★ Le salariat de Kropotkine

Publié le par Socialisme libertaire

Kropotkine le salariat


Ce court texte, dont la quatrième édition fut publiée en 1911 dans les Temps Nouveaux, met en évidence le caractère contre-révolutionnaire du communisme étatique d’inspiration marxiste. En effet, les partisans de cette conception « commettent (...) une double erreur. Tout en parlant d’abolir le régime capitaliste, ils voudraient maintenir, néanmoins, deux institutions qui font le fond de ce régime : le gouvernement représentatif et le salariat ».

Kropotkine commence par rappeler qu’« en soutenant le régime parlementaire, la bourgeoisie a cherché tout bonnement à opposer une digue à la royauté, sans donner de liberté au peuple ». Ce système de représentation est mourant (qui peut sincèrement penser que les députés représentent le peuple ?) et pourtant, les tenants d’un communisme étatique cherchent à le sauvegarder. On peut envisager différents replâtrages pour sauver le système représentatif : proportionnelle, referendum, voire mandat impératif. Quoi que l’on fasse, la délégation de pouvoir est incompatible avec une société qui rompt définitivement avec le capitalisme : préconiser ce système « pour une société qui aura fait sa révolution sociale cela nous paraît absolument incompréhensible, à moins que sous le nom de révolution sociale, on préconise tout autre chose que la Révolution, c’est-à-dire quelque replâtrage minime du régime bourgeois actuel ».

De même, le maintien du salariat dans une société post révolutionnaire est impensable. Le salariat est né de la propriété privée. Or, les partisans du communisme étatique « commencent par proclamer un principe révolutionnaire — l’abolition de la propriété privée — et ils le nient, sitôt proclamé, en maintenant une organisation de la production et de la consommation qui est née de la propriété privée ».

Ce maintien du salariat pourrait prendre deux formes : soit la réduction des inégalités salariales, soit l’égalité des salaires. Dans les deux cas, cette forme de rétribution est incompatible avec les principes du communisme libertaire. Si l’on cherche à réduire les inégalités salariales, on maintient néanmoins une distinction entre le travail simple et le travail qualifié ou professionnel. Cette distinction pourrait s’inspirer de la théorie de la valeur de Ricardo, reprise par Marx dans le Capital : le coût de production de la force de travail qualifiée serait supérieur à celui de la force de travail simple. Or ceci est absurde : si l’ingénieur ou le médecin sont payés cent fois plus que le manœuvre, ce n’est pas en raison des frais de production de leur force de travail, mais du fait de ce que Kropotkine nomme un monopole de l’éducation : « Qu’on ne vienne donc pas nous parler de frais de production de la force de travail, et nous dire qu’un étudiant qui a passé gaiement sa jeunesse à l’université ait « droit » à un salaire dix fois plus élevé que le fils du mineur qui s’est étiolé dans la mine dès l’âge de onze ans. Autant voudrait dire qu’un commerçant qui a fait vingt ans « d’apprentissage » dans une maison de commerce, a droit à toucher ses cent francs par jour, et ne payer que cinq francs à chacun de ses employés ».

On peut aussi envisager de sauver l’idée de salariat en proclamant : « à chacun selon son travail ». encore une fois, en faisant cela, on énonce une absurdité : il ne peut pas y avoir de mesure de la valeur produite individuellement. La force de travail est collective : « en effet, prenez n’importe quoi — une mine de charbon, par exemple — et voyez s’il n’y a la moindre possibilité de mesure et d’évaluer les services rendus par chacun des individus travaillant à l’extraction du charbon ».
En dernier recours, on peut chercher à maintenir le salariat en prônant l’égalité salariale. Tout aussi absurde : comment calculer le salaire ? Cette égalité des salaires est une utopie : ce serait à l’État de calculer ce qui serait nécessaire à chacun. Selon quels critères ?

De ce fait, une seule solution : ne rien mesurer du tout et donner à chacun selon ses besoins en donnant à ce dernier terme un sens très large et non quantifiable. En effet « tous ont droit de vivre, de satisfaire leurs besoins, et même leurs fantaisies, après que les besoins les plus impérieux de tous auront été satisfaits ».

La seule alternative au capitalisme ne peut donc être que radicale. Toute demi-mesure ne ferait que perpétuer l’exploitation capitaliste. « Commençons par satisfaire nos besoins de vie, de gaîté, de liberté. » Et quand tous auront goûté de ce bonheur, nous nous mettrons à l’œuvre : à l’œuvre de démolition des derniers vestiges du régime bourgeois : de sa morale, puisée dans le livre de comptabilité, de sa philosophie du « doit » et « avoir », de ses institutions du tien et du mien. Et, en démolissant, nous édifierons, comme disait Proudhon ; mais nous édifierons sur des bases nouvelles, — sur celles du Communisme et de l’Anarchie, et non pas celle de l’Individualisme et de l’Autorité. »
 

★ Pierre Kropotkine : Le salariat.

★ Repris dans La conquête du pain (Édition du Sextant 2006)

★ Le texte intégral est accessible en ligne : http://kropot.free.fr/Kropotkine-salariat.htm

 

★ Le salariat de Kropotkine

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