et d’outil que constitue le syndicat. Mais c’en est trop pour les socialistes autoritaires qui, n’hésitant pas aller à l’encontre de leur propre postulat marxiste, veulent subordonner la condition économique au principe politique de l’État (centralisation, parti, électoralisme, parlementarisme).
Ils cherchent donc à marginaliser l’essence libertaire du syndicalisme révolutionnaire. Pour cela, il faut le discréditer, le flétrir. L’adjectif « anarchiste », qui fait peur aux bourgeois mais qui peut aussi effaroucher les paysans ou les ouvriers, devient bien utile. Les socialistes autoritaires commencent donc à parler d’anarcho-syndicalisme quand bien même les libertaires ne le font pas.
En 1904, La République sociale du 14 janvier 1904, un organe socialiste de l’Aube, publie ainsi un article déplorant que « les anarcho-syndicalistes s’adressent maintenant aux travailleurs syndiqués » [ Berthier René : « De l’origine de l’anarcho-syndicalisme », in Monde Nouveau ]. Lénine, dans un texte préparatoire au cinquième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, écrit en 1907 qu’« il est indispensable de mener la lutte la plus résolue et la plus ferme sur les principes contre le mouvement anarcho-syndicaliste dans le prolétariat » [ Lénine, Œuvres, t. 12, p. 140 ]. Peu avant, l’anarchiste Daniil Novomirsky élabore un programme « anarcho-syndicaliste » en Ukraine [ Skirda Alexandre (1990) : Autonomie individuelle et force collective, les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours. Paris, Skirda éd., p. 105. Skirda s’appuie sur deux historiens russes (Serguei N. Kanev et E. N. Kornooukhov) ]. Mais probablement parce que la problématique syndicale en Russie est peu comparable à ce qu’il se passe au même moment en Europe occidentale, l’expression n’est pas reprise.
Au cours des années 1920, Lénine, s’affrontant à l’Opposition ouvrière interne au Parti communiste soviétique qu’il qualifie de dérive anarchiste et syndicaliste, rappelle que « dans le monde entier, les marxistes ont combattu le syndicalisme » [ Lénine, Œuvres, t. 32, p. 357 ] . L’étiquette négative d’anarcho-syndicaliste refait surface. Via les délégués soviétiques, elle se répand dans les milieux syndicalistes en Europe occidentale.
Lors du congrès fondateur de la CGT-U en juin 1922 à Saint-Étienne, l’émissaire bolchevique Salomon Dridzo (1878-1952), alias Alexandre Lozovski, pointe les syndicalistes anarchistes qui refusent d’adhérer au Profintern, l’Internationale syndicale rouge (ISR), dont il est le secrétaire) [ Les minutes de son discours diffèrent du texte sont publiés par René Berthier sur le site Monde Nouveau (4 août 2020). Elles diffèrent de la brochure qui en résulte, publiée la même année, où la critique des « syndicalistes-anarchistes » est plus appuyée (Les Syndicats et la révolution, Paris, Librairie du Travail). Adhérent au Parti bolchevique en 1901, Losovski sera récompensé de ses bons et loyaux services en étant arrêté, torturé et assassiné en août 1952 sur ordre de Staline opposé au Comité antifasciste juif dont Losovski fait partie ]. Dès l’issue du congrès, Ernest Lafont (1879-1946), ancien maire de Firminy, député communiste de l’Ondaine, reprend aussitôt le terme « anarcho-syndicalisme » comme accusation dévalorisante, laquelle se propage dans la presse communiste [ Colson Daniel (1986) : Anarcho-syndicalisme et communisme, Saint-Étienne 1920-1925. Saint-Étienne, Centre d’Études Foréziennes, Lyon, ACL, 226 p., p. 20. Avocat, ardent militant à l’origine, Lafont édulcore son engagement et devient ministre en 1935 ].

Par défi, les syndicalistes révolutionnaires libertaires l’adoptent peu à peu, à la manière des Gueux ou des Communards (à la place de Communeux) ainsi étiquetés par le pouvoir. En 1937, Pierre Besnard (1886-1947), secrétaire de l’AIT, prononce au congrès international une courte intervention sur « anarcho-syndicalisme et anarchisme » qui vaut reconnaissance.

Le hold-up idéologique de l’« anarcho-capitalisme » 

Catherine Malabou utilise le même procédé, mais dans l’autre sens, en postulant l’existence d’un « anarcho-syndicalisme ». Dans Le Monde du 15 juin 2018, elle déclare ainsi que « le capitalisme amorce aujourd’hui son tournant anarchiste. (…) Il existe bien un anarcho-capitalisme, qui passe par le cyber-anarchisme, et qui est en conflit avec le capitalisme d’État ».
Ces affirmations sont erronées. Certes il existe des personnes qui se revendiquent de l’anarcho-capitalisme, mais cela n’implique pas que sa conception ait un véritable rapport avec l’anarchie et l’anarchisme. L’expression « anarcho-capitalisme » est apparue en 1972 aux États-Unis sous la plume de l’économiste et philosophe Murray Rothbard (1926-1995), théoricien hétérodoxe de l’École autrichienne (Von Mises, etc.).
Elle est aussitôt reprise par divers auteurs américains comme le spécialiste de la finance J. Michael Oliver ou l’économiste David Friedman (le fils du Chicago boy Milton Friedman). Ces trois hommes, issus de la haute bourgeoisie cultivée de l’Amérique, défendent le capitalisme sous sa forme du laisser-faire intégral en lui ajoutant une critique contre le gouvernement. Ils empruntent explicitement cette critique à Lysander Spooner (1808-1887), leur seule référence historique et théorique à l’anarchisme.
D’origine paysanne, Lysander Spooner, fondateur avec Benjamin Tucker (1854-1939) du journal Liberty (1881-1908), fut l’emblème de l’anarchisme individualiste américain qui cherche à retirer à l’État le monopole de l’émission de monnaie et à promouvoir le crédit gratuit [ Arvon Henri (1983) : Les libertariens américains, de l’anarchisme individualiste à l’anarcho-capitalisme. Paris, PUF, 162 p., p. 82 sq. ]. Mais contrairement à l’idée proudhonienne de Banque du peuple, il n’y a pas de système de mutuellisation économique via le contrat synallagmatique (bilatéralité) et commutatif (réciprocité des droits et des devoirs).
De façon générale, les libertariens, défenseurs absolus de la propriété privée, ne saisissent pas la différence que Proudhon établit entre la propriété et la possession.

L’origine américaine du libertarianisme 

Les anarcho-capitalistes auto-proclamés relèvent du libertarianisme qui ne se confond pas avec le courant libertaire, ni dans l’histoire, ni dans les principes. L’idée libertaire est forgée par Joseph Déjacque en 1858, en tant que socialisme libertaire, tandis que les « libertariens » (libertarians) s’appuient sur le concept anglo-américain de liberty. En tant que droits civils donnant la liberté, liberty se distingue, voire s’oppose, à freedom, en tant que liberté de mouvement et émancipation (libération).

Le courant libertarien est essentiellement présent aux États-Unis pour deux raisons historiques et idéologiques. D’une part, il hérite de la mentalité des founding fathers, des protestants puritains partis en Amérique fonder l’utopie de la Nouvelle-Jérusalem, en opposition aux diktats de la monarchie anglaise et de l’Église anglicane [ Pelletier Philippe (2021) : Le Puritanisme vert, aux origines de l’écologisme. Paris, Le Pommier, 434 p. ]. Ils deviennent des Insurgents face au pouvoir de la Couronne britannique à qui ils arrachent l’indépendance. Les États-Unis constituent ainsi le pays où réussit la première lutte de libération nationale. Le libéralisme économique et politique y est gravé dans la Constitution et les mœurs.

D’autre part, le libertarianisme s’appuie en partie sur l’histoire des expériences utopiques (communautés fouriéristes, magasins fondés sur l’échange déterminé par l’acheteur et le vendeur, système de bons d’échange…). Il en reprend la théorisation, anti-gouvernementale, individualiste, fondée sur le respect intégral de la propriété pour tous (Josiah Warren, William Greene, Stephen Pearl Andrews, Benjamin Tucker, Lysander Spooner…). Il est essentiellement hostile au communisme et au socialisme considérés comme consacrant le gouvernement.

À partir du milieu des années 1960, les libertariens américains ne retiennent de l’anarchisme individualiste que sa critique farouche de l’État et sa préférence pour la propriété privée, mais de façon ad hoc. Concernant la première critique, il faut entendre « gouvernement » ou « État fédéral », sinon la « société » tout court. Les libertariens reviennent ainsi à l’erreur commise par l’école germanique de philosophie qui considérait État comme synonyme de société. Quant à la seconde, la propriété privée, elle est supposée répartie de façon égale entre tous, mais ils ne nous disent pas comment ils y parviennent. Leur hostilité envers les monopoles s’attache surtout aux monopoles d’État, de droit, et pas vraiment aux monopoles économiques constitués par les trusts.

Les libertariens ne se confondent pas avec les libertaires 

Les libertariens américains arrivent en fait à point nommé, historiquement et géographiquement, là encore pour deux principales raisons. D’une part, dans le double cadre de la crise économique des années 1930, en partie apurée par la Seconde Guerre mondiale, et de la « Guerre froide » entre bloc occidental et bloc communiste, les démocraties libérales ont dû concéder un certain dirigisme économique (le keynésianisme, en gros), ainsi des améliorations sociales encadrées par l’État (retraites, assurance-maladie et chômage, etc.).
D’autre part, la société de consommation de masse, qui se développe en Occident grâce aux mesures précédentes, remet en cause le système de valeurs et le fonctionnement social traditionnels désormais jugés conservateurs, archaïques et sclérosant, comme entravant même le nouveau marché des loisirs et du spectacle. Dans le domaine des mœurs, les libertariens prônent la liberté absolue, privée, que cela concerne l’homosexualité, la pornographie ou l’avortement. Ces secteurs, également lucratifs, sont par ailleurs soutenus par des groupes de pression, plus ou moins homogènes.

Or, dès le milieu des années 1970, le système keynésien s’essouffle, la crise des ressources renchérit les coûts, la financiarisation mondiale de l’économie s’annonce. Le néo-libéralisme perce au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Japon aux débuts des années 1980, gagne ensuite les autres pays grâce au ralliement des sociaux-démocrates tandis que le bloc communiste s’effondre.

Tout le travail idéologique des libertariens vient alors légitimer, et conforter, le démantèlement des systèmes de protection sociale, les privatisations et le redéploiement économique de l’État. Il justifie par principe toutes les privatisations. Il rejoint les théories parallèles de l’école économiste autrichienne (Friedrich Hayek, Ludwig von Mises…) et des monétaristes de l’École de Chicago (Milton Friedman…).

Ces « anarcho-capitalistes » soutiennent néanmoins les activités régaliennes de l’État (police, armée, diplomatie), donc l’État, même s’il existe des désaccords entre eux à propos de leur possible privatisation (par exemple l’armée de conscription remplacée par le mercenariat). Libéraux sur les questions dites « sociétales » (sexualité, addictions…), leur économie de désirs fondée sur le libre marché bute sur la réalité historique et actuelle de cet État qu’ils n’arrivent pas à dépasser. Du coup, une fraction d’entre eux se revendiquent du « minarchisme », ou État minimum.

À qui profite la confusion ? 

À partir des années 1990, les nouvelles technologies viennent bouleverser la donne. Les possibilités ouvertes par la Toile permettent d’envisager des échanges libres et gratuits d’individu à individu, consacrés par l’expression peer to peer.

Les libertariens s’engouffrent dans ce système, qu’ils créent en partie. Ils le présentent comme modèle social, tout en en faisant un terrain d’investissement financier : non seulement les logiciels ou les cascades de services à distance, mais aussi les crypto-monnaies qui peuvent revenir dans le marché standard. Or chacun est à même de constater que tout cela est de moins en moins gratuit, de plus en plus contrôlé. C’est un peu comme le trottoir sur lequel nous marchons : il a l’air gratuit, mais en réalité, il ne l’est pas. Quelqu’un, quelques-uns, ont « payé ».

Selon Malabou, ce « cyber-capitalisme » serait cautionné par un « cyber-anarchisme », pirates et hackers y compris. Le tout constituerait un supposé « anarcho-capitalisme ». Cette méthode de confusion, outre qu’elle analyse mal le capitalisme, ressemble finalement à celle des agents bolcheviques qui visaient à se débarrasser des « anarcho-syndicalistes ».

Comme chez un grand nombre d’intellectuels de gauche, et même de militants parfois libertaires, joue en outre chez la philosophe un effet de mode par rapport à ce qui vient d’Amérique. Tandis que la French theory, dont elle est d’ailleurs une spécialiste, a fasciné les intellectuels américains, notamment ceux qui, en multipliant les confusions, ont glosé sur le « post-anarchisme » brillamment critiqué par Vivien Garcia, les approches nord-américaines s’exportent à rebours [ Garcia Vivien (2007) : L’Anarchisme aujourd’hui. Paris, L’Harmattan, 270 p. ] . Elles pénètrent les milieux académiques français et certains espaces militants sans véritable esprit critique (post-anarchisme, communautarisme exacerbé, société conçue comme addition de minorités, transectionnalité, horizontalité, écologie profonde…) [ Garcia Renaud (2021) : Le Désert de la critique, déconstruction et politique. Paris, L’Échappée, 2e éd., p. 274 p. ].

Elles permettent en partie de se démarquer de la droitisation post-fasciste mariniste et post-nazie zemmourienne qui sévit actuellement en France, mais cela n’est pas suffisant. Car l’une des grandes forces des capitalistes qui bossent aussi bien à la City londonienne qu’à la Silicon Valley californienne, et de plus en plus par télé-travail (merci la Toile, merci le Covid), consiste à absorber tout ce qui ne contrevient pas leur recherche du profit, et à étouffer, ou récupérer, le plus possible les tendances contraires. Quelques geeks désespérés, quelques militants désemparés, vont-ils alors se qualifier d’anarcho-capitalistes par ironie et pour faciliter la confusion ? »
 

Philippe Pelletier
1er février 2022

 

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