★ Les femmes dans le mouvement révolutionnaire

Publié le par Socialisme libertaire

Féminisme

Depuis quelques années, on a vu apparaître, surtout dans les pays anglo-saxons – États-Unis, Angleterre, Canada – et plus récemment en France, Espagne, Italie, mais avec une extension moindre et une dénomination différente), des groupes anarcha-féministes. L’idée fondamentale de ce courant est que l’anarchisme et le féminisme se rejoignent, travaillent aux mêmes fins : abolition de l’autorité, de l’exploitation, de la domination ; que ces deux courants se sont jusque-là plus ou moins ignorés, mais que l’anarchisme, de par sa nature anti-autoritaire fondamentale, englobe le féminisme, et que le féminisme, de par sa contestation des structures patriarcales autoritaires, ne peut que déboucher sur l’anarchisme. On trouve ces thèses développées chez Peggy Konnegger entre autres.
Aussi intéressantes, positives que puissent apparaître ces idées – ce rapprochement, surtout pour le développement d’une pratique féministe libertaire –, elles appellent un certain nombre de réflexions suscitées par l’impression de « raccourci » théorique et historique ressenti à leur énoncé.
Ces réflexions s’articulent autour de plusieurs axes. Est-il possible de comparer deux idéologies, deux théories, au plan conceptuel uniquement, gommant par là même les cheminements historiques, les mouvements sociaux qui ont incarné ces idées ?
– Le rapport féminisme/anarchisme/mouvement révolutionnaire doit être éclairé par la compréhension de leurs rapprochements ponctuels, leur éloignement, voire parfois leur opposition, et les effets produits par ces contacts.
– Le rapport existant entre une théorie et des pratiques sociales qui s’y réfèrent, cela révélant les décalages entre les possibilités ouvertes par la théorie et la pesanteur de l’intériorisation des structures dominantes.
– L’influence, les répercussions de cette histoire sur le mouvement féministe français, et les perspectives actuelles, les blocages et les possibilités.

Le rapport théorique anarchisme / féminisme
Au plan théorique, féminisme et anarchisme se rejoignent dans l’importance donnée à la question du pouvoir, de l’égalité, de la famille, de la hiérarchie, dans la prise en compte de l’individu. Mais alors que pour le féminisme, ces structures sont à combattre en tant que lieu spécifique de l’oppression des femmes, principalement ou uniquement, l’anarchisme, lui, prend en compte la totalité des structures d’exploitation et de domination prônant leur destruction par l’action directe et collective des propres intéressés. L’anarchisme engloberait-il, donc, en le dépassant, le féminisme ? Serait-ce une tautologie de se dire anarchiste et féministe, au même titre qu’anarchiste et antimilitariste par exemple ?
Ce serait faire preuve de simplisme, de réduction, et calquer le rapport entre l’anarchisme et le féminisme sur le modèle dominant dans le mouvement révolutionnaire, et dérivé du marxisme, dans lequel est instaurée une hiérarchie entre luttes principales et secondaires, le politique et ses annexes : luttes des femmes, des homosexuels, etc.
Mais la réalité est que l’articulation entre le projet anarchiste et la lutte des femmes contre leur oppression spécifique ne fonctionne pas sur ce modèle, et cela pour deux raisons.
La première tient au fait que le corpus théorique de l’anarchisme n’introduit pas cette hiérarchisation entre les luttes et qu’il prend en compte toutes les formes d’oppression ; par ailleurs, ce qui a été mis en lumière par la lutte féministe, ce n’est pas seulement une oppression subie par une catégorie particulière, celle des femmes, mais, à travers cette prise de conscience, le problème d’un autre champ qui traverse et structure la société, celui de la domination, du patriarcat.
La seconde, résultante de la précédente, est que, de par l’impact de cette structure patriarcale, aucun mouvement révolutionnaire, quelle que fût son idéologie de référence, ne pouvait mettre en acte la critique de ce niveau de domination, si ce n’est celles qui la subissaient de par leur position dans le système, leur condition sociale ; et c’est encore un effet de la domination que les premières revendications féministes ont été portées, exprimées, non par les femmes prolétaires, les plus opprimées, mais par des femmes bourgeoises ou intellectuelles (saint-simonniennes par exemple) ou par des personnalités hors du commun comme Georges Sand, Floran Tristan ou Louise Michel, et que le féminisme soit resté longtemps englué dans le réformisme, mouvement bourgeois réclamant l’égalité des droits.
Pour supprimer l’oppression spécifique des femmes, le seul terrain possible, accessible, reconnu, a été longtemps celui de l’égalité des droits et du salaire. Pour exister, le féminisme a dû emprunter au départ des contenus et modes d’expression qui n’étaient que le reflet même de la domination.

Les cheminements historiques
C’est au XIXe siècle que le mouvement féministe va apparaître sur la scène politique en tant que mouvement spécifique ; au même moment le mouvement ouvrier révolutionnaire se structure. Un rappel historique des rapports qu’ont entretenus ces deux mouvements s’impose maintenant.
Leur cheminement a suivi des voies parallèles, opposées parfois, avec des moments (brefs) d’imbrication, de jonction, surtout lors de moments révolutionnaires. L’idée-force qui reste de cette période est que, finalement, le mouvement ouvrier révolutionnaire, en dépit de touchants efforts par moments pour intégrer les problèmes de la condition féminine, a contribué à la séparation mouvement féministe/mouvement révolutionnaire, à l’enfermement du premier dans sa spécificité jusqu’à un point tel qu’aujourd’hui encore la gangue du réformisme est loin d’en être extraite.
Ne prenons que quelques exemples ; sur le problème du travail des femmes, si les révolutionnaires du XIXe siècle s’accordent à reconnaître la nécessité pour les femmes d’avoir un emploi qui les rend indépendantes économiquement et leur offre une autre possibilité pour survivre que la prostitution, unanimement condamnée comme dégradante, dans les faits, l’accueil réservé par les hommes est tel (ils les vivent – et elles le sont de fait de par le marché capitaliste – comme concurrentes sur le marché du travail) que les femmes seront obligées de fonder, en 1874, leurs propres chambres syndicales de femmes et leurs sociétés de secours mutuel.
Sur le plan de l’expression politique des femmes, on remarque une similitude de démarche entre les démocrates bon teint et les socialistes : les hommes féministes de 1877 qui participaient à la société le Droit des femmes veulent convaincre les républicains de leur intérêt à défendre les droits des femmes… pour en faire des républicaines. De même, au congrès socialiste de 1880, les délégués entérineront la présence à leurs côtés de leurs camarades femmes, en tant qu’égales à part entière, abolissant, niant par là même les problèmes spécifiques… dont la solution sera remise au jour du grand soir !
Il faut revenir brièvement sur ces congrès socialistes de 1879 et 1880, car s’y trouvent concentrées rencontre et rupture entre mouvement révolutionnaire et mouvement féministe.
Au congrès de Marseille de 1879, le féminisme est introduit par la voix d’Hubertine Auclair, dénonçant brillamment les discriminations dont la femme est l’objet au plan des droits politiques et du salaire ; elle est la seule déléguée non ouvrière du congrès ; d’autres femmes s’exprimeront ensuite, déléguées ouvrières cette fois, parlant de l’oppression sexuelle des femmes. Mais ce que le congrès retient, c’est la première intervention, celle du féminisme bourgeois, exprimée par une intellectuelle ; c’est elle l’interlocutrice reconnue. Le congrès abandonnant les ambiguïtés des congrès précédents, « déclare qu’il n’assigne aucun rôle particulier à la femme, et proclame l’égalité des sexes : les femmes doivent avoir les mêmes droits politiques et sociaux que les hommes. Il reconnaît également l’existence d’un mouvement des femmes ».
Mais, à peine cette reconnaissance effectuée, le « bon sens révolutionnaire » reprend son droit chemin, et c’est au rythme de la révolution sociale en marche que les femmes devront avancer : les congrès ayant proclamé l’égalité entre hommes et femmes, ces dernières n’ont plus qu’à travailler, à côté de leurs camarades masculins, à l’avènement de la Sociale qui supprimera exploitation et domination.
La fraction la plus radicale du mouvement ouvrier, refusant, et à juste titre, tous les moyens de lutte qui passeraient par les canaux « démocratiques » (électoralisme, réformes s’appuyant sur le légalisme) exigent des femmes la même attitude ; les femmes sont donc considérées comme des camarades révolutionnaires à part entière et n’ont donc plus à se battre pour obtenir l’égalité des droits politiques, puisque cet outil ne mènera à aucune transformation sociale réelle. Étant donné l’accent mis à cette période sur l’obtention de l’égalité des droits, dans la lutte féministe, il en résulte que les femmes doivent « être vierges de tout électoralisme, de toute lutte contre leur oppression spécifique aussi ».
Le féminisme continuera son histoire, légale et réformiste, et le mouvement révolutionnaire la sienne, axée sur le principal, l’important, l’exploitation du prolétariat.
À travers cette période, on voit donc la mise en œuvre de quelques mécanismes qui ont contribué à ce que l’on peut appeler la « ghettoïsation » du mouvement des femmes, c’est-à-dire la nécessité pour exprimer et faire reconnaître les problèmes de la condition de la femme, de se constituer en organisation, regroupement spécifique.
Il faut, d’ailleurs, insister sur le rôle qu’a joué dans ce phénomène « l’idéologie dominante » (ou qui le devint de plus en plus) du mouvement ouvrier, le courant marxiste ; de par ses fondements théoriques, la place accordée à l’affranchissement des femmes ne pouvait être que secondaire, et celles-ci, pour exister en tant que révolutionnaires, n’avaient plus qu’à s’inféoder aux objectifs d’émancipation de la classe ouvrière, en niant par là même leurs propres objectifs. Théorisation et mise en pratique d’un antagonisme qui a entraîné les ruptures que l’on a vues ces derniers temps dans les organisations d’extrême gauche léninistes et trotskistes. Du côté anarchiste, si la situation est similaire à ce qui s’est passé entre mouvements ouvrier et féministe sur bien des points, l’idéologie anti-autoritaire étant une chose et la possibilité concrète de transformer les rapports de discrimination une autre, plusieurs points sont à noter dans la pratique qu’ont pu développer des femmes anarchistes.
En 1882, Louise Michel fonde avec quelques pétroleuses la Ligue internationale des femmes révolutionnaires, tentative d’expression en tant que femmes, avec les problèmes spécifiques en tant que tels, et aussi en tant que révolutionnaires à part entière : « La lutte des femmes se comprend toujours dans l’espace social tout entier, même si la femme y joue un rôle social particulier. »
Plus tard, au début du XXe siècle et jusqu’en 1927, des femmes anarchistes, mais très minoritaires dans un mouvement à dominante masculine, mèneront des campagnes sur les conditions de travail des femmes, mais aussi contre la famille (sans grand succès) et pour la libre disposition des femmes de leur corps (ceci formulé en langage moderne), c’est-à-dire pour l’avortement, la contraception.
Néanmoins, ce qui reste de cette période, c’est beaucoup plus le point de vue moralisant développé par la tendance malthusienne du mouvement anarchiste. Une autre voix se fait aussi entendre, celle de la libre association, de l’amour libre, exprimée surtout par les théoriciens individualistes, par des hommes. C’est un peu la continuation de la voix des saint-simmoniennes, de Claire Demar réclamant « l’affranchissement de notre sexe » ; mais ces idées restent en marge d’un quelconque mouvement social.

Perspectives actuelles
Et maintenant [1978], comment se pose le problème du rapport entre féminisme et mouvement révolutionnaire ? Le (re)surgissement du mouvement des femmes après 1968 a incontestablement opéré de profondes remises en cause, tant parmi les organisations maoïstes, léninistes ou trotskistes que dans les organisations ou groupes anarchistes ou libertaires. Le malaise ressenti par les femmes dans les groupes politiques révolutionnaires les a conduites à se retrouver en groupes spécifiques non mixtes, moment de rupture nécessaire, et aussi à remettre en cause la domination (et là beaucoup reste encore à faire) dans le fonctionnement des groupes politiques.
Mais la situation n’est pas aussi idyllique que pourrait le laisser croire l’aperçu de ces traits généraux.
Si donc la création d’un mouvement des femmes a été un point important pour une démarche autonome des femmes, pour que le problème soit pris en compte, si elle a pu être le signe d’une certaine radicalité, les pratiques développées depuis une dizaine d’années n’ont pas toujours été, et parfois loin de là, des pratiques révolutionnaires, allant dans le sens véritable de l’autonomisation et de la contestation des institutions répressives.
Un des traits dominants de ce mouvement a été ce que l’on pourrait appeler le « populisme » ; formé au départ par des militantes venues du maoïsme, le mouvement des femmes a reproduit en son sein les contradictions propres à cette idéologie : c’est-à-dire un mélange d’actions, de prises de positions apparemment radicales (c’est-à-dire violentes et spectaculaires) et une série de revendications larges, intéressant « toutes les femmes » (du droit à la contraception, à la demande de salaire pour la femme au foyer) utilisant pour ce faire, et d’une manière non négligeable, le légalisme.
Une autre caractéristique du mouvement des femmes est l’enfermement dans notre spécificité auquel a conduit la revendication de cette spécificité. Curieux phénomène d’autonomisation/ghettoïsation, critiqué maintenant par certains groupes de femmes. Isolationnisme dans la tentative de transformation de notre condition, qui a coupé les femmes d’une pratique de lutte plus large. Est-il possible d’être féministe et révolutionnaire ? Tout d’abord, il y a plusieurs féminismes : le féminisme récupéré et intégré, c’est classique, à la Giroud ou à la Halimi, le féminisme réformiste, celui du Mlac par exemple, le féminisme ghetto (puisqu’elles parlent de/pour toutes les femmes) à la Psychanalyse et Politique, le féminisme-caution que les organisations d’extrême gauche ont produit et reconnu, et j’en passe ; aucun n’est satisfaisant.
La voie proposée par les anarcha-féministes – « Nous avons besoin désormais de prendre conscience des liens entre l’anarchisme et le féminisme, et d’utiliser ce cadre pour nos pensées et nos actions » – est-elle une issue possible pour un féminisme révolutionnaire ?
Peut-être, mais pour des femmes militantes en tant qu’anarchistes ou libertaires, et ayant une conscience féministe, la solution ne peut être de faire déboucher le féminisme sur l’anarchisme ; et cela parce que, comme nous l’avons vu, même si en théorie l’anarchisme comprend la lutte contre le patriarcat, la mise en pratique n’en a pas été possible, ni au siècle dernier, ni maintenant, et l’originalité du mouvement des femmes (à travers ses avatars de réformisme, d’analyses partielles) a été l’expression, la prise en main par les intéressées elles-mêmes de leurs propres luttes, l’établissement d’une rupture.
Nous ne pouvons donc nous définir que comme féministes et anarchistes, c’est-à-dire portant la critique au sein du mouvement des femmes sur nos positions anarchistes, et nous situant dans le mouvement anarchiste ou libertaire en tant que femmes anarchistes à part entière, sans privilégier l’une ou l’autre de ces appartenances.

Agathe

 

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