★ Joseph Déjacque : DU GOUVERNEMENT
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« Plus de gouvernement, cette machine à compression, ce point d’appui au levier réactionnaire.
Tout gouvernement, – et par gouvernement j’entends toute délégation, tout pouvoir en dehors du peuple, – est de son essence conservateur, – conservateur-borné, conservateur-rétrograde, – comme il est de l’essence de l’homme d’être égoïste. Chez l’homme, l’égoïsme de l’un est tempéré par l’égoïsme des autres, par la solidarité que la nature a établie, quoiqu’il fasse, entre lui et ses semblables. Mais le gouvernement étant unique et par conséquent sans contrepoids, il en résulte qu’il rapporte tout à lui, que tout ce qui ne se prosterne pas devant son image, tout ce qui contredit ses oracles, tout ce qui menace sa durée, tout ce qui est progrès, en un mot, est fatalement son ennemi. – Ainsi, qu’un gouvernement surgisse, – amélioration à son début sur le gouvernement son devancier, – et bientôt, pour se maintenir, et en face des idées nouvelles qui le minent, il appellera à son aide réaction sur réaction ; il sortira de l’arsenal de l’arbitraire les mesures les plus antipathiques aux besoins de son époque ; fera un feu roulant de lois d’exception jusqu’à ce que, – la mine comble et allumée à la mèche des révolutions, – il saute entouré de tout l’attirail de ses moyens de défense. Pouvait-il agir autrement, abandonner un seul de ses bastions ? – L’ennemi, c’est-à-dire la révolution, ne s’en serait emparé que pour y établir ses batteries. Capituler ? Il lui était ordonné de se rendre à merci ; et il savait qu’entre les mains du vainqueur c’était la mise à sac de ses intérêts, son asservissement, puis la mort.
Ô vous, soldats du progrès, mais amants timorés de la liberté, qui portez encore au fond du cœur – comme un reste de l’éducation familiale et catholique du jeune âge, – le préjugé de l’autorité, la superstition du pouvoir, rappelez-vous 1830 et Louis-Philippe, 1848 et le Gouvernement provisoire ; les programmes de l’Hôtel de Ville et du Luxembourg ; les promesses de Juillet et de Février. Rappelez-vous le mensonge et l’hypocrisie captant la confiance du peuple ; la ruse et la violence le bâillonnant avant l’expiration de son bail de silence, de ses trois mois de misère.
Et n’espérez pas de meilleurs hommes, un choix plus heureux. Ce ne sont pas les hommes, c’est la chose en elle-même qui est mauvaise. Selon le milieu, la condition où ils se meuvent, les hommes sont utiles ou nuisibles à ceux qui les entourent.
Ce qu’il faut, c’est de ne point les placer en dehors du droit commun, afin de ne point les mettre dans la nécessité de nuire. Ce qu’il faut, c’est de ne point se donner de pasteur si l’on ne veut être troupeau, point de gouvernants si l’on ne veut être esclaves.
Plus de gouvernement, et alors plus de ces ambitions malfaisantes qui ne se servent des épaules du peuple, ignorant et crédule, que pour en faire un marche-pied à leurs convoitises. Plus de ces candidats-acrobates dansant sur la corde des professions de foi, du pied droit pour celui-ci, du pied gauche pour celui-là. Plus de ces prestidigitateurs politiques jonglant avec les trois mots de la devise républicaine, Liberté, Égalité, Fraternité, comme avec trois boules qu’ils font passer sous les yeux des badauds et qu’ils escamotent ensuite au fond de leur conscience, cette autre poche à la malice… Plus de ces saltimbanques de la chose publique qui, du haut du balcon des Tuileries ou de l’Hôtel de Ville, sur les tréteaux d’une Convention ou d’une Constituante, nous font depuis tant d’années assister aux mêmes parades, à la pasquinade de la meilleure des républiques, et qu’il nous faut toujours finir, – pauvres niais que nous sommes, – par payer de nos sueurs et de notre sang.
Plus de gouvernement, et alors plus d’armée pour opprimer le peuple par le peuple. Plus d’universités pour niveler sous le joug du crétinisme les jeunes intelligences, leur manipuler le cerveau et le cœur, et les pétrir et les mouler à l’image d’une société caduque. Plus de magistrats-inquisiteurs pour torturer sur le chevalet de l’instruction et condamner à l’étouffement de la prison ou de l’exil la voix de la presse et des clubs, les manifestations de la conscience et de la pensée. Plus de bourreaux, plus de geôliers, plus de gendarmes, plus de sergents de ville, plus de mouchards pour espionner, empoigner, détenir, mettre à mort tout ce qui n’est pas à la dévotion de l’autorité. Plus de centralisation directrice, plus de préfets, d’envoyés ordinaires ou extraordinaires pour faire rayonner l’état de siège sur tous les départements. Plus de budgets pour enrégimenter, armer, équiper, pour engraisser de pommes de terre ou de truffes, enivrer de schnick ou de champagne cette domesticité en uniforme du soldat au général, du préfet au sergent de ville et du bourreau au juge.
Plus de gouvernement, et alors un million d’hommes, deux millions de bras valides rendus au travail, à la production.
Duègne édentée, Mégère aux doigts crochus, Méduse au front couronné de vipères, Autorité ! arrière et place à la liberté !
Place au peuple en possession directe de sa souveraineté, à la commune organisée. »
Joseph Déjacque, in La question révolutionnaire (1854)
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