★ Démocratie directe ou Anarchie

Publié le par Socialisme libertaire

Eh bien ! vous êtes démocrate ?
– Non (…)
Qu’êtes-vous donc ?
– Je suis anarchiste !

Proudhon in Qu’est-ce que la propriété ?

★ Démocratie directe ou Anarchie

L’idée est parfois émise, en particulier sur certains sites internet, que la pensée anarchiste rejoindrait celle de la démocratie directe. S’il existe certes un cousinage d’intention (très globalement, celui de garantir à chaque individu un rôle décisionnaire direct dans la gestion de la collectivité) qui se traduit concrètement par le refus de toute représentativité, les différences entre les deux concepts sont cependant d’autant plus importantes qu’elles relèvent d’une divergence fondamentale de conception de la place de l’individu dans la société, et non de simples nuances dans les pratiques organisationnelles proposées.
De la démocratie, nous avons tous appris qu’il s’agissait d’un régime politique dans lequel le Peuple est souverain. Le fameux « gouvernement du Peuple, par le Peuple, pour le Peuple. »
Nous savons aussi qu’elle est polymorphe :
Indirecte ou représentative lorsque les citoyens choisissent, pour une durée limitée, des représentants auxquels ils confient un mandat non impératif pour édicter lois et règlements. Depuis les XVIIIe et surtout XIXe siècles, les démocrates préconisent généralement le suffrage universel pour désigner ces représentants. Mais on peut parfaitement imaginer d’autres pratiques, comme par exemple le tirage au sort.
Semi-directe lorsque les citoyens peuvent proposer, statuer ou mettre un veto sur certains règlements ou lois : par le référendum (d’initiative populaire ou non) ou tout autre pratique imaginable.
Directe lorsque le Peuple adopte lui-même lois et règlements, et choisit les agents qui procéderont à leur exécution : on ne peut plus parler véritablement alors de représentants, mais de mandataires. Et parmi les pratiques imaginables, les démocrates préconisent généralement celle du suffrage universel pour décider des lois, des règlements et nommer les mandatai
res.

Êtres collectifs et vote

Une société est composée d’individus et d’êtres collectifs : familles, ateliers, entreprises, immeubles, rues, quartiers, associations, etc. (on peut multiplier à l’infini) sont autant d’êtres collectifs, que l’on peut considérer comme des individus à part entière car la volonté qui s’en dégage (ses forces, ses idées, ses désirs… ) n’a strictement rien à voir avec la simple addition des volontés des individus qui en font partie.

Et cependant, si l’on peut facilement concevoir cette volonté commune comme distincte d’une somme de volontés individuelles, il est bien plus difficile d’en tracer les contours, puisqu’elle ne s’exprime pas : une collectivité n’existe que par ses contradictions et ne s’exprime que par ses actions. Dès lors, on comprend que le vote, simple addition d’expressions individuelles, ne peut pas être un moyen de dégager l’idée d’une collectivité.

Bien sûr, dans certains cas, le vote peut être un truc pour débloquer une situation inextricable. Mais en aucun cas le résultat d’un vote ne peut être considéré comme la volonté d’un groupe : le principe même du vote est une opposition aux principes démocratiques.

De l’anarchie : à la recherche de la liberté totale, absolue, de l’ensemble des êtres (individuels et collectifs) qui composent la société.

On le sait, les anarchistes combattent le Pouvoir sous toutes ses formes, en particulier les trois pouvoirs sociétaux fondamentaux : le capital (la propriété) ; la religion ; l’état.

La propriété, parce qu’elle est "exploitation de l’homme par l’homme" : tout ce que nous consommons est le fruit du travail humain ; du travail des autres. Il est par conséquent normal, qu’en échange, nous apportions, nous aussi, un travail qui va profiter aux autres. Le boulanger apporte son pain à la collectivité, le restaurateur ses plats, le médecin ses soins. Le boulanger profite du travail du restaurateur et du médecin ; le restaurateur de celui du boulanger et du médecin... Pour faire bref, l’économie peut se résumer à du travail individuel ou collectif, qui s’échange contre du travail individuel ou collectif. Il faudrait, bien sûr, revenir ici aux notions de valeur-travail-valeur d’échange (ce n’est pas la même chose, je ne l’ignore pas) ; à l’importance essentielle du crédit etc. etc.

Et cependant, il existe une classe sociale particulière qui consomme sans rien apporter, au prétexte qu’elle possède un capital. Je suis propriétaire d’immeubles, de terres que je loue ; d’actions dont je perçois les revenus… Je n’apporte aucun travail mais j’ai des revenus grâce auxquels je consomme le travail des autres. C’est un vol. Pour l’anarchie, celui ou ceux qui travaillent doivent être possesseurs ou propriétaires des moyens de production ; celui ou ceux qui vivent dans les lieux doivent être possesseurs ou propriétaires des habitations, etc.

La Religion, "adoration de l’homme par l’homme" : il s’agit ici de combattre toute croyance, et non de prôner le doute. En cela, les anarchistes s’éloignent de Socrate : ils affirment avec force leurs convictions, prônant une morale immanente (qui part des êtres humains) opposée à la morale transcendante, que celle-ci soit imposée par Dieu ou par l’état.

L’état, "gouvernement de l’homme par l’homme". L’idée socle de l’anarchie, c’est d’avoir éclairé la distinction entre état et Organisation de la société : l’état n’a rien à voir avec l’ordre. l’état est un organe placé en dehors et au-dessus de la société ; c’est le pouvoir de quelques individus sur l’ensemble des composants de la société. Dès lors qu’un ordre naturel se crée, il n’y a plus besoin de ce pouvoir. En défaisant l’individu et les collectivités de leur capacité à s’organiser naturellement, l’état crée de fait les conditions d’un désordre qu’il a seul le pouvoir d’organiser. Confié à quelques individus, ce pouvoir est par nature hautement toxique : pour faire perdurer son existence et justifier son rôle, l’état a tout intérêt à favoriser le désordre, tout comme les individus qui prétendent au pouvoir ont intérêt à réinventer sans cesse le désordre (la haine, les antagonismes, les exclusions, l’exploitation des uns par les autres...) pour mieux se poser en sauveurs capables d’organiser "mieux" nos vies. Il ne s’agit pas pour l’état de représenter la société, mais bel et bien de la régir. Personne ne peut représenter la société. Ce fut d’ailleurs une des idées-force de la première République : c’est pour cela qu’a été supprimé le roi, et qu’il a été remplacé par un symbole (drapeau ou Marianne à bonnet phrygien).
Et si l’on comprend que l’état, c’est le désordre, on comprend encore plus aisément la phrase de Reclus : «l’Anarchie est la plus haute expression de l’ordre».

Anarchie et fédéralisme libertaire

Nous connaissons les deux principes fondamentaux et antithétiques de tout gouvernement : Autorité, Liberté. En vertu de la tendance de l’esprit humain à ramener toutes ses idées à un principe unique, tendant à éliminer celles qui lui paraissent inconciliables avec ce principe, deux régimes différents se déduisent, a priori, de ces deux notions primordiales, selon la préférence ou prédilection accordée à l’une ou à l’autre : le Régime d’autorité et le Régime de liberté.

En outre, la société étant composée d’individus, et le rapport de l’individu au groupe pouvant se concevoir, au point de vue politique, de quatre manières différentes, il en résulte quatre formes gouvernementales, deux pour chaque régime :

I. Régime d’Autorité :
- Gouvernement de tous par un seul > monarchie ou patriarcat ;
- Gouvernement de tous par tous > Panarchie ou Communisme.
Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux espèces, est l’indivision du pouvoir.

II. Régime de Liberté :
- Gouvernement de tous par chacun > démocratie ;
- Gouvernement de chacun par chacun > An-archie ou Self-government.
Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux espèces, est la division du pouvoir.

Il n’existe pas et n’existera jamais de société parfaite. Même dans les sociétés les plus dictatoriales, ont toujours perduré des espaces de liberté : de même, dans toute société basée sur le principe de liberté, existera-t-il des espaces de pouvoir.

L’anarchie est donc un but qu’on sait ne jamais atteindre tout-à-fait, comme une asymptote ne rencontre jamais son abscisse… ou alors dans l’imaginaire, à l’infini.

Il n’y a et n’y aura donc jamais de lutte finale, de fin de l’histoire. La Révolution doit être en permanence dans l’humanité jusqu’à l’extinction du dernier individu.

Le grand idéal anarchiste de liberté totale n’est pourtant pas inutile : il nous guide et nous évite de faire fausse route ; comme un phare guide les marins. Face à certains problèmes réels, l’idéal anarchiste nous permet, plutôt qu’à appeler au secours le pouvoir – et les règlements, les lois, les contrôles, la censure, la répression policière… –, de comprendre que nous faisons fausse route... qu’au lieu de nous diriger vers le phare, nous nous en éloignons.

C’est bien en ces termes que se présente le fédéralisme libertaire : il ne s’agit pas réellement de l’anarchie, mais bien d’un pas vers l’anarchie. Si demain la société s’organise selon les principes du fédéralisme libertaire, les anarchistes auront le devoir, encore et toujours, de trouver la route pour se rapprocher encore plus du phare.

Principes généraux du fédéralisme libertaire

Qu’est-ce donc qu’une société ? Le sujet est complexe et infini, tant il est difficile d’appréhender de manière exhaustive toutes les composantes d’une société donnée : si l’on ne peut que difficilement ne serait-ce qu’en dénombrer les individu.es, l’exercice devient impossible pour ce qui est des êtres collectifs. « Tout groupe humain, famille, atelier… peut être regardé comme embryon social. » : dans une société, les collectivités sont innombrables, et en outre, chaque individu appartient à plusieurs d’entre elles.

Schématiquement (et géographiquement), on peut présenter l’humanité comme une superposition graduée de collectivités à la fois composées et composantes... ou, si l’on préfère, englobées et englobantes . Elle est formée du monde décomposé en continents, sous-continents, nations, régions, provinces, districts, communes, quartiers... individu. Tous les habitants d’un même quartier font partie d’une même commune ; toutes les communes du district se rattachent à la même province etc. En revanche, l’appartenance à une collectivité composée n’implique pas l’appartenance à une collectivité composante.

La notion qui, pour les collectivités, correspond à celle de liberté pour les individus, est celle d’autonomie : capacité pour chaque être collectif à se donner les règles qui le concernent ; à se déterminer librement.

La faculté d’exiger cette autonomie pour soi – puis, en se reconnaissant dans l’autre, celle de l’exiger pour l’autre, comme corollaire indispensable – est ce que Proudhon nomme Justice. La Justice comme la Liberté et l’autonomie appellent donc l’alliance. Ce n’est pas en renonçant de quelque manière à leur autonomie que les personnes ou groupes forment une association ; c’est au contraire en la revendiquant pour eux-mêmes, pour leurs associés et pour l’être collectif formé par leur association.

Ce principe général d’autonomie se caractérise par :

L’auto-affirmation et l’auto-définition : une collectivité est reconnue (et n’est reconnue que) dès lors qu’elle s’annonce existante. Ce n’est pas à un pouvoir quelconque (même démocratique) à dresser la liste des composantes sociales ou à les délimiter.

L’organisation directe et la gestion directe : Pouvoir de s’administrer librement dans le cadre des statuts constitutionnels que l’on s’est donné sans le poids d’une tutelle d’un pouvoir central, supérieur (comme cela existe dans le cas de décentralisation).

Chaque niveau social ayant son ordre juridique propre, comment concevoir les rapports entre ces ordres multiples ? Fera-t-on prévaloir l’ordre juridique de la collectivité englobante (la plus grande) ou celui de la collectivité englobée ? Définira-t-on un niveau particulier ayant tout pouvoir de décision (comme dans l’étatisme et dans la démocratie) ?
Le fédéralisme libertaire pose comme principe la primauté de l’ordre composant (le plus petit) et s’oppose ainsi au monisme étatique (où le droit de l’État prime sur les collectivités qu’il est censé régir, comme sur le droit international) comme à un monisme internationaliste qui entendrait organiser un ordre mondial de type super-état, comme encore à ceux qui considèrent l’ordre composé et l’ordre composant comme étrangers l’un à l’autre.

Le principe d’autonomie et la primauté du droit des collectivités restreintes affirmés, se pose le problème de la répartition des compétences : celle-ci ne saurait résulter d’une norme préétablie, ou d’une loi (nous retomberions dans le schéma étatique décentralisé). La notion qui doit régir cette répartition est celle de subsidiarité [note] : selon ce principe, la collectivité de base doit conserver toutes les compétences qu’elle est capable de gérer efficacement sans nuire aux personnes et autres collectivités, et elle doit transférer à la collectivité immédiatement englobante les pouvoirs qu’elle n’est pas à même d’exercer convenablement.

Le fédéralisme libertaire recherche une exacte adéquation entre les compétences et les niveaux de prise de décision. Cette exacte adéquation sera bien évidemment, dans les faits, toujours imparfaite, et les accords entre collectivités ne pourront s’établir que suite à des confrontations, des oppositions, des conflits. Mais le conflit fait partie du principe fédératif.

Ainsi, la collectivité englobante intervient toujours à titre subsidiaire. La société s’établit alors de façon ordonnée, de la base vers le haut, par délégations successives, à l’opposé de l’étatisme qui impose son pouvoir de haut en bas à l’intérieur des frontières, de bas en haut dans ses rapports internationaux, et se présente comme la source unique de toutes les compétences. C’est ainsi également que la société fédéraliste libertaire, respectant l’autonomie de chaque collectivité et les associant, peut prétendre à terme à la disparition des frontières.

Et cependant, s’il est exact d’affirmer que la société fédérale libertaire se construit de la base vers le sommet, le principe anarchiste affirme le combat contre tout pouvoir... y compris donc celui de la base. Ainsi, les collectivités de base ne peuvent être libres de déléguer ou de ne pas déléguer (ce qui caractériserait l’exercice d’un pouvoir) : elles doivent conserver tout ce qu’elles sont en état de gérer convenablement, et se dessaisir du reste. Autrement dit, le principe fédératif entend rechercher (de façon toujours plus approchée) un principe objectif, indépendant des volontés formulées par quelque niveau que ce soit, pour régler, à chaque niveau, la mesure des autonomies. Ce principe doit tenir compte, bien sûr, des différences de dimensions entre niveaux, mais également des différences de nature (économiques, sociales, culturelles...). Ainsi, chaque type de collectivité et chaque niveau doit conserver toute compétence pour résoudre les questions qui, soit en raison de leur nature soit en raison de leur dimension, ne sont solubles que là.

Le principe fédératif exige également la participation des collectivités associées aux prises de décision des collectivités englobantes. Cette participation peut s’effectuer directement (les organes des collectivités englobées délibèrent eux-mêmes, en se concertant sur les décisions à prendre en commun), ou indirectement lorsque les collectivités composantes désignent les organes de la collectivité composée, en s’assurant un certain contrôle des décisions de cette dernière. L’avantage est alors de doter la collectivité composée d’organes propres, aptes à sentir et promouvoir l’intérêt général. Ces deux modes de participation peuvent d’ailleurs se conjuguer. La réunion de l’ensemble des collectivités composantes est, par nature, assez lourde. En revanche, elle garantit que leur volonté soit réellement entendue. Il n’est donc pas impensable que la pratique de la délégation pour étude et discussion d’un projet commun, puis de la réunion des collectivités composantes pour la ratification des décisions, soit une méthode à privilégier.

Le principe fédératif dans sa globalité et, plus particulièrement, le principe même d’autonomie, s’opposent donc à l’indépendance. Proudhon est parfaitement logique avec lui-même lorsqu’il affirme son hostilité aux combats de libération nationale comme ceux entrepris par la Pologne ou l’Italie, non seulement parce que leur but n’est rien d’autre que de construire un nouvel état, mais encore parce que cette revendication politique est contraire à l’idée générale d’une organisation sociale respectant l’autonomie de l’ensemble des collectivités qui la composent.

Ceci nous conduit à évoquer le problème délicat du droit à la sécession interdit dans la plupart des états fédéraux. Sans vouloir préjuger d’une future "Constitution fédérale libertaire" [note] , il nous faut bien affirmer que, dans le cas où l’interdiction de sécession ne serait pas explicitement énoncée, les fédéralistes libertaires seraient, de fait, extrêmement hostiles au principe même de sécession. Cette dernière entraîne, en effet, une rechute dans la société de type particulariste, premier pas à un retour vers l’étatisme et au désordre des relations inter-nationales que nous connaissons aujourd’hui.

Pour nommer les représentants des collectivités englobantes, on pourra faire appel à la pratique imparfaite du suffrage universel, tout en ayant toujours conscience de ses travers : dans tous les cas, le vote ne peut intervenir qu’après une étude approfondie et une compréhension des dossiers par les votants. Dans la démocratie directe, la notion de représentant disparaît. Dans le fédéralisme libertaire, elle demeure puisque la collectivité englobante a une existence propre. Il y a d’une part les délégués des collectivités englobées, chargés de faire respecter les droits de ces dernières, d’autre part les représentants de la collectivité englobante chargés de faire respecter les droits de celle-ci. Ces deux
fonctions peuvent se cumuler mais, bien souvent, on préférera une délégation bi-camériste.

Le suffrage universel, tel qu’il est organisé dans les démocraties - qui prétend faire s’exprimer sur un même sujet des masses anonymes ayant des intérêts multiples et, le plus souvent, pour nommer un ou des pseudo représentants sans qu’ils prennent le moindre engagement et sans qu’aucun contrôle ne soit possible sur leurs décisions - n’est qu’une caricature d’expression populaire, voire « le plus sûr moyen de faire mentir le peuple. » [note]

Le principe fédératif organise le suffrage universel selon la pluralité de qualités des multiples collectivités. Ainsi il doit être lié aux différentes fonctions sociales (en particulier économiques). Cette multiplicité des suffrages, qui amènera chaque citoyen à voter plusieurs fois dans des cadres différents, a pour objectif d’établir la meilleure corrélation possible entre la pluralité des activités humaines et leurs représentations.

Il est absolument hors de question, comme dans la démocratie directe, d’utiliser le suffrage universel pour établir des lois qui, ensuite, s’imposeraient aux collectivités englobées et remettraient en cause le principe fondamental d’autonomie.

Le fédéralisme est une philosophie des rapports sociaux et intercommunautaires qui met l’accent sur la valeur de décision librement consentie. L’organisation fédérale tend ainsi à réduire le droit de subordination au profit du droit de coordination. Le contrat sera autant que possible substitué à la décision unilatérale qui nous ramène aux notions de loi, règlement...

Dans tous les cas, le principe de coopération sera étendu jusqu’à la limite du possible, le droit de subordination n’intervenant qu’après en avoir épuisé tous les recours.

Les réunions de concertation peuvent être horizontales (entre collectivités d’un même niveau) ou obliques (entre collectivités de niveaux différents). Les collectivités composées profiteront d’autant mieux aux collectivités composantes que leurs intérêts propres seront respectés, au même titre que le principe de subsidiarité impose le respect des intérêts des collectivités composantes. Inversement, tout ce qui profite aux parties profite également à l’ensemble.

Chaque personne, chaque collectivité, chaque organe doit être à même d’utiliser effectivement les pouvoirs juridiques qui lui sont reconnus. Il faut donc assurer aux individus non pas un minimum, mais un optimum social nécessaire à la concrétisation de leurs autonomies. Des systèmes de péréquation des ressources et des charges sont donc à mettre impérativement en place.

Face à la conception étatiste (totalitarisme à l’intérieur des frontières et particularisme dans ses rapports internationaux), le fédéralisme dégage l’idée juridique de la complémentarité des différentes collectivités. Briseur de hiérarchies, il tend à mettre toutes les collectivités, quel que soit leur niveau, sur un pied d’égalité.

Si les organes des collectivités composantes prennent leurs décisions au nom des collectivités composées, ils traduisent - malgré la participation - une volonté indépendante de celles des collectivités composées. Ils sont, constitutionnellement ou de fait, investis (par les citoyens ou par les collectivités englobées) d’un mandat représentatif.

La fédération comporte une généralité de liens entre les personnes (individus ou collectivités) et la structure englobante. Déjà, dans les fédérations étatiques, les individus sont tout à la fois citoyens de l’État membre et citoyens fédéraux.
La théorie du fédéralisme libertaire est donc une théorie générale – et appliquée à tous les niveaux de la société – du contrat mutuelliste et universel chargé de concilier l’autonomie des contractants avec la socialisation de leurs forces. L’unité n’est plus l’abolition des multiplicités, mais leur corrélat dialectique. Avec ce système, « le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Le principe fédératif peut et doit organiser non seulement les rapports sociaux, mais également les rapports économiques, par l’élaboration d’une fédération agricole-industrielle, organisation pratique de la théorie mutuelliste que Proudhon avait développée en 1848.

C’est ainsi que le principe fédératif implique la gestion directe des entreprises par les travailleurs associés et doit abolir la double servitude qui pèse sur le travailleur : celle du Gouvernement et celle du propriétaire des moyens de production. Il implique également l’abolition de la condition prolétarienne.

Les principes fédéralistes libertaires ne doivent pas être entendus comme des règles rigides mais comme des orientations. Leur traduction concrète est toujours étroitement subordonnée aux structures temporelles, géographiques, ethnologiques, culturelles, économiques...

L’organisation fédéraliste suppose la recherche d’un point d’équilibre, toujours instable, voire irréalisable dans les faits – de reste le fédéralisme se traduit toujours par un état de tension. Aussi, le fédéralisme ne cherche pas l’uniformisation, la suppression des conflits mais au contraire leur compréhension comme moteur de la société.

On comprend bien que, dans le fédéralisme libertaire, le pouvoir n’a pas réellement disparu : il est dilué dans l’ensemble des composantes de la société, ce qui dilue de la même façon ses effets dévastateurs. Buvez un verre de cyanure ou versez-le dans l’océan puis buvez l’eau de mer, l’effet ne sera pas le même...

On comprend également que, par le principe d’autonomie, nous nous éloignons totalement du principe démocratique : Je fais ce que je veux ; je m’organise comme je veux [note] .Peu m’importe que la majorité des autres soit organisée de façon différente : elle n’a pas à intervenir dans les décisions qui me concernent ! Et même si je suis parfaitement minoritaire, je suis la fédération car la fédération est dans chacun de ses membres et, tout à la fois, la fédération est autre chose.

Nous touchons là une opposition fondamentale entre anarchie, fédéralisme libertaire et démocratie : La démocratie, quelle que soit sa forme, tente de définir la volonté du peuple puis d’instaurer cette volonté en pouvoir – en seul pouvoir ; l’anarchie entend faire disparaître toute forme de pouvoir ; le fédéralisme libertaire veut diluer à l’extrême le pouvoir dans toutes les composantes sociales.

Fédéralisme ou étatisme ?

« Être gouverné, c’est être : gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, appréhendé, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu. » [Proudhon] « Ce n’est pas le gouvernement qui est fait pour le peuple, c’est le peuple qui est fait pour le gouvernement. Le Pouvoir envahit tout, s’empare de tout, s’arroge tout, à perpétuité, à toujours, à jamais : Guerre et Marine, Administration, Justice, Police, Instruction publique, créations et réparations publiques ; Banques, Bourses, Crédit, Assurances, Secours, Epargnes, Bienfaisance ; Forêts, Canaux, Rivières ; Cultes, Finances, Douanes, Commerce, Agriculture, Industrie, Transports. Sur le tout un impôt formidable, qui enlève à la nation le quart de son produit brut. » [Proudhon]

Le fédéralisme libertaire (ou proudhonien, ou intégral) sort de la perspective étatiste : il est bien plus d’ordre social, économique et culturel que politique. Il ne s’agit pas de définir à priori ce qui est bien et bon pour le Peuple, ni que le Peuple définisse ce qu’il pense être bien. La base du fédéralisme est une connaissance de la société, une science de la société, une sociologie. [note] Il tente d’analyser le plus précisément possible ce qu’est une société puis de trouver une structuration qui respecte sa réalité. C’est pourquoi Proudhon a régulièrement insisté sur le fait que la révolution à mener n’était pas une révolution politique, comme en 1789, mais une révolution économique et sociale.

Le fédéralisme libertaire dilue à l’extrême le pouvoir en le répartissant entre toutes les composantes de la société (individus et êtres collectifs). On ne peut donc mieux décrire cette proposition qu’en l’opposant à l’étatisme.
Le fédéralisme libertaire est une conception qui rejette tout à la fois le totalitarisme (dans son sens étymologique : qui considère le tout comme un ensemble homogène et ne distingue aucun élément constitutif.) et le particularisme (qui ne voit dans la réalité sociale que des éléments indépendants les uns des autres.) Or, l’état-nation, l’État souverain, est l’exemple type d’un ordre à la fois totalitaire (à l’intérieur de ses frontières) et particulariste (dans ses rapports internationaux).

A ce couple totalitarisme-particularisme, le fédéralisme oppose son pluralisme, dans lequel toute réalité peut être considérée comme partie d’un ensemble, et tout ensemble divisé en parties. Dans l’Homme se trouvent à la fois l’individu et la société : le contenu individuel et le contenu social de la conscience sont indissociables.

Ce qui caractérise l’état-nation, ce n’est pas, comme les mythes l’accréditent, une communauté de langue, de passé ou de sentiment.

Ce n’est pas non plus une échelle de grandeur (à côté d’états comme l’Australie, nous trouvons Monaco ou le Luxembourg). Ce qui définit l’état-nation, c’est le Pouvoir et uniquement le Pouvoir : la contrainte imposée à une partie de la population terrestre à un moment donné de l’histoire de l’humanité.

Plus puissant que toutes les collectivités infra étatiques, l’état-nation est aussi plus puissant que les collectivités inter ou supra nationales.

Au contraire, le fédéralisme libertaire s’oppose naturellement au colonialisme (pays aux mains de l’État d’une nation étrangère), à l’impérialisme (le gouvernement du pays est téléguidé de l’étranger) et au jacobinisme (les représentants de la nation gouvernent mais les collectivités infra nationales ne comptent pour rien.)

Les grands états sont par nature de tendance autoritaire et belliqueuse. Ils ont besoin de se garantir contre les aspirations de leurs sujets à l’indépendance et contre les visées ambitieuses de leurs voisins. On peut espérer, au contraire, que les états de médiocre étendue, unis en fédérations, ne puissent jamais posséder un pouvoir permettant de telles aspirations.

État décentralisé, fédéralisme étatique ou fédéralisme libertaire ?

La fédéralisation (à l’intérieur des frontières) et la fédération des anciens États-nations existants, serait à l’évidence, un progrès révolutionnaire incomparable. Contrairement au fédéralisme politique – qui a toujours tendance à renforcer le niveau fédéral –, le fédéralisme libertaire donne la primauté à ce qui est conservé par rapport à ce qui est délégué. Si cette tendance s’inversait, « … la fédération redeviendrait une centralisation monarchique ; l’autorité fédérale, de simple mandataire et fonction subordonnée qu’elle doit être, serait regardée comme prépondérante ; au lieu d’être limitée à un service spécial, elle tendrait à embrasser toute activité et toute initiative ; les états confédérés seraient convertis en préfectures, intendances, succursales ou régies. Le corps politique, ainsi transformé, pourrait s’appeler république, démocratie ou tout ce qu’il vous plaira : ce ne serait plus un état constitué dans la plénitude de ses autonomies, ce ne serait plus une confédération. »

L’originalité du fédéralisme libertaire est d’être généralisé ou intégral : c’est-à-dire appliqué à tous les aspects de la société. À la base, il repose sur l’autonomie des ateliers gérés directement par les travailleurs, aussi bien que des communes (ou quartiers) administrées directement, s’associant librement par des contrats réciproques et précis pour « la construction et l’entretien des voies de communication, l’organisation du crédit et de l’assurance, etc. » [note] et « se garantir mutuellement l’intégrité de leurs territoires ou pour la protection de leurs libertés. » [note]

La construction européenne, la décentralisation en France – même si elles nous intéressent au plus haut point – ne doivent pas conduire à la confusion avec notre projet global de société libertaire : la construction européenne tend à une forme de confédéralisme qui demeure de tendance particulariste ; et la décentralisation conserve le pouvoir de l’État-nation, et donc demeure de tendance unitariste.

Le fédéralisme libertaire, lui, équilibre ces deux tendances, et, par là-même, en annule le Pouvoir. Au contraire du fédéralisme étatique – qui se distingue par le pouvoir souverain appartenant clairement à la collectivité composante –, il répartit le Pouvoir, le dilue entre les différents étages de la hiérarchie sociale.

Toute la différence réside dans la façon de répartir les compétences entre les collectivités et dans le mode d’exercice de ces compétences : exercice libre dans le cas du fédéralisme libertaire ; exercice sous tutelle dans le cas de la décentralisation.

Au vu des expériences de fédéralisme politique que nous connaissons, on peine à comprendre la solidité intrinsèque du fédéralisme libertaire. C’est qu’on ne considère que rarement les motivations de l’un et de l’autre.

La motivation essentielle du fédéralisme politique n’est quasiment jamais un souci social, encore moins un souci d’égalité, de liberté ou de justice entre les individus, les collectivités et les peuples. Il s’agit le plus souvent de regroupements d’états qui voient là le moyen d’accroître leur force militaire, policière ou de répondre aux exigences de puissances économiques jusque-là inter-nationales. C’est une des raisons qui rend le fédéralisme politique aussi fragile. Que disparaisse la motivation première, et l’organisation fédérale s’effrite. On ne tarde pas à revenir à une structuration en états-nations. Le fédéralisme politique n’engage profondément ni les personnes ni les groupes.

Le fédéralisme politique que nous connaissons est sommaire et limité. C’est une recette d’organisation constitutionnelle et administrative étatique. Ce fédéralisme ne couvre généralement que deux niveaux (parfois trois) de la pyramide sociale : les états fédérés et le niveau fédéral. Le lien fédéral est parfois noué entre états jusqu’alors souverains ou par la fédéralisation d’un état unitaire. Mais il s’agit toujours de fédéralisme d’État, que celui-ci s’associe avec d’autres pour renforcer son pouvoir international ou se décentralise pour raffermir son administration.

C’est ainsi que le fédéralisme politique a pu être l’un des modes d’organisation de dictatures, en particulier communistes.

Après avoir comparé le fédéralisme libertaire et les autres formes d’organisation sociale, nous pouvons donc affirmer que le fédéralisme libertaire, qui se propose de chercher en permanence l’exacte adéquation des autonomies et des délégations, est le seul à accorder liberté et efficacité. Le combat libertaire au quotidien peut tantôt mettre l’accent sur les libertés confisquées par l’État aux collectivités locales, tantôt sur la nécessité d’une organisation mondiale ; toujours contre la prétention absolutiste des états-nations.

La dialectique fédéraliste

Dans le fédéralisme, on retrouve en pratique la conception dialectique que Proudhon avait élaborée dès la Création de l’Ordre (1843), mise en application dans la Philosophie de la misère (1846) et expliquée dans le De la Justice (1858). Cette pratique est celle du balancement des contradictions, et non de la synthèse ou de l’unité recherchée par tous les systèmes politiques, y compris par la démocratie directe.

Le fédéralisme libertaire est l’application logique de cette dialectique qui refuse toute philosophie tendant à réduire la rivalité à une dimension unique (synthèse) et encore plus à exclure l’un des pôles (manichéisme) de la réflexion ou de la réalité sociale. Pour le fédéraliste, le monde se présente comme un ensemble de réalités en tension, voire en conflit. Mais, au lieu de chercher la solution dans la capitulation de l’une des forces en présence, la dialectique proudhonienne recherche leur conciliation, leur association, leur équilibre, ou plus exactement leur balancement car il y a dans cette notion de balancement l’idée que l’équilibre parfait n’est jamais ni réalisable ni souhaitable.

Plus encore que tout autre, la dialectique libertaire rejette la dialectique hégelo-marxiste, ou dialectique de l’enchaînement. Le cycle thèse-antithèse-synthèse n’est absolument pas établi par l’observation des phénomènes sociaux ; pas plus que de la destruction des contraires ne naît une volonté supérieure.

Le monde est un faisceau de polarités. La dialectique fédéraliste tient les pôles pour complémentaires. Au lieu de vouloir l’affrontement destructeur des contraires, le retour permanent à l’unité, le fédéralisme propose d’utiliser les tensions comme moteurs sociaux. La dialectique fédéraliste se sépare donc totalement de la dialectique hégelo-marxiste.
Aussi, le projet libertaire n’a strictement rien en commun avec les propositions marxistes-léninistes. L’anarchie n’a rien à voir avec la seconde phase du socialisme, société dans laquelle les conflits auraient disparus. Bien au contraire, le fédéralisme généralise les conflits mais de sorte qu’aucun niveau social ne puisse prendre le pouvoir sur un autre.

Fédéralisme libertaire et démocratie directe

Une fois rappelés les principes du fédéralisme libertaire et les limites de la pratique du vote, il n’est pas besoin de s’étendre pour saisir la différence fondamentale entre les deux projets de société.

La démocratie directe entend faire voter systématiquement les lois par le peuple et puis faire appliquer ces lois par une administration. Alors, comme l’écrit justement Ledru-Rollin, il n’y a plus, à proprement parler, de représentants. Mais il y a une organisation coercitive centralisée chargée de faire appliquer ce qui a été déterminé par le suffrage universel. Et cela nous reporte une fois de plus à la question du vote : le plus sûr moyen de faire mentir le peuple. Comme a répondu fort justement Proudhon, il y a grande chance de se retrouver dans une dictature impitoyable ; d’autant plus impitoyable que les lois étant votées, celui qui ne les respecterait pas s’opposerait à la volonté populaire et non seulement à la volonté de quelques individus élus.

Hervé Trinquier, 15 janvier 2016
ARTICLE EXTRAIT DU MONDE LIBERTAIRE HORS-SÉRIE N°63 :
DÉMOCRATIE LACRYMOGÈN
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★ Démocratie directe ou Anarchie

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