★ La révolution contre le fascisme

Publié le par Socialisme libertaire

★ La révolution contre le fascisme

La révolution, on l’a dit souvent, ce ne sont pas les majorités qui la font, mais les minorités. C’est pour cela que les majorités, misonéistes par nature, ne prendront jamais l’initiative de la révolution, mais se convertiront à des révolutions déjà commencées. Les minorités révolutionnaires ont pour fonction de briser les portes closes sur les voies de l’avenir ; et après, par les portes ouvertes de façon insurrectionnelle, passeront les majorités. Il est vrai que les minorités gaspilleraient en vain leurs forces – du moins sur le moment –, et se sacrifieraient sans profit, si le contexte n’était pas favorable, si les temps n’étaient pas mûrs, si une évolution antérieure n’avait atteint un certain degré. Mais personne n’a le mètre ou le manomètre pour savoir si les temps sont mûrs ou non, et si le milieu est suffisamment prêt. On peut même faire une erreur de jugement ; et on a alors les sacrifices anticipés, les héroïsmes, les martyrs. Cependant, si ceux-ci ne conduisent pas au triomphe, ils sont quand même utiles, dans la mesure où ils contribuent à la formation des consciences et à la maturation des temps. Car si les minorités initiatrices, en courant le risque de la défaite et du sacrifice, réussissent à défoncer la porte, c’est là la meilleure et unique preuve possible de la maturité des temps.
Le fascisme a démontré que tout cela est vrai. La contre-révolution, à la fin de 1920, avait tout de son côté, comme on l’a vu. Mais elle n’aurait pas triomphé sans l’initiative volontaire de la minorité fasciste. Les portes du passé semblaient s’être refermées irrémédiablement au nez des classes dirigeantes et des réactionnaires, lesquels se résignaient déjà à leur destin. Mais voici que le fascisme, interprète de leurs aspirations, saisit le moment de la faiblesse ennemie, et ose briser toutes les portes de la légalité et des habitudes passées. Alors seulement les classes dominantes comprennent qu’elles peuvent oser et, par la porte enfoncée, tentent de repousser l’Italie vers le passé, et tout se plie devant le vainqueur du moment : le pouvoir de la richesse et en même temps le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif.
L’exemple fasciste peut au moins avoir servi à quelque chose ; et le prolétariat, s’il veut, peut en tirer d’utiles enseignements, de même que toutes les minorités révolutionnaires. Le fascisme peut ainsi leur avoir enseigné « comment faire pour vaincre », comment on fait pour reprendre l’offensive et changer en victoire un début de défaite. Solidarité et organisation d’un côté, et de l’autre initiative audacieuse, force de volonté et esprit de sacrifice ! Certes, en dépit de tout cela, lorsqu’on est une trop faible minorité, on peut être battu par des forces adverses supérieures, mais sans ce type de comportement, aucune victoire n’est possible, même avec la plus grande des majorités.
Sans doute, une des causes de l’échec des révolutionnaires est le manque de persévérance, de discipline et d’organisation. Je parle de la discipline morale volontaire, non pas de la discipline militaire des partis autoritaires, qui consiste seulement dans l’obéissance des chefs ; je parle de discipline volontairement acceptée, qui consiste avant tout à conserver la foi dans les engagements librement contractés. Je préfère, parce qu’elle est meilleure et plus profitable, cette discipline dans la liberté à la discipline militaire de l’obéissance aveugle. Mais une discipline est nécessaire, et là où il n’y a pas la première, c’est la seconde qui gagne, quel que soit son drapeau. Voilà pourquoi, faute de discipline volontaire révolutionnaire, la force organisée de façon militaire a pris le dessus de façon inattendue – et, nous l’espérons, temporaire.
Il n’y a pas à se faire d’illusions. L’effort nécessaire que les minorités révolutionnaires auront à accomplir devra être supérieur à celui réalisé par le fascisme, puisque les premières ne peuvent, comme le second, compter sur l’appui d’organismes déjà existants et dotés de tous les moyens offensifs et défensifs. L’action révolutionnaire est plus difficile, car sa tâche n’est pas seulement de détruire, mais en même temps de reconstruire. D’ailleurs, même dans la destruction, puisque le but est le bien du plus grand nombre, la révolution doit se montrer plus prudente ; elle doit d’avantage être guidée par la finalité humaine générale plutôt que par un esprit de représailles et de vengeance, et doit faire attention à ne pas détruire avec les institutions parasitaires et nuisibles ces fruits de la civilisation et du progrès qui constituent le patrimoine commun et le matériel pour construire la société future faite de liberté et de justice sociale.
Dans ces conditions, il est indiscutablement plus difficile de lutter et de vaincre, et l’effort initial à fournir est forcément plus important à fournir que celui de l’aveugle violence destructrice qui s’abat sur un objectif déterminé, sûre de son impunité. Pour engendrer un tel effort, il faudra faire appel à d’autres mobiles intérieurs, à tous ces sentiments générateurs d’enthousiasme et d’héroïsme, qui, joints à la raison, animent ceux qui combattent non pour le présent ou pour le passé, mais pour l’avenir : la foi dans son idéal, l’assurance d’être dans le vrai – ou d’en être proche plus que d’autres –, la conviction profonde de lutter pour un objectif de bonté supérieure, pour le bien moral et matériel de tous les hommes, même pour le bien des ennemis ; ennemis qui ne deviendront pas les opprimés ni les exploités de demain, mais, devenus frères et égaux parmi les égaux, seront eux aussi délivrés du joug de leur justice, qui aujourd’hui les rend si féroces. Malgré cela, l’avertissement de l’exemple fasciste demeure. Quand la minorité révolutionnaire et libertaire du prolétariat réussira à unir, grâce à un minimum de coordination, la quantité nécessaire d’efforts, de mépris du risque, d’esprit d’initiative et de sacrifice, elle aura triomphé — et non pas pour le bien-être et la liberté du prolétariat seulement, mais l’humanité entière.

Luigi Fabbri (1877-1935) communiste libertaire italien

« La contre-révolution préventive », 1975 (première édition 1922), in : Gaetano Manfredonia, La Lutte humaine : Luigi Fabbri, le mouvement anarchiste italien et la lutte contre le fascisme, Paris, éditions du Monde libertaire, 1994, pages 264-266.

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