★ Les briseurs de machine et le Luddisme

Publié le par Socialisme libertaire

Ned Ludd (1812)
Ned Ludd (1812)

★ Les briseurs de machine.

Il nous est souvent difficile de nous figurer à quel point la Révolution industrielle marqua une rupture dans l’organisation sociale et économique des sociétés occidentales. Ces bouleversements prirent source en Angleterre à travers un processus au caractère brutal et rapide enclenché au début du 19ème : ruptures dans les configurations des villes et des campagnes, dans les modes de vie (déclin de l’organisation "communautaire"), dans l’organisation du travail (rapport à la production, cadre de la manufacture), dans le rapport même à l’existence.

On tend à négliger l’aspect "révolutionnaire" de ces Révolutions industrielles opérées tour à tour en Europe, aux États-Unis puis s’étendant au reste du monde ; on les conçoit comme des phénomènes historiques linéaires -conséquences logiques de la "rationalisation" du monde- et inévitables -"on ne pouvait de toute façon y échapper". Pour nous, qui ne fûmes pas témoins de ce violent passage à l’ère industrielle, pour nous, qui n’avons toujours connu que son héritage, ses aboutissants, il n’est pas facile de concevoir qu’il y ait eu un "avant".

La toute puissance de la marchandise, le règne de l’idéologie du progrès, l’apparence désolée de notre environnement social et géographique, l’expansion illimitée des villes, les usines géantes, technopoles et centrales nucléaires qui poussent comme des champignons -prétendus symboles de la puissance humaine- les temples de la consommation bondés au quotidien -fausses métaphores de notre bonheur-... la liste exhaustive des tares iniques de cette société -dans tout ce qu’elle génère d’aliénations, de folies collectives- serait longue à établir mais ce n’est pas le propos ici.

Comment saisir dans notre environnement les traces du système pré-industriel /capitaliste, tant elles furent anéanties au profit de l’imposition de celui que l’on connaît aujourd’hui ? Imposition pourtant bel et bien organisée contre notre gré ... contre le gré des populations d’alors (même s’il ne s’agit pas d’idéaliser les sociétés pré-industrielles qui avaient leurs propres formes d’exploitation). Pourtant, les temps pré-industriels ne sont pas si éloignés de nous, 100 ans, 200 ans à peine. Ce n’est pas grand chose à l’échelle de l’humanité. Mais, il s’en est passé depuis... et ça n’a pas toujours coulé de source pour les principaux concernés, ceux qui étaient au cœur du processus de production, ceux qui vécurent de plein fouet ces bouleversements de l’ordre socio-économique. révoltes ouvrières.

Les révoltes ouvrières face à l’industrialisation, ancrées dans la vie sociale, ont été la preuve du refus de se soumettre aveuglément aux nouvelles lois de l’industrie, et plus largement, à tous les principes et conceptions de la vie en société qu’elles engendrèrent. De nombreux corps de métiers se soulevèrent contre ce qui se dessinait alors : la perspective du travail en usine, d’une société basée sur la division et l’intensification du travail, dans laquelle l’individu n’aurait plus aucun contrôle sur son activité, sa production.

Considérer la machine comme élément crucial de la Révolution industrielle, voire comme nouvel "acteur social", n’est pas lui donner une importance démesurée : elle fut (entre autres) à l’origine des transformations modernes. Et affirmer qu’elle suscita la haine de bon nombre d’individus n’est pas une hyperbole : partout où il y eut introduction de nouvelles machines -dans la plupart des secteurs d’activités- il y eut résistance à ces machines, résistance qui se manifesta sous diverses formes, dont leur destruction pure et simple. Ces résistances, oubliées pour la plupart, furent constantes dans leurs formes -qui posent le bris de machines en tant qu’ultime recours après épuisement des moyens légaux- ; constantes dans leurs cibles -les seules machines qui n’apportent aucun avantage aux travailleurs- ; constantes dans leurs acteurs -regroupés bien au-delà des cercles ouvriers les plus directement concernés- ; et constantes dans leur chronologie -avec une extinction rapide de la contestation dans la seconde moitié du 19ème siècle. les luddites.

Le mouvement des Luddites [1] qui eut lieu en Angleterre, dans les secteurs du textile en proie à la mécanisation, entre 1811 et 1813 (avec quelques répliques les années qui suivirent), ne connaît pas d’équivalent en terme d’intensité : la révolte des ouvriers du textile fut un véritable séisme qui fit trembler l’Angleterre et ses dirigeants et, même si ce mouvement, aux frontières de l’insurrection généralisée, ne déboucha pas sur une révolution, il retarda indéniablement la mécanisation de certains secteurs et eut d’autres conséquences sur le long terme, moins mesurables, ne serait-ce qu’à travers les grands questionnements qu’il souleva : la question de la machine et de la production placées au cœur du débat public.

Les mouvements de bris de machines qui secouèrent certains autres pays européens ne furent pas anecdotiques non plus, et c’est sur eux que nous nous concentrerons ici .

France, Espagne, Silésie, Autriche, Allemagne, Belgique, furent le théâtre de mouvements de résistance à la mécanisation. En France, on connaît la révolte des ouvriers du livre qui s’opposèrent à l’introduction des presses mécaniques durant les journées insurrectionnelles de juillet 1830 ; le midi lainier qui s’enflamma contre l’introduction des tondeuses mécaniques, ou encore les révoltes contre la mécanisation du textile en Normandie juste après 1789. Toutes ces révoltes eurent lieu de manière éclatée, surgirent à différents moments, eurent leurs spécificités dans les causes et les formes de luttes, touchèrent divers secteurs d’activités, mais elles sont malgré tout profondément liées les unes aux autres par une convergence de faits, de bases communes.

> que révèlent les bris de machines dans leurs bases communes ?

Tout d’abord, les secteurs non touchés furent ceux où la mécanisation rendait le travail moins pénible (les secteurs naissants), alors que l’opposition se manifestait là où la mécanisation menaçait les métiers existants. C’était plus ce que symbolisait la machine qui causait la colère des ouvriers, le système qu’elle engendrait, plus que la machine en elle-même [2] ; la mise en pratique des postulats de l’économie politique, "science" alors vénérée par les élites de tous bords mais infiniment orientée puisque mise au service des théories libérales, fondatrices du cauchemar qui suivit.

Ensuite, le cadre de la manufacture était au cœur de la révolte, à travers tout ce qu’il reflétait [3], à savoir sa fonction disciplinaire et répressive : l’enfermement et l’abêtissement (division du travail en tâches élémentaires, maximisée plus tard par le fordisme et le taylorisme), mise au pas d’un monde ouvrier et artisan rebelle.

> stratégie de dernier recours

Il faut souligner que si la stratégie du bris de machine était fréquente, elle constituait un dernier recours, pratiqué par les ouvriers, une fois épuisées des stratégies plus légalistes (pétitions, tentative de réactiver des textes juridiques ou constitutionnels pour invoquer le refus des machines, tentatives de négociation pour retirer les machines...). Quand ces stratégies se soldaient par un échec, c’était l’émeute. Ce qui comptait, c’était plus ce que traduisait l’acte que son résultat : à travers le bris de machine, les ouvriers portaient notamment la critique du mode de relations sociales engendré par le règne de la machine. Le machinisme peut en effet désigner un mode de relations sociales qui éloigne moralement les hommes en les unissant mécaniquement. D’où le rôle qu’elle peut aussi jouer dans la division des individus.

Aussi, l’hostilité à la machine n’était pas portée que par ses seules victimes : Il est étonnant de voir à quel point "l’opinion" soutenait les émeutiers, moralement ou en pratique. Les villageois mirent en place des solidarités (hébergement des émeutiers en fuite, refus de dénoncer malgré la pression des autorités,...). Il arriva aussi à des magistrats ou à certains secteurs de la bourgeoisie ou de l’aristocratie (eux-mêmes réticents à la mécanisation, certes pour d’autres intérêts !) de soutenir la cause des briseurs de machines [4]. Enfin, on constate que les résistances étaient vives surtout en période de crise ou d’agitation révolutionnaire (1830, 1848...).

Ces mouvements doivent être déchiffrés dans un contexte où les coalitions ouvrières étaient interdites, et où la peine de mort contre les briseurs de machine était en vigueur au Royaume-Uni et en Espagne : la classe ouvrière, au sens où on l’entendit par la suite, n’était pas encore constituée, et ces mouvements contribuèrent dans une certaine mesure à sa formation. Les individus s’organisaient de manière beaucoup plus directe entre eux, souvent dans la clandestinité. Ce n’est qu’au tournant de la seconde moitié du 19ème siècle que l’on commence à parler de syndicalisme, tournant qui coïncide avec la raréfaction des bris de machines et de cette forme d’"action directe". On assiste alors à l’extinction de la contestation même de la mécanisation : la grève devient la forme de lutte privilégiée et les revendications sont liées à la durée et à l’organisation du travail. L’image de la machine change : elle n’est plus diabolisée, mais érotisée, magnifiée, humanisée.

> la question du bien-fondé de la machine

Les considérations plus "philosophiques" liées à la machine, la question de leur bien-fondé, sont balayées du débat public... Mais il est important de souligner que ces considérations, qui émergeaient de la pratique de la lutte, furent emmenées au cœur du débat par les ouvriers, longtemps organisés directement entre eux, et ce à travers une multitude de publications, proclamations, brochures, lettres.

Les raisons de l’extinction de la contestation, en cette seconde moitié de 19ème siècle, sont multiples, mais on peut ici en citer une, étroitement liée au contexte idéologique des années 1800-1850 en France. La Révolution de 1789 n’est pas loin, et les élites ont une peur particulière de tout retour à une situation insurrectionnelle. L’esprit jacobin est loin d’être mort, et n’attend qu’une excuse pour être ravivé collectivement (les journées de juillet 1830, "les Trois glorieuses" en sont l’occasion). Le climat de répression se durcit et sévit d’autant plus contre les briseurs de machine, ce qui contribue à "saper" cette expression de la lutte.

D’autre part, l’idée de la machine en tant qu’outil libérateur pour l’homme se popularise, les machines sont de plus en plus considérées en lien avec le bien-être. Cette idée est en partie développée par Marx et Engels, qui dénoncent l’emploi capitaliste des machines, leur mode social d’exploitation, mais pointent leur potentiel émancipateur et la nécessité de se les réapproprier en dehors du système capitaliste.

En même temps, une véritable propagande du "progrès" est à l’œuvre parmi les classes dirigeantes. N’oublions pas que la notion de "progrès" telle qu’on l’appréhende aujourd’hui est assez récente puisqu’elle ne fut théorisée qu’à ce moment là. Elle constitue "un pilier" du contexte idéologique de l’époque. Cette problématique, que ne tarde pas à s’approprier le mouvement ouvrier, saisit tout un chacun, entraîne une ébullition de débats et de questionnements, notamment sur la machine, puisqu’elle incarne le progrès. La bourgeoisie industrielle et ceux qui tentent d’organiser la classe ouvrière (radicaux, communistes, socialistes) développent une "pédagogie mécanicienne" qui se retrouve partout (lieu de travail, école, espace public...). Il est difficile de savoir dans quelle mesure cette croisade idéologique a joué dans la progressive acceptation populaire des machines, mais son influence est certaine. A partir de 1850, la destruction de machines est vue d’un très mauvais œil par le mouvement ouvrier, considérée comme une lutte stérile et primitive, accusée de desservir la cause du mouvement : "Songez que la machine doit vous être sacrée, de pareilles violences compromettent votre cause et celle des travailleurs", écrit Marx dans Le Capital. Le syndicalisme dans son ensemble ne cessera de mettre en garde contre toute tentative de recours au bris de machine. La question est-elle close pour autant ? En revenant plus en détail sur le luddisme dans un prochain article, nous donnerons un point de vue sur les enseignements que l’on peut tirer de cette période pour nos luttes actuelles.

Marcelle Brisefer

> Références :
Deux ouvrages seulement ont été publiés en Français sur le Luddisme :

Nicolas Chevassus-Au-Louis, Les Briseurs de machine, Ed. le seuil.
V. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent : Les luddites. Bris de machines, économie politique et histoire. Ed. Ere.


NOTES :

[1] Nous aborderons le Luddisme dans l'article ci-dessous.

[2] Chômage, division, intensification et déqualification du travail, disparition du travail à domicile, facteur quantitatif primant sur le qualitatif, production de masse et donc de marchandise frelatée, expansion des marchés au rabais, perte de l’indépendance des travailleurs et artisans (alors conçue comme une forme de liberté).

[3] "La machine est une arme de guerre dirigée contre ces môles de résistance que sont les ouvriers de métier. Elle permet leur élimination, leur remplacement par un personnel d’ingénieurs et de techniciens, rationalisateurs par essence, et plus liés à la direction des entreprises. L’enjeu de la partie n’est donc pas seulement l’emploi, même si c’est le principal argument, mais le contrôle : contrôle des matières premières, contrôle des produits, en quantité et en qualité, contrôle des rythmes et des hommes. La machine est un instrument de discipline." (M. Perrot, les ouvriers et la machine en France).

[4] Ce qui peut aussi s’inscrire dans la "critique artiste du capitalisme" (à différencier de sa critique sociale, mais intéressante à noter car elle rend compte de l’état d’esprit d’une frange sociétale de l’époque), très développée dans les milieux bourgeois, hostiles à l’enlaidissement du monde, aux ravages esthétiques causés par l’industrie. Cette critique était alors surtout portée par le romantisme littéraire

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★ Les briseurs de machine : le Luddisme.

Dans l'article publié dans notre précédent numéro, nous avions abordé les mouvements de résistance à la mécanisation qui ont secoué l’Europe dans la première moitié du 20ème siècle, en mettant en lumière la portée hautement politique de ces révoltes : loin de se restreindre à leur manifestation la plus spectaculaire, sous la forme du bris de machine, elles reflétaient le refus d’un assujettissement global aux formes de vie qu’exigeait la révolution industrielle, au bouleversement du mode de production mais aussi du rapport social.

Le Luddisme fut parmi ces mouvements le plus tumultueux, le plus intense, mais aussi le plus réprimé. Il désigne la révolte des ouvriers du textile en Angleterre, qui massivement et de sang-froid, détruisirent des centaines de machines travaillant la soie, le coton et la laine. Il apparaît entre 1811 et 1813 dans les régions de production textile, secteur traditionnel (longtemps basé sur une activité manuelle, un réel savoir-faire, et formé de corporations indépendantes), devenu l’industrie phare du pays, en proie à une mécanisation particulièrement rapide. Le théâtre de ce soulèvement, “le triangle Luddite”, concerne le centre industriel de l’Angleterre et réunit trois corporations : les tricoteurs du Nottinghamshire, les tondeurs du Yorkshire et les tisserands du Lancashire, des foyers de lutte relativement éclatés géographiquement, dont les acteurs exerçaient diverses professions qui présentaient chacune leur histoire, leur spécificité, leur tradition de lutte. C’est en cela que réside notamment la singularité des luddites : “une cohérence globale, une conscience de leur unité” entraînant une renommée considérable, une unité du mouvement mais une pluralité des pratiques, inscrites dans des contextes socio-économiques très divers et des spécificités régionales fortes... Ces différences conditionnent complètement l’évolution du mouvement qui connut plusieurs étapes (se radicalisant au fur et à mesure) et les modes d’actions choisis (certaines professions restaient dans des cadres plus légalistes que d’autres), mais nous ne pouvons nous y arrêter ici en détail. Précisons que le mouvement est enraciné dans un contexte de crise économique et politique : chômage massif, famines ravageant le pays, discrédit des dirigeants liés à la corruption. En 1811, la première puissance industrielle est avant tout un pays au bord de l’insurrection... l’image de prestige (sa seule préoccupation) qu’elle cultive aux quatre coins du monde, y compris dans les colonies qu’elle pille et affame n’est que pure propagande. La réalité est tout autre.

> un certain Ned Ludd

Les Luddites prirent leur nom d’un certain Ned Ludd, personnage vraisemblablement imaginaire et dont les origines demeurent obscures. Parmi une des hypothèses, il s’agirait d’un jeune apprenti ayant par le passé détruit un métier à tisser. L’emploi de ce nom contribua d’ailleurs à l’unité du mouvement, et par le mystère qu’il contenait, laissait entendre l’existence d’une véritable coalition, massive et hautement organisée. Les Luddites se voulaient une “armée de justiciers” avec à sa tête le Général Ned Ludd, chef fictif qui faisait toutefois trembler les dirigeants d’alors. Cette armée reprenait les codes de l’armée officielle (contexte de guerre contre Napoléon jusqu’en 1815) en les subvertissant pour les adapter à leurs propres valeurs, le Général Ludd représentant la face négative de cette défense patriotique.

Parmi les modes opératoires qu’ils avaient en commun, celle de précéder leurs attaques contre les machines par des lettres de menaces, envoyées aux propriétaires des manufactures en les sommant de retirer les machines honnies et “nuisibles à la communauté” s’il ne voulaient pas les voir brisées en mille morceaux, et leur manufacture incendiée ou mise à sac en guise de revanche. Ces lettres suggéraient une force coordonnée de grande ampleur et constituaient à la fois une manière de se protéger, et d’intimider les manufacturiers : c’était seulement quand cela échouait (quand les patrons ne coopéraient pas, dans la plupart des cas) que les Luddites avaient recours aux bris de machines... Cette révolte populaire fut en effet marquée par une intense activité épistolaire : pour menacer ou revendiquer, pour expliquer ou se justifier, ils écrivirent des dizaines de lettres destinées à des manufacturiers, magistrats, membres du gouvernement, et adoptèrent des proclamations placardées, envoyées à la presse et parfois publiées, le tout sous la signature de Général Ludd (mais aussi Roi Ludd, commandant Ludd et autres pseudonymes chargés de symbole). Ces lettres sont aujourd’hui une des seules traces qui reste de ce mouvement, et par la force de leur écriture, prose révoltée mêlant plusieurs langages, constituent une littérature à part entière. Le Luddisme démarra dans le Nottinghamshire en mars 1811 avec les tricoteurs sur métiers, qui connaissaient alors une dégradation de leur activité (pression des fabricants, baisse des revenus d’1/3 entre 1809 et 1812). Leurs premières motivations furent le refus de la fabrication de marchandises de mauvaise qualité et l’exigence de meilleurs salaires, dénonçant ainsi le “travail bâclé”, “l’atteinte à l’honneur du métier” engendrée par cette pression productiviste. Une tradition contestataire caractérisait les bonnetiers, et les violences se radicalisèrent avec le meurtre d’un camarade Luddite en novembre 1811. Selon un journal de l’époque, le Leeds Mercury, “l’état d’insurrection qui s’est installé dans le pays au cours de ces derniers mois n’a pas d’équivalent depuis les temps troublés de Charles 1er”. La phase de Luddisme s’acheva dans cette région car les salaires des ouvriers bonnetiers augmentèrent (ils eurent par la suite recours à des stratégies beaucoup plus légalistes, telles que les pétitions et le lobbying), mais surtout en raison d’un renforcement de la répression et du contrôle social par les autorités en ce début d’année 1812 : le bris de machine devint pour la première fois de l’histoire un crime capital, passible de la peine de mort.

Ce contexte de répression accrue ne fit qu’attiser la colère des ouvriers du Yorkshire et du Lancashire, régions qui s’enflammèrent à leur tour à travers des actions plus radicales et plus diversifiées. Les attaques de nuit se généralisèrent dans le Yorkshire : les tondeurs représentaient une “élite” parmi les ouvriers du textile par leur contrôle total du processus de production et leur indépendance, et étaient forts d’expériences collectives de luttes gagnées dans le passé, ce qui les mettaient en position de force face aux autorités. Les tisserands du Lancashire, sans tradition d’action collective, se mobilisèrent cependant radicalement en menant des actions de jour et de grande ampleur. Les actions étaient en règle générale concertées, planifiées et organisées sur un mode quasi militaire : les luddites se rassemblaient par exemple dans un champ non loin de leur cible, se rendaient en nombre sur les lieux et prenaient d’assaut la manufacture, armés de masses, de marteaux, de piques, de hachettes et de fusils. Ils agissaient le plus rapidement possible et s’en allaient de même, dispersés en petit groupe pour éviter tout soupçon, et échappaient la plupart du temps aux autorités. Toutefois, le Luddisme était basé sur une culture du secret à travers des pratiques visant à assurer la clandestinité du mouvement (rituels, serments, peintures corporelles). Il était fréquent que les hommes se déguisent en femmes lors des attaques, et ils noircissaient systématiquement leur visage au charbon, se paraient de foulards : le souci de ne pas trahir leur identité ou celle de leurs camarades était primordial, ce qui rendit le Luddisme indémasquable. Les autorités, malgré le nombre de soldats et de moyens déployés, ne parvenaient pas à identifier les luddites également grâce au soutien des populations, qui hébergeaient les émeutiers en fuite après les attaques, et gardaient le silence face aux soldats qui parcouraient les villages pour leur soutirer des informations.

Les rumeurs d’insurrection généralisée parcouraient tout le pays, les émeutes de la faim sur les marchés, les pillages et collectes d’armes se firent récurrents, intégrant des individus n’ayant rien à voir avec le Luddisme et révélant ainsi la contagion d’autres sphères de la société par le mouvement. La stratégie du bris de machine culminait mais était dans certains endroits accompagnée de grèves et de mises en interdit. Les lettres de menaces prirent un ton de plus en plus politique, à travers l’élargissement des revendications et des allusions reflétant, plus ou moins clairement, le désir de saper ou renverser le régime en place : “nous viendrons à bout de tous les oppresseurs et continuerons le combat jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul tyran à conquérir” peut-on lire dans certaines lettres... La peur d’un soulèvement généralisé parmi les autorités, accentuée par l’aspect mystérieux et insaisissable du Luddisme (le gouvernement attribua les troubles à un complot fomenté tantôt par les Irlandais libres, tantôt par les jacobins français et à d’autres pistes abandonnées rapidement) le dispositif répressif qu’elles déployèrent, et la détermination des luddites laissent à penser que ces derniers, à un certain point, constituèrent une menace réelle pour l’ordre établi, et on peut voir dans ce passage à l’élargissement des revendications un intervalle révolutionnaire. “Leur menace envers l’ordre établi engendra la plus grosse vague de répression employée contre la dissidence intérieure dans l’histoire de la Grande-Bretagne, incluant une artillerie d’espions, des polices spéciales, des milices et troupes volontaires, des raids nocturnes, des juges qui envoyaient à la potence, l’application de sanctions sévères, et un déploiement de soldats dans les zones agitées dont le nombre dépassait celui des soldats mobilisés quatre ans plus tôt pour vaincre Napoléon au Portugal (...)” (K. Sale). Savoir si une révolution aurait pu avoir lieu en Angleterre à ce moment-là, tout comme celle de savoir dans quelle mesure le luddisme contribua à la formation de la classe ouvrière et à la naissance du syndicalisme par la suite, sont des questions débattues par les historiens. Elles font l’objet de différentes interprétations... Comment expliquer la disparition progressive du Luddisme ? Cette question aussi est l’objet de nombreux débats.

> watch and ward act

La répression féroce qui s’abattit sur le pays est la principale explication. En plus de la loi sur la peine de mort, votée en février 1812 et qui contribua à mettre définitivement “l’opinion publique” du côté des Luddites, le serment secret (porter allégeance au mouvement luddite) devint aussi un crime. Une loi incitant à la délation (Watch and ward act) contraignait tous les hommes de plus de 17 ans à assurer des services de garde pendant la nuit, dans tous les endroits susceptibles d’être foyer d’explosion (pubs, usines, places publiques). Le Premier ministre, Perceval Spencer, fut assassiné en avril 1812 apparemment en dehors de tout lien avec les Luddites, mais le crime leur fut attribué ce qui tendit encore plus le climat. D’ailleurs, pour décrire l’hostilité populaire aux dirigeants il faut savoir qu’il y eut bon nombre de manifestations de joie suite à cet assassinat dans plusieurs villes. La fracture se creusa, et le durcissement de la répression et la criminalisation du mouvement entraîna le déclin rapide des émeutes. Le gouvernement chercha à frapper les esprits en jugeant publiquement 65 inculpés (pas seulement des artisans du textile) lors des assises de York en janvier 1813 où ils furent accusés d’actes de brigandage, bris de machines et prestation de serment à une autre personne que le roi ; 3 crimes passibles de la peine de mort. Cet événement fut le procès du Luddisme, alors dépeint par les magistrats comme une association de malfaiteurs responsables de ports d’armes, violence et atteinte à la propriété.17 hommes furent condamnés à la pendaison, et les autres à des peines de prison ou déportés en Australie... Cela ne leva pas le mystère de l’organisation, mais ces assises marquent la fin du mouvement, même s’il y eut des résurgences par la suite. Une des interprétations que l’on peut donner du Luddisme est la suivante : “leur unité est à lire au futur (non au présent ou au passé). C’est un regard commun porté sur l’avenir de leur communauté qui aurait lié ces hommes entre eux, ainsi que le rejet radical d’une suspension du présent au crochet d’un avenir technicisé illusoire”...

> le luddisme, expression d’une vision du monde ?

Pour percevoir les résonances actuelles du Luddisme, il faut y inclure sa composante politique. L’héritage idéologique du progrès technique dans nos sociétés est comme une chape de plomb sur les possibilités de révoltes qui en émergent. Il est à la fois plus que jamais présent et source de scepticisme, dans une ère où les crimes liés à l’industrie et à la technologie se font jour de façon croissante. Le manque de contrôle que nous pensons avoir à cet égard, la sensation qu’il est impossible de s’en extirper collectivement, radicalement et sur le long terme, nous laisse dubitatif, acceptant sans conviction et un peu malgré nous l’idée de son cours incontrôlable... confusion d’ailleurs entretenue par le mensonge médiatique et le consensus cynique fabriqué de toutes pièces par les alter-capitalistes de tous bords, défenseurs - à la Hulot ou moralistes d’Attac qui en appellent, en tant qu’ultime recours, à faire du vélo, consom’acter et surtout bien compter sur eux en attendant. La technique, contrairement à la façon dont elle fut longtemps interprétée, ne relève pas seulement de l’action de spécialistes agissant dans une sphère autonome coupée du reste de la société : elle présente indéniablement un caractère politique, elle est socialement façonnée. Le côté politiquement construit de la marchandise, reflète une société tout comme la société reflète ses marchandises, allant jusqu’à déterminer le rapport social, les luttes, s’immiscer dans les sphères les plus intimes des individus. La dictature de cette idéologie altère et accélère à la fois les désirs d’autonomie, de mise en commun de savoirs et de pratiques qui se situent en dehors de la sphère marchande et cybernético-industrielle.

Comment aujourd’hui se réapproprier les outils, favoriser des formes d’auto-organisation, préparer le terrain pour l’avenir ? Nous ne pouvons arrêter notre réflexion à l’autogestion, sinon en nous demandant de quelle autogestion nous parlons : que reste-t-il à autogérer dans l’état actuel des choses ? L’hypothèse de la réappropriation des moyens de production est sûrement féconde, mais en dehors de tout système qui se rapproche de près ou de loin de celui que nous connaissons aujourd’hui. La destruction du capitalisme passe par une redéfinition de l’idée de progrès dans ses fondements même, redéfinition dont doit découler celles des moyens et des modes de production, et ainsi du rapport à l’existence. Si nous nous accordons à penser qu’une société est le reflet de ses techniques/ technologies et vice versa, qu’elle incarne une vision du progrès qui lui est propre, mais pas “vraie” ou “juste” dans l’absolu, la perspective d’une révolution sociale en appelle à des changements radicaux sur ce point de vue aussi, car la lutte doit se donner pour cadre le présent... Cette redéfinition/destruction dont nous parlons dépasse de loin la question éthique : elle s’impose désormais à nous à travers la menace quotidienne que présente les risques du “tout industriel”.

Marcelle Brisefer

★ Les briseurs de machine et le Luddisme
Gravure d'époque montrant la destruction d'une machine par des luddistes.

Gravure d'époque montrant la destruction d'une machine par des luddistes.

Avis de recherche des "casseurs de métiers" (1811).

Avis de recherche des "casseurs de métiers" (1811).

La zone d'influence de Ned Ludd.

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