★ Discours de Rudolf Rocker pour l’abolition de l’industrie de l’armement

Publié le par Socialisme libertaire

 

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« À bas les armes – À bas les marteaux ! » 

Discours de Rudolf Rocker pour l’abolition
de l’industrie de l’armement (1919)  

 

« Lors de nos congrès mondiaux, nous avons prêché l’amour fraternel, mais nos baisers fraternels étaient des baisers de Judas, car nous avons équipé, équipé encore et encore les arsenaux de la mort, les ateliers du génocide systématique. Nous criions « À bas les armes ! » mais nous n’avions pas le courage moral de baisser les marteaux qui forgeaient les armes. […]

Ne fabriquons plus d’instruments de meurtre ! Ne fournissons plus de canons à l’État ! Ne mettons pas l’arme du crime dans la main des assassins froids ! Veillons à ce que les entreprises de destruction et d’horrible boucherie humaine se transforment en entreprises de travail bénéfique et pacifique. […]

Si l’on peut voir dans le slogan « À bas les armes » un produit de l’idéologie bourgeoise, personne ne peut nier que le cri « À bas les marteaux ! » est le slogan prolétarien le plus original qui soit. »

– Rudolf Rocker
 

 Discours du camarade Rocker tenu lors de la conférence du Reich des travailleurs de l’armement d’Allemagne du 18 au 22 mars 1919 à Erfurt.
 

Remarque préliminaire de la rédaction (Tiré de Antimilitarismus Information - Francfort)

" L’auteur du discours ci-dessous, reproduit avec quelques coupures, Rudolf Rocker (1873-1958), est considéré comme le principal théoricien de l’anarcho-syndicalisme allemand de l’époque de Weimar. À propos de la conférence du Reich des ouvriers de l’armement, qui était probablement une manifestation de syndicalistes, nous n’avons malheureusement rien pu apprendre de plus précis, malgré des recherches intensives ; cela est peut-être dû – du moins en partie – à la sélection politiquement motivée de l’historiographie. Rocker a probablement été proposé comme orateur par les camarades de la « Fédération libre des syndicats allemands », qui avaient une influence dans les usines d’armes et de munitions de Suhl et de Zella-Mehlis.

Nous considérons ce discours comme un exemple frappant de pacifisme prolétarien, qui n’est pas du tout resté confiné aux syndicalistes. Nous considérons la reproduction de ce document historique comme une incitation à poursuivre l’étude de l’histoire des mouvements antimilitaristes-pacifistes. Le choix s’est porté sur ce texte non seulement parce qu’il est pratiquement inconnu et n’est plus accessible au grand public, et encore moins parce que nous le considérons comme l’expression de la tendance politique de l’époque. Nous voulons plutôt, à travers sa publication, attirer l’attention sur le fait que l’histoire de l’antimilitarisme prolétarien se compose de bien plus que des quelques discours de Liebknecht et de Lénine, toujours cités.

Le discours de Rocker et l’approbation sans équivoque qu’il a suscitée sont une expression particulièrement marquante de l’état d’esprit qui régnait après la guerre impérialiste mondiale et l’effondrement de l’Empire wilhelmien avait touché de larges cercles du prolétariat allemand. Dès novembre 1918, de nombreuses entreprises d’armement avaient dû abandonner la production d’armes de guerre au profit de la production de paix, soit sous la pression des ouvriers, soit sous leur propre direction (cf. Dieter Baudis, Revolution und Konterrevolution im Kampf um die Betriebe, Jahrbuch für Wirtschaftsgeschichte 1968, p. 125-75). Le discours de Rocker se rattache à ces tendances, à une époque où les acquis de la révolution étaient réprimés dans le sang par les corps francs d’extrême-droite.

Mais la protestation radicale de Rocker était également dirigée contre les intérêts de la grande industrie, qui visaient toujours une politique de puissance mondiale. Ces cercles auraient préféré refuser de signer le traité de paix et reprendre la guerre. Ou bien ils espéraient que les négociations de Versailles leur permettraient, éventuellement avec le soutien de l’Entente, de maintenir la machine de guerre allemande – donc aussi la production d’armements – et de la retourner contre la Russie bolchevique. Le rejet sans équivoque de telles intentions militaires par la grande majorité des ouvriers allemands a été une motivation très importante pour la signature du traité de Versailles par le gouvernement allemand composé du Zentrum et du SPD (voir Klaus Schwabe, Deutsche Revolution und Wilson-Frieden).

La justification antimilitariste du passage de l’économie de guerre à l’économie de paix est également intéressante dans la mesure où le problème de la production d’armements n’a été reconnu dans toute son ampleur que bien plus tard, tant par le mouvement pacifiste majoritairement bourgeois, notamment la Société Allemande pour la Paix, que par les organisations du mouvement ouvrier. "

* * *
 

« Camarades !

La question qui nous occupe aujourd’hui en tant que premier point de notre ordre du jour peut être divisée en deux points particuliers.

Premièrement : les ouvriers ont-ils intérêt, dans le cadre de l’ordre social existant, à exercer une influence sur le caractère et les formes de la production dès maintenant ?

Deuxièmement : dans quelle mesure les ouvriers de l’armement sont-ils particulièrement intéressés par cette question ?

Le mouvement ouvrier des 40 dernières années, en particulier en Allemagne et dans les autres pays germaniques, n’a jamais soulevé cette question. On s’était résigné à voir dans l’ouvrier une machine vivante, un esclave salarié contraint de vendre la force de ses muscles et de ses nerfs par la puissance implacable des conditions économiques. Et l’on trouvait tout à fait normal que, tant que la société actuelle existe, l’entrepreneur ait un droit illimité sur le type et le mode de production. On ne pouvait même pas imaginer une autre possibilité. Les luttes économiques n’étaient menées que pour obtenir des salaires plus élevés, une réduction du temps de travail et des améliorations générales des conditions de travail. On ne pensait guère à des tâches plus importantes.

Il n’en a pas toujours été ainsi, camarades…

Les associations ouvrières françaises des années quarante du siècle dernier… n’avaient pas seulement pour but de concentrer peu à peu toute la production entre les mains des ouvriers par la création de coopératives de production socialistes, elles revendiquaient aussi à la même époque un droit de co-décision des ouvriers dans les entreprises capitalistes sur le caractère même de la production… On s’est rendu compte que les ouvriers produisaient une quantité de choses directement nuisibles pour la grande masse des consommateurs. Le sens de la responsabilité morale de l’ouvrier socialiste s’indignait du fait qu’il était lui-même contraint, par la nature de son activité productive, de se comporter comme un escroc pour ses camarades de classe. C’est pour cette raison que l’on réclamait une sorte de droit de veto des ouvriers dans les ateliers, afin qu’ils puissent participer à la décision sur l’utilité ou la nocivité des différentes branches de production.

Fernando Garrido, l’un des pionniers du socialisme en Espagne… a défendu le point de vue selon lequel le socialisme n’est rien d’autre que la responsabilité individuelle de chaque individu pour le bien-être social de la collectivité. C’est pourquoi il était du devoir des travailleurs socialistes d’exprimer, de développer et de cultiver ce sens de la responsabilité au sein de la société capitaliste, comme la garantie la plus chère de la réalisation de l’idéal socialiste. Il voyait dans le droit de co-décision de l’ouvrier sur le caractère de la production non seulement une exigence socialiste pratique d’une profonde importance de principe, mais aussi un moyen de renforcer l’esprit de véritable solidarité et le sentiment de responsabilité morale des ouvriers…

Cette idée a également germé dans les rangs de la classe ouvrière anglaise à l’époque où Robert Owen a fondé sa « Great National Trades Union », qui n’a malheureusement que trop tôt succombé aux cruelles persécutions du gouvernement anglais.

Après la défaite sanglante des combattants de Juin à Paris en 1848 et la réaction générale qui s’ensuivit, ce mouvement plein d’espoir disparut de la scène pendant de longues années, mais les idées continuèrent à germer en secret et réapparurent avec force plus tard, après la fondation de l’Association internationale des travailleurs. L’Internationale a été la première grande tentative d’unir les travailleurs de toutes les nations en une puissante alliance pour briser le joug de l’esclavage salarié et pour développer une culture sociale supérieure, sur la base de l’égalité économique et de la liberté politique. Leur devise : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », devint le mot d’ordre du prolétariat international…

Lors du congrès de Bruxelles en 1868, l’Internationale s’est penchée sur la question de la guerre, qui revêtait alors une importance capitale en raison de la tension entre la France et la Prusse. Le congrès déclara que la grève générale était l’arme la plus efficace pour empêcher le génocide et adopta une résolution en ce sens. Pour la première fois dans l’Histoire, il fut clairement déclaré que le prolétariat international, en tant que classe, avait ses intérêts particuliers, en contradiction flagrante avec les soi-disant intérêts nationaux de la bourgeoisie.

Lors du congrès de Bâle en 1869, qui représente le point culminant du voyage intérieur de l’Internationale, la question de l’importance de l’organisation économique de combat fut traitée de manière approfondie et décisive. Le congrès a conclu que les organisations syndicales n’étaient nullement des entités qui n’avaient de raison d’être qu’à l’intérieur de la société capitaliste, mais que ces corporations devaient être considérées comme les embryons de la future société socialiste, dont la mission historique serait de procéder, le jour de la révolution, à la socialisation de la production de bas en haut par l’action directe des travailleurs eux-mêmes. C’est dans cet esprit que se sont développées les organisations de lutte économique du prolétariat dans les pays latins. Les syndicats n’étaient pas considérés comme des organisations spécialisées ordinaires, mais comme des organismes sociaux-révolutionnaires dont la tâche était de donner un caractère social aux luttes économiques et d’unir le prolétariat en tant que classe dans leurs fiefs. La « conquête de l’usine et de l’atelier » est redevenue le mot clé de l’époque. Les grèves des maçons de Barcelone et des meuniers d’Alcoy en 1871 – pour ne citer que deux exemples parmi tant d’autres – témoignent de la manière dont les ouvriers conçoivent la chose. Les maçons, contraints d’utiliser des matériaux vieux et de mauvaise qualité pour la construction de logements ouvriers, ont adressé un manifeste aux ouvriers de leur ville pour leur demander de les aider, car ils étaient déterminés à mener une lutte pour l’intérêt général. Ils décidèrent désormais de ne travailler qu’avec des matériaux neufs et utilisables, et de soumettre à l’avis du syndicat tous les projets de construction de logements ouvriers, afin de tenir compte du sens de la responsabilité morale des ouvriers. Les meuniers d’Alcoy ont refusé de moudre de la barytine dans la farine, car ils ne pouvaient plus concilier leur conscience avec une telle action contre les intérêts de leurs camarades consommateurs. Dans les deux cas, les travailleurs ne revendiquaient rien pour améliorer leur propre situation, mais se battaient uniquement pour l’intérêt général. La base juste et sociale de leurs revendications était alors suffisamment forte pour vaincre toute résistance des entrepreneurs. On pourrait encore citer de nombreux exemples de ce genre. Il s’agissait de tentatives des ouvriers d’influencer le caractère de la production par une action directe dans un sens socialiste-révolutionnaire. Mais une nouvelle réaction… les a poussés… dans les cercles étroits des organisations conspiratrices. En France, le prolétariat a subi une défaite décisive lors de la répression sanglante de la Commune de Paris, en mai 1871. 35.000 hommes, femmes et enfants ont été massacrés par les soldats de la Troisième République…

En Espagne, la catastrophe survint en 1873, après l’écrasement de la révolution cantonaliste et la répression de la Commune révolutionnaire de Carthagène, avec l’aide des troupes anglaises et des navires de guerre prussiens.

En Italie, après l’insurrection de Bénévent en 1877, l’Internationale fut déclarée « société criminelle », ses membres jetés en prison et ses organisations dissoutes.

Pendant cette terrible période de réaction, une nouvelle phase du mouvement socialiste européen s’est peu à peu développée, trouvant son origine en Allemagne – la phase des partis ouvriers socialistes et de l’activité parlementaire du prolétariat. L’action directe pour la « conquête de l’atelier et de l’usine » devait céder la place à l’action parlementaire pour la « conquête du pouvoir politique ». Le socialisme révolutionnaire fut remplacé par un éclectisme politique qui se perdit dans le marécage du parlementarisme bourgeois. Le développement vivant des idées à l’époque de l’Internationale fut remplacé par un fatalisme dogmatique qui paralysait toute initiative créatrice, toute force d’action révolutionnaire. Les syndicats, considérés comme une pré-école pour les associations électorales, se transformèrent peu à peu en de vulgaires sociétés de soutien, qui empêchèrent systématiquement toute lutte économique sérieuse, pour finalement livrer, par le biais des conventions collectives, la classe ouvrière allemande pieds et poings liés à l’entreprise.

L’État militaire prusso-allemand se développa avec une puissance inquiétante et devint un danger pour toute l’Europe et une malédiction pour le peuple allemand. La social-démocratie allemande n’en condamnait pas moins toute tentative d’imposer une politique d’austérité. Malgré cela, la social-démocratie allemande a condamné toute forme de véritable propagande antimilitariste, toute tentative révolutionnaire de s’opposer à l’État des barons de l’industrie lourde… Elle a sacrifié tout sentiment démocratique à une bureaucratie de parti et de syndicat nouvellement apparue et luxuriante. On était parti à la conquête du pouvoir politique, mais dans cette tentative, le socialisme avait été misérablement cloué à la croix.

Vous en connaissez les conséquences, camarades. Le 1er août 1914 fut l’Iéna de la social-démocratie allemande, l’Iéna du socialisme parlementaire. Le temps de l’épreuve est venu, mais elle n’a pas pu passer cette épreuve. Il n’est pas du tout approprié, à mon avis, de parler ici d’une trahison de certains dirigeants. Le seul fait que la puissante social-démocratie allemande, avec ses millions de partisans, ait pu être amenée en quelques jours à suivre l’impérialisme prussien parle de lui-même. Scheidemann, Ebert, David et compagnie ne sont que les exécuteurs testamentaires d’une tactique pourrie, les exécuteurs testamentaires d’un pseudo-socialisme qui, pendant des années, a prétendu être le maître spirituel du prolétariat international.

On croit pouvoir s’accommoder de la terrible catastrophe que nous avons vécue en déclarant simplement que la guerre était la conséquence inévitable de l’impérialisme capitaliste. Or, ce n’est vrai que dans une certaine mesure. Tant que le système capitaliste existe, nous avons dû et devons toujours compter avec le danger d’une guerre. Mais cela n’enlève rien au fait que le gouvernement allemand a impudemment provoqué cette terrible catastrophe, qu’il l’a préparée depuis de longues années, et que les armements incessants et insensés du militarisme allemand ont effectivement forcé l’Europe à devenir de plus en plus une caserne. Les documents publiés par le gouvernement républicain de Bavière ne laissent plus planer le moindre doute à ce sujet. Et que l’esprit de la dette de sang n’est pas encore mort aujourd’hui en Allemagne, comme le prouve la fin tragique de Kurt Eisner, victime de son amour de la vérité.

C’est précisément pour cette raison que la classe ouvrière allemande a des obligations morales plus importantes que toute autre. Elle n’a plus soutenu dans sa grande majorité le crime odieux de son gouvernement et jeté le feu de la guerre en Belgique et en France, elle ne s’est même pas souvenue de son devoir lorsque le militarisme allemand a violé la révolution russe et lui a imposé la honteuse paix de Brest-Litovsk. Elle ne peut même pas prétendre que son tort est désormais expié par le 9 novembre 1918, car la révolution allemande n’était pas le résultat de l’action déterminée de notre prolétariat. Elle est venue parce que l’ancien système était tellement miné de l’intérieur qu’il devait s’effondrer. Elle nous est pour ainsi dire tombée dessus, si bien qu’aujourd’hui encore, la plupart d’entre nous ne savent pas vraiment quoi en faire. C’est pourquoi nous avons un double devoir, un devoir décuplé.

Camarades, représentants des ouvriers de l’armement en Allemagne ! Nous sommes aujourd’hui confrontés à une décision lourde de conséquences. Nous avons soulevé l’étape : « Comment nous positionnons-nous par rapport à la fabrication de matériel militaire ? » Poser cette question, c’est y répondre. Nous sommes confrontés à une catastrophe d’une ampleur imprévisible, comme l’histoire du monde n’en a encore jamais connue. 15 millions de morts, des millions d’aveugles, d’estropiés, d’infirmes – et qui peut estimer la somme de la misère générale engendrée par cet horrible génocide ? Si un cerveau humain était en mesure de saisir et d’enregistrer dans tous ses détails l’effroyable brutalité de ce crime atroce, il devrait s’effondrer sous cette avalanche de douleur et de larmes… Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour combattre le Moloch du militarisme, pour repousser le démon de la guerre hors de nos frontières ? Avant que nos dirigeants politiques n’apprennent à « tenir bon », ils se contentaient de la phrase clé : « Pas un homme, pas un sou pour le militarisme », et nous voyions dans ces mots la conclusion de toute la sagesse. Mais nous n’avons pas résisté lorsque l’Etat a fouetté nos fils dans les casernes et les a dressés avec tout le raffinement nécessaire à l’homicide. Dans les parlements, on n’a pas accordé un centime au Moloch, mais nous avons coulé des canons et forgé des fusils pour lui. Et cette dette ne pèse pas seulement sur la classe ouvrière allemande, mais sur la classe ouvrière du monde entier. Lors de nos congrès mondiaux, nous avons prêché l’amour fraternel, mais nos baisers fraternels étaient des baisers de Judas, car nous avons équipé, équipé encore et encore les arsenaux de la mort, les ateliers du génocide systématique. Nous criions « À bas les armes ! » mais nous n’avions pas le courage moral de baisser les marteaux qui forgeaient les armes. Notre cœur battait plus fort lorsqu’il résonnait à nos oreilles :

C’est la lutte finale, groupons nous et demain,
L’Internationale sera le genre humain !

Mais lorsque l’heure de l’épreuve arrivait, les sons de l’« Internationale » s’étouffaient dans le « Deutschland, Deutschland über alles »…

Si les prolétaires d’Allemagne et du monde entier ne comprennent pas l’amère gravité de cette heure, nous la retrouverons, la guerre et la grande ruine.

Camarades, le meurtre s’est longtemps répandu dans les régions d’Europe, maintenant la décision est à nouveau entre nos mains. Elle ne nous viendra pas d’en haut, aucun congrès de paix ne nous l’apportera, seule l’action révolutionnaire directe des travailleurs eux-mêmes peut résoudre la question.

Ne fabriquons plus d’instruments de meurtre ! Ne fournissons plus de canons à l’État ! Ne mettons pas l’arme du crime dans la main des assassins froids ! Veillons à ce que les entreprises de destruction et d’horrible boucherie humaine se transforment en entreprises de travail bénéfique et pacifique. Nous vivons une époque extraordinaire, et une telle époque exige des décisions et des actions révolutionnaires extraordinaires. Ici, les hésitations ne sont pas de mise. Toute hésitation est un crime, un encouragement au meurtre. Il sévit déjà dans nos propres entrailles. Quatre mois à peine se sont écoulés et tout l’arsenal des Hohenzollern est déjà à nouveau en pleine activité – cette fois-ci contre son propre peuple. Le 9 novembre a été un rayon de lumière dans les ténèbres de notre malheur sans nom. Un système impitoyable, dont les représentants sont chargés de la malédiction de toute l’humanité, s’est effondré. L’Allemagne se sentait libre, les réactionnaires se cachaient craintivement dans les recoins les plus sombres ou s’enfuyaient à la hâte à l’étranger. Mais déjà, les « tenants du maintien » avaient pris les choses en main. Les mêmes personnes qui, pendant quatre ans, avaient travaillé main dans la main avec les pires ennemis du peuple et s’étaient ainsi chargées d’une dette de sang sans nom, ces mêmes personnes qui jetaient encore leur sort sur la révolution alors qu’elle était déjà au seuil, devinrent nos nouveaux gouvernants. C’est en vain qu’Eisner plaidait pour la fin des compromis. Ces messieurs se considéraient comme bien trop importants et indispensables. Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir. Malgré le fait que nous soyons au bord de la ruine générale, malgré le fait que nos dettes soient deux fois plus élevées que notre fortune nationale, malgré le fait que l’Allemagne, qui n’était pas en mesure de payer 4 milliards et demi d’impôts à l’apogée de son développement, doive maintenant en payer 25 milliards, malgré le fait qu’il n’y avait et qu’il n’y a qu’une seule issue à cette situation épouvantable, la socialisation des terres et des entreprises industrielles, malgré le fait que ce problème ait été retardé de manière irresponsable et que sa solution ait été retardée… Et lorsque cette éternelle oscillation… déclenchait dans les rangs des ouvriers un mécontentement toujours plus grand, encore renforcé par des années de souffrances et de privations, et qu’il s’exprimait enfin violemment à Berlin et dans d’autres endroits, ces nouveaux arrivistes du pouvoir ne montraient pas plus de compréhension pour les causes psychologiques profondes de ces phénomènes que les représentants de l’ancien régime. Et comme eux, ils n’avaient pas d’autre argument que le fusil qui tire et le sabre qui frappe. Depuis, la contre-révolution relève à nouveau la tête sans complexe. Des hordes de prétoriens volontaires, avec à leur tête des officiers réactionnaires, terrorisent la population laborieuse, et le gouvernement ne peut plus conjurer les esprits qu’il a appelés. L’état de siège est presque devenu un phénomène normal dans la nouvelle Allemagne et le lâche assassinat des représentants sincères de la liberté du peuple, un métier.

À Berlin, les combats de rue ont fait rage pendant toute une semaine, on a utilisé des canons, des lance-mines et des gaz comme en campagne. Des centaines d’innocents sont morts dans ces massacres et aujourd’hui, le bien-être de 4 millions de personnes est à nouveau entre les mains de la force militaire. Et cela s’est produit dans de nombreuses autres villes.

Camarades, n’est-il pas temps de mettre fin à cette situation épouvantable ? Pouvons-nous porter plus longtemps sur notre conscience la lourde responsabilité du fratricide ? N’est-il pas grand temps de mettre un terme à la violence brutale en lui refusant les moyens de la violence ? Je crois qu’il ne peut plus y avoir d’hésitation pour chacun d’entre nous qui a à cœur le bien de notre peuple, pour chacun d’entre nous qui s’efforce de sauver l’avenir de la révolution. Nous n’avons pas le droit de murmurer contre notre esclavage tant que nous forgeons nous-mêmes nos propres chaînes. Le refus de la production d’armes est la seule garantie de mettre un terme au meurtre de masse organisé.

Camarades de l’industrie de l’armement ! Le destin du peuple est entre vos mains. Une décision sérieuse et virile de votre part ne manquera pas d’avoir un impact au-delà de nos frontières. A l’extérieur, on n’a pas encore vraiment confiance en nous après l’énormité de ce qui s’est passé. On voit à la tête du nouvel État les mêmes hommes qui ont servi de faire-valoir à l’ancien régime jusqu’au dernier moment. Mais une résolution telle que celle que je vous propose ici serait une manifestation des travailleurs eux-mêmes, une documentation publique et solennelle de notre amour de la paix et de la liberté, et croyez-moi, camarades, elle trouverait et devrait trouver un écho dans le cœur du prolétariat de tous les pays.

Peut-être nous fera-t-on le vieux reproche de vouloir livrer la patrie sans défense à l’arbitraire de l’ennemi. Mais tout le monde ne doit-il pas être convaincu, au vu des événements horribles de ces quatre dernières années, que la pire des invasions n’aurait pas été en mesure d’apporter autant de malheurs sans nom à notre peuple que précisément la défense de la patrie ? Mais aujourd’hui, une telle objection n’a plus lieu d’être, car nous avons été battus de façon si complète et si décisive que toute idée de défense contre un ennemi supérieur serait une absurdité criminelle. Il ne nous reste qu’une arme – l’influence morale sur la classe ouvrière des autres pays, et l’adoption de ma motion par le Congrès serait un pas puissant dans cette direction.

Les gouvernements alliés ne nous ont laissé aucun doute sur leur détermination à réduire considérablement la force de l’armée allemande. Si les rapports de la presse sont fondés sur la vérité, l’Angleterre exigera même catégoriquement l’abolition du service militaire obligatoire en Allemagne et n’autorisera qu’une armée de mercenaires de taille limitée. Si c’est le cas, notre responsabilité sera encore plus grande et ma proposition pour l’avenir aura une double signification. Le jeune homme qui est contraint de s’enrôler dans l’armée au service militaire obligatoire reste toujours un être humain et attend avec impatience le moment où il pourra à nouveau échanger son uniforme contre une tunique civile pour rejoindre le cercle de ses camarades. Le mercenaire, quant à lui, qui fait de l’assassinat un métier et élève la violence brutale au rang de vertu, est soit un être dépourvu de tout sens moral de la responsabilité de ses actes, soit un individu intérieurement brutalisé, en qui toute trace d’humanité est morte.

Malheur à nous si nous livrons notre destin et celui de nos enfants à une horde de prétoriens ! Le début est malheureusement déjà fait. Tous les corps de volontaires qui ont été créés avec une hâte fébrile depuis ces derniers mois, soi-disant pour sécuriser les frontières allemandes, ne sont en réalité que les troupes de choc dont on a besoin pour étrangler la révolution et aider la contre-révolution à triompher.

C’est précisément pour cette raison, camarades, que le devoir moral de refuser à la force brutale l’instrument de pouvoir que sont les armes s’impose à nous de manière d’autant plus impérieuse. Jusqu’à présent, les ouvriers étaient malheureusement trop disposés à mettre leur vie en danger pour défendre des intérêts étrangers.

Peu avant le déclenchement de la guerre, le « Labour Leader », l’organe du Parti ouvrier indépendant d’Angleterre, publia une série d’articles sur l’existence d’un réseau international d’armement auquel appartenaient 70 des plus grandes entreprises d’armement de tous les pays, dont Krupp en Allemagne, Armstrong en Angleterre et Schneider en France. Ce réseau avait mis au point avec toute la subtilité possible un système permettant de spolier les différents États de la manière la plus éhontée qui soit. Si un État s’adressait à l’une des entreprises pour une commande et demandait un devis, il en était immédiatement informé, ainsi que tous les autres membres de l’alliance. Si le même État s’adressait à une autre entreprise pour évaluer la concurrence, il était obligé de donner un prix plus élevé. De cette manière, toute concurrence était éliminée et l’État devait payer la somme qu’on lui demandait. Les bénéfices étaient ensuite répartis dans des proportions déterminées entre les entreprises du cercle. Le contrat de cette noble corporation ne fut nullement annulé par la guerre, et tandis que l’on volait les derniers biens des internés civils dans les différents pays et qu’on les renvoyait absolument démunis dans leurs pays d’origine respectifs, personne ne songeait à toucher aux intérêts qu’avaient la firme Krupp en Angleterre et la firme Armstrong en Allemagne. Comme ces nobles patriotes soudoyaient la presse étrangère pour créer une atmosphère de guerre, afin qu’ils soient toujours soutenus par l’État. Karl Liebknecht nous a montré avec une clarté classique, dans son discours mémorable au Reichstag, comment ces nobles patriotes ont soudoyé la presse étrangère pour créer une atmosphère de guerre, afin de pouvoir obtenir toujours plus de commandes de l’État.

Camarades ! Toutes ces expériences cruelles exigent avec une nécessité implacable une décision, une action… Les mots que Saint-Simon mourant adressait à son élève préféré Rodriquez en guise d’adieu, « Souviens-toi, mon fils, que pour accomplir de grandes choses, il faut être enthousiaste » – ces mots sont aussi un héritage pour nous, pour tous ceux qui ont l’ambition de faire passer l’humanité du chaos aride du mensonge, de l’oppression économique et politique et de la violence brutale aux sphères pures d’une culture sociale supérieure.

On nous assure chaque jour, dans toutes les variations possibles et imaginables, que l’Allemagne est au bord de l’abîme, que la faim et une misère sans nom nous menacent et que seul le travail, le travail assidu et utile, pourrait encore nous sauver.

Très bien, alors fermons enfin les entreprises de mort et de destruction et transformons-les en sources de travail vivifiant et fructueux, afin que notre peuple agité et tourmenté puisse enfin se rétablir, doit se rétablir.

Que ce soit notre vœu sacré pour l’avenir, afin que naisse enfin la véritable révolution qui nous apportera le règne de la paix et de la liberté, le règne du socialisme – la révolution que le poète prévoyait avec des regards en coin, lorsqu’elle jaillissait de ses lèvres en exultant :

« Retourne par-dessus les montagnes,
Mère de la liberté, révolution !
»
 

Résolution

Considérant que la libération de la classe ouvrière doit être l’œuvre des ouvriers eux-mêmes, considérant en outre que le génocide systématique et l’oppression violente des classes populaires sans propriété ne sont possibles qu’avec le concours des ouvriers, la Conférence impériale des ouvriers de l’armement décide de proposer à tous les ouvriers employés dans l’industrie de l’armement de refuser par principe toute nouvelle production de matériel de guerre et d’obtenir la reconversion des entreprises pour le travail de paix.

En même temps, le Congrès transmet ses salutations fraternelles au prolétariat de tous les pays et exprime l’espoir que les décisions qu’il a prises puissent contribuer à la réalisation du socialisme révolutionnaire international.

Mot de fin du camarade R. Rocker

Camarades ! Le débat approfondi dont mon intervention a fait l’objet me donne l’heureuse satisfaction de pouvoir constater que les représentants des industries d’armement, venus ici de toutes les régions d’Allemagne, se sont déclarés presque unanimement d’accord avec ma proposition. Ce fait confère à notre congrès une importance internationale de la plus grande portée. Si j’ai néanmoins décidé de faire usage de mon mot de la fin, c’est uniquement pour corriger quelques malentendus et pour développer plus clairement certains points de mon exposé, afin d’éviter toute ambiguïté.

Si plusieurs délégués ont exprimé des doutes sur le droit que nous avions de prendre ici une décision d’une importance capitale sans avoir consulté au préalable les ouvriers dans les différentes entreprises, je suis entièrement d’accord avec eux et je l’ai exprimé sans équivoque dans la résolution que j’ai proposée. Dans un nombre considérable d’entreprises d’État, les ouvriers ont déjà pris position dans mon sens et ont refusé catégoriquement la poursuite de la fabrication de matériel militaire. Là où cela n’a pas encore été fait, une décision doit être prise sans délai. Nos décisions n’ont de valeur que si elles sont la manifestation de la volonté des travailleurs eux-mêmes. Il ne peut pas être de notre devoir, et ce serait outrepasser notre mandat de manière irresponsable, de discuter ici de l’avenir des ouvriers.

En ce qui concerne ce dernier point, je suis d’avis qu’un droit de disposition des ouvriers sur l’utilisation de l’équipement militaire serait beaucoup plus difficile à mettre en œuvre que le simple refus de le fabriquer. Un droit de disposition dans le sens envisagé par le camarade Kahn ne pourrait avoir de signification que si les ouvriers disposaient de réels moyens de pouvoir pour mettre en pratique une telle décision et s’ils pouvaient mettre en échec toute violence brutale de l’autre côté. Mais je pense que cela est totalement exclu. L’époque des révolutions politiques à l’ancienne, où des civils armés s’opposaient à l’armée, est définitivement révolue dans l’état actuel de nos techniques de guerre. La supériorité du commandement militaire et de l’équipement technique donnera toujours la victoire aux militaires. Dans de tels cas, les troupes peuvent toujours concentrer leurs opérations sur des points isolés qui servent de remparts aux rebelles, comme les événements de ces derniers mois à Berlin et dans d’autres villes d’Allemagne nous l’ont montré de manière si démonstrative. Ce n’est que lorsque l’armée se range du côté du peuple, comme ce fut le cas en Russie et le 9 novembre en Allemagne, qu’une révolution est possible. Mais dans ce cas, l’utilisation de la violence avec des moyens techniques de pouvoir est d’autant plus caduque que ses conditions préalables ont disparu. L’ancien système s’effondre tout simplement parce qu’il n’est plus en mesure de faire face à sa réalité technique.

Mais aucun d’entre nous ne peut avoir l’intention d’utiliser la violence pour elle-même, surtout pas les socialistes, puisque le socialisme contient l’abolition de toute violence comme principe fondamental. La force d’un grand mouvement culturel ne réside jamais dans ses moyens techniques de puissance, mais dans la connaissance spirituelle des masses et dans le courage moral de ses partisans individuels. La dictature terroriste de Robespierre a conduit au 9 Thermidor et le 9 Thermidor à la dictature du sabre de Napoléon. C’est l’expérience de l’Histoire. Je pense que nous sommes tous d’accord sur ce point et je suis fermement convaincu que le camarade Kuhn sera également d’accord avec moi sur ce point.

Si l’un ou l’autre d’entre vous devait supposer que je suis un adversaire de l’action politique, il ferait fausse route. Vous savez que la notion de politique trouve son origine dans le mot grec « polis », c’est-à-dire « cité », « commune ». Tout ce qui a une influence sur la communauté en tant que telle est politique. En ce sens, toute action économique d’envergure, comme une grève générale, n’est pas seulement une action économique, mais aussi, dans le même temps, une action politique, à savoir une action politique d’une importance éminente.

Le malentendu à cet égard est dû au fait qu’en Allemagne, on a pris l’habitude de considérer l’action politique exclusivement comme une activité parlementaire. Mais l’activité parlementaire ne peut être considérée, au mieux, que comme une partie de l’action politique, et à mon avis, c’est une partie très insignifiante et négligeable…

(Rocker justifie ensuite son opposition de principe au parlementarisme)

Parler au Parlement signifie faire des compromis, équilibrer les intérêts des uns et des autres. Mais cela n’est possible que lorsqu’il existe une base d’intérêts communs, comme c’est le cas pour les partis bourgeois, mais pas pour la classe ouvrière. Pour celle-ci, parlementer signifie : « imprimer le sceau du droit légal au système de l’injustice sociale, donner à son propre esclavage sa confirmation légale ». La liberté politique sans l’égalité économique est un mensonge et une tromperie en soi.

De même, affirmer que l’expérience nous a montré que la grève générale n’est pas capable de faire tomber un système politique, c’est, à mon avis, méconnaître les faits réels. N’oubliez pas que ce que vous avez vu dans ce pays n’était pas encore une grève générale, mais seulement les prémices d’une telle grève…

Ces approches ne disaient rien contre cet énorme moyen de pouvoir, mais seulement que la force politique n’en avait pas encore pris conscience. En 1905, la grève générale, partant de celle des cheminots et rejointe par les ouvriers de toutes les autres industries, a été expérimentée en Russie. En raison de la force politique de la grève générale, le tsar a dû signer la Constitution et donc l’abolition de la monarchie absolue.

Vous voyez donc, camarades, que la grève générale est bien capable d’imposer des transformations politiques. Sa grande importance en tant que moyen de lutte réside surtout dans le fait qu’elle a un effet destructeur sur l’organisation militaire du gouvernement. L’armée n’est plus en mesure de concentrer ses forces sur des points isolés. Elle doit se disperser, fragmenter son organisation, afin de pouvoir contenir les mouvements partout. Mais cela réduit aussi l’influence hypnotique qui agit le plus fortement sur le soldat individuel là où il est intégré à des corps de troupes plus importants. Dans les petits détachements à la campagne, il est exposé au contact avec le peuple, de sorte que le charme de la discipline militaire qui le retient prisonnier commence à s’estomper et qu’il devient plus accessible à une meilleure connaissance.

Il ne s’agit pas de dire que la grève générale est une panacée qui doit et peut être appliquée dans tous les cas. Ce n’est pas du tout le cas. La grève générale est un moyen de pouvoir prolétarien d’une telle importance, l’arme la plus puissante que possède la classe ouvrière, qu’il n’est pas possible de mettre en scène à n’importe quelle heure et à n’importe quel moment. Il ne faut pas non plus penser à l’utiliser pour faire passer des revendications d’importance minime, car cela reviendrait à tirer au canon sur des moineaux. La grève générale exige certaines conditions psychologiques, elle doit naître spontanément du besoin de la masse elle-même et acquérir ensuite un caractère unitaire avec l’aide des organisations de lutte économique. Ce besoin ne peut pas être imposé par la force, il doit naître de la connaissance intérieure des masses, de la solidarité et du sentiment de responsabilité de chacun. On ne peut pas forcer de tels mouvements, et ceux qui croient qu’on peut terroriser une masse dans la grève générale méconnaissent sa condition la plus profonde et la plus incontournable : la connaissance intérieure et la conscience de la masse du pouvoir qui repose dans ses mains. Un mouvement imposé par la force qui n’est pas issu de la décision volontaire des travailleurs eux-mêmes est irrévocablement voué à l’échec dès le départ. Il faut le dire une fois pour toutes, afin d’éviter toute interprétation erronée et de nous épargner à l’avenir des expériences amères.

Or, l’un des délégués de Berlin s’est exprimé de manière assez désapprobatrice sur mes propos. Il a exigé la poursuite de la production d’armes parce que le prolétariat avait besoin des armes. Ma citation des paroles de Berta Suttner, « À bas les armes ! », lui a suffi pour ne pas être mis dans le même sac que les « pacifistes petits-bourgeois ». Il a également exprimé l’opinion que seule la Russie pouvait nous servir de maître aujourd’hui.

Camarades, comprenons enfin que nous ne rendons pas un grand service à la cause du socialisme en réglant toujours notre cerveau sur les besoins d’une minorité. Apprenons enfin à penser par nous-mêmes et à nous forger notre propre conviction. Prenons le bien, de quelque côté qu’il nous vienne. Qu’importe qu’une nouvelle idée nous vienne d’un bourgeois, d’un socialiste majoritaire ou d’un communiste, pourvu qu’elle enrichisse notre réflexion. En outre, le reproche qui m’a été fait est tout à fait injustifié, j’ai expressément déclaré que le cri « À bas les armes ! » ne suffirait pas tant que nous n’aurions pas abaissé les marteaux qui forgent les armes. Si l’on peut voir dans le slogan « À bas les armes » un produit de l’idéologie bourgeoise, personne ne peut nier que le cri « À bas les marteaux ! » est le slogan prolétarien le plus original qui soit.

En ce qui concerne la référence constante à la Russie, il faut expliquer une fois pour toute, que la plupart des gens n’ont jusqu’à présent aucune idée claire de la situation en Russie, car ils ne connaissent pas du tout le caractère intérieur du mouvement révolutionnaire dans ce pays. Premièrement, il ne faut pas oublier que les conditions sociales générales en Russie sont très différentes des nôtres et qu’il est impossible de transposer sans critique les conditions de l’action tactique dans ce pays à tous les autres…

La Russie était avant tout un pays agricole, avec une bourgeoisie peu développée et sans grande force de résistance. La socialisation ne s’est pas déroulée comme on le pense généralement. Comme les paysans d’Europe centrale et occidentale, le paysan russe a des « sentiments sociaux profondément marqués » et un fort attachement aux terres communales. « À toutes les tentatives du tsarisme de convertir les paysans russes à la propriété privée des terres, ces derniers ont opposé une résistance tenace ». Après la révolution, bien avant que les bolcheviks ne s’emparent du pouvoir politique, ils ont réparti les grands domaines privés entre leurs communes villageoises. Dans les villes, la socialisation a été essentiellement menée par les syndicats et non par « des décrets et des arrêtés du gouvernement bolchevique ».

Le parti bolchevik, qui ne représentait qu’une petite minorité dans le mouvement socialiste général en Russie, gagna la confiance de nombreux éléments, fatigués de la politique de Kerensky, par sa proclamation claire de la paix (?), et avec l’aide des anarchistes syndicalistes et de l’aile gauche des socialistes révolutionnaires, les soi-disant maximalistes, réussit à renverser le gouvernement de Kerensky. Dans le domaine économique, leur action consistait principalement à sanctionner le travail déjà effectué auparavant par les organisations syndicalistes. Lorsque, plus tard, l’aile droite du bolchevisme, qui ne pouvait toujours pas se libérer de la tactique des décrets et des arrêtés d’État, demanda de donner à la nouvelle organisation industrielle une sorte de superstructure socialiste d’État, cela entraîna de grandes luttes internes en mai 1918. Mais l’invasion de la Russie par les Alliés et l’action des Tchécoslovaques mirent provisoirement fin à ces conflits de principe, car tous les partis révolutionnaires se virent contraints par la gravité de la situation d’abandonner toutes leurs querelles mutuelles afin d’offrir un front unique à la réaction qui faisait irruption. C’est ainsi que se sont déroulés, en quelques mots, les événements en Russie. Les syndicats révolutionnaires ont donné aux conseils d’ouvriers et de soldats une base solide et une plus grande clarté d’objectif qu’ils n’avaient pas au début de leur développement.

Bien sûr, la situation en Russie est loin d’être rose. Les matières premières et les outils de production nécessaires font défaut. La guerre a laissé aux Russes le même terrible héritage que celui que nous avons reçu en Allemagne. Il est clair que dans ces conditions, le processus de socialisation ne peut se dérouler qu’avec de grandes difficultés. Mais il est tout aussi clair que ce processus ne peut être initié et réalisé que par l’organisation des travailleurs de bas en haut. Toute autre voie ne nous mènerait qu’à un capitalisme d’État déguisé et retarderait pour longtemps la réalisation du socialisme.

Je pense ainsi avoir fait justice des différentes objections qui ont surgi dans la discussion générale et je ne peux que leur exprimer mes remerciements pour l’attention sérieuse que vous avez portée à mon exposé. »

* * *

La résolution Rocker a ensuite été adoptée à l’unanimité par le Congrès.

 

  • SOURCE :  CEDAS-ASCED (Collectif d'éducation et de diffusion anarcho-syndicaliste | Anarcho-syndicalist collective for education and diffusion)
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