★ HIÉRARCHIE DES VALEURS

Publié le par Socialisme libertaire

 

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« Étymologiquement, le mot « hiérarchie » signifie : gouvernement du sacré. 

C’est assez dire que – en dehors du pléonasme de la hiérarchie ecclésiastique – il n’est jamais entendu dans son sens absolu.

Dans notre langue courante, il n'est employé que dans le sens d'échelle, et établit les différents emplois sociaux et l'éventail de salaires que lui donne une société appointant les hommes selon leurs moyens (en raison d'une appréciation plus ou moins arbitraire) et non selon leurs besoins.

Dans ce domaine, notre position s'est suffisamment fait entendre dans les colonnes même de ce journal, pour qu'il me soit épargné d'en faire une fois de plus la véhémente critique, d'en dénoncer la criminelle sottise.

Mais une nouvelle formule prend corps dans notre vocabulaire : « Hiérarchie des valeurs ».

Si cela entendait gouvernement, autorité des plus capables (avec pour eux tous les avantages que cela comporte), nous serions résolument contre, d'abord parce qu'il n'existe pas de critère pour déterminer une pareille échelle, ensuite parce que nous ne pensons pas que l'inégalité de la nature qui donne plus de dons d'intelligence et de valeur aux uns qu'aux autres doive être aggravée par une inégalité sociale favorisant ceux dont les capacités devraient être au service de tous et non pas exploitées à leur profit, enfin parce que, attendre de certains hommes non d'inspirer mais de diriger le monde, c'est reléguer l'humanité dans son apathie, dans son désintéressement de la chose sociale et dans son dégoût d'un intérêt commun dont elle se trouve écartée dans sa grande majorité.

Par surcroît le « gouvernement des élites » a fait ses preuves et de la plus haute antiquité à nos jours il a établi sa faillite qui n'est, en somme, (ajoutée aux autres) que la faillite de la forme gouvernementale même.

Mais ce n'est pas dans cette acception sociale que s'emploie l'expression : hiérarchie des valeurs. C'est celle que chacun établit dans tous les domaines et qui lui fait préférer ceci à cela.

Que ce soit en raison des capacités manuelles ou intellectuelles, que ce soit sur le plan artistique ou scientifique, que ce soit sur le terrain de la sympathie ou de l'amitié, qu'il s'agisse d'hommes ou d'œuvres, nous nous faisons tous une hiérarchie des valeurs.

Hiérarchie d'autant plus indiscutable qu'elle n'est valable que pour celui qui l'a établie, hiérarchie d'autant plus indiscutable que chacun la modifie, la corrige à la lumière des agissements d'autrui et de son évolution propre.

Rien de commun entre cette estimation indispensable dans le rapport des hommes et cette inégalité cynique, insultante, qui met le monde en coupe réglée, au profit des plus rusés sinon des plus intelligents.

Mieux, cette hiérarchie des valeurs est la négation même de toute autre hiérarchie.

Si la première était véritablement établie, accepterions-nous, avec cette passivité béate, tous les sous-produits de la publicité du battage, dont la politique, le cinéma et le reste nous inondent.

Les jugements qu'on nous impose à coups de gueule pourraient-ils avoir le pas sur notre propre jugement ?

Pratiquerions-nous ce culte de la vedette qui fait un pavois à la médiocrité et consacre la nôtre ?

Non, si nous avions le courage d'être nous-mêmes, par le cœur comme par la pensée, par l'intuition comme par le raisonnement, par l'affectivité comme par la logique, nous ne serions pas ces bêtes à gueuler en chœur, ces abrutis à voter, défiler et vivre en rang par quatre.

Pour cela il faut pour chaque homme savoir établir sa hiérarchie des valeurs. » 
 

Maurice Laisant, in Le Monde libertaire nᵒ 16 (mars 1956)  

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