★ LIBERTÉ, JUSTICE, HUMANITÉ
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« Nous sommes des hommes de parti parce que nous croyons qu’un certain programme est bon et que, pour qu’il triomphe, nous voulons coopérer avec tous ceux qui ont les mêmes convictions que nous ; mais nous sommes avant tout des hommes ; des hommes dont le cœur bat devant toutes les douleurs des hommes et quand notre cœur bat fort dans notre poitrine, nous oublions toute théorie abstraite, toute formule conventionnelle, tout amour-propre et tout exclusivisme de parti.
C’est pourquoi nous avons ressenti une telle peine à la lecture de l’article que le premier numéro du Comunista consacre à l’affaire Sacco Vanzetti.
On dirait que les rédacteurs de ce journal cherchent à enlever à la cause de Sacco et Vanzetti la large sympathie de tous les hommes de cœur, sympathie à laquelle ils ont droit et qui, seule, peut les sauver : ils en font un problème de parti… de leur parti.
Ces rédacteurs s’élèvent contre l’atroce crime qui est sur le point de se perpétrer en Amérique, mais du bout des dents pour ainsi dire, comme des gens qui se voient déjà en train de commander et qui déclarent : ceci n’est pas bien parce que ce sont les bourgeois qui le font, mais ce serait tout à fait différent si c’étaient les « prolétaires », c’est-à-dire le gouvernement « communiste » russe, voire italien. En somme, ils sont ennemis de la justice de classe de la bourgeoisie mais amis de la justice de classe du « prolétariat », qui est, en définitive, la « justice » du petit nombre de chefs qui usurpent le nom de représentants du prolétariat contre tous ceux qui n’acceptent pas le nouvel esclavage.
Le Comunista écrit : « Ce n’est pas parce qu’ils portent des noms italiens que nous attirons l’attention du prolétariat italien sur les noms de ces deux compagnons que la bourgeoisie américaine veut assassiner. Ils auraient pour nous la même importance s’ils étaient yougoslaves, français ou noirs ».
Pour nous aussi, anarchistes, le fait que Sacco et Vanzetti soient italiens n’enlève et n’ajoute absolument rien au problème, c’est bien évident. Et nous protesterions et nous nous dépenserions tout autant pour n’importe quelle victime de persécutions ou d’injustices. S’il y a persécution pour des questions d’opinion, nous prenons tout autant la défense des anarchistes que des républicains, des socialistes, des prêtres… ou encore des communistes russes ; si c’est une question de classe, nous prenons toujours la défense de la classe opprimée ; si c’est une question de nationalité, nous ne faisons aucune différence entre les pays, nous ne faisons de différence qu’entre les opprimés et les oppresseurs.
Si un juif est persécuté parce qu’il est juif, nous défendons le juif ; si un noir est lynché parce qu’il est noir, nous prenons le parti du noir. Si quelqu’un, quel qu’il soit, est calomnié et condamné alors qu’il est innocent, nous défendons l’innocent, quelle que soit sa nationalité, sa condition sociale ou sa conviction religieuse ou politique.
Sacco et Vanzetti sont anarchistes, mais ils auraient trouvé ce minimum de justice qui ne peut être refusé même aux anarchistes quand les gens se comportent de façon à faire sentir aux juges qu’il y a certaines limites qu’ils ne peuvent pas dépasser. Or Sacco et Vanzetti sont italiens et la police américaine sait bien que, des Italiens, elle peut en faire ce qu’elle veut parce que la plupart des Américains, prolétaires y compris, n’ont pas de sympathie pour eux, et que d’autre part le gouvernement italien ne s’intéresse pas au sort de ses ressortissants, à moins qu’il ne s’agisse de banquiers en fuite pour banqueroute frauduleuse.
Sacco et Vanzetti sont innocents, ce sont des prolétaires, ce sont des anarchistes et ce sont des Italiens. En tant qu’innocents, ils ont droit à ce que s’intéressent à eux tous ceux qui désirent la justice, de quelque espèce qu’elle soit, et qui n’admettent pas que, pour faire voir qu’ils ont découvert quelque chose et gagner des primes, ou pour satisfaire des haines et des vengeances d’ordre privé, ou simplement par instinct sadique, des policiers puissent procéder à des arrestations, faire subir des tortures, fabriquer de toutes pièces des faux témoins et faire disparaître les vrais, corrompre et intimider les jurés et pour finir, envoyer des innocents en prison et à la potence.
En tant que prolétaires, ils ont droit à la solidarité de tous les travailleurs.
En tant qu’anarchistes, ils doivent être défendus par tous les anarchistes, par tous les révolutionnaires, par tous ceux qui aiment la liberté.
En tant qu’Italiens, ils doivent recevoir l’appui de tous les patriotes qui se révoltent à l’idée que le fait d’être Italien soit une marque d’infamie et d’infériorité, de tous les internationalistes, de tous les cosmopolites parce que, dans le monde et parmi les nations, il se trouve un pays qui s’appelle l’Italie.
En ce moment solennel où deux vies humaines sont menacées, se mettre à ergoter sur les différentes motivations de ceux qui protestent et le faire de façon à ce que les sympathisants se sentent refroidis et prennent leurs distances, c’est faire preuve d’étroitesse d’esprit et de sécheresse de cœur.
Aujourd’hui tous, tous pour Sacco et Vanzetti.
Et s’il nous fallait demain nous voir gratifiés d’une période de « dictature du prolétariat », nous défendrions les victimes des « prolétaires » comme nous défendons aujourd’hui les victimes des bourgeois. »
Errico Malatesta, in Umanità nova - 13 octobre 1921
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