Rosa Luxemburg : le socialisme ne viendra pas d’un gouvernement

Publié le par Socialisme libertaire

Rosa Luxemburg

Nous publions ci-dessous quelques extraits du « Discours sur le pro­gramme », prononcé par Rosa Luxemburg lors du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne (KPD), le 31 décembre 1918  (1) :

« Le socialisme est devenu une nécessité, non seule­ment parce que le pro­lé­ta­riat ne veut plus vivre dans les condi­tions maté­rielles que lui réservent les classes capi­ta­listes, mais aussi parce que nous sommes tous mena­cés de dis­pa­ri­tion si le pro­lé­ta­riat ne rem­plit pas son devoir de classe en réa­li­sant le socialisme. […]

La lutte pour le socia­lisme ne peut être menée que par les masses, dans un com­bat corps à corps contre le capi­ta­lisme, dans chaque entre­prise, oppo­sant chaque pro­lé­taire à son employeur. Alors seule­ment il s’agira d’une révo­lu­tion socialiste.

Certes, par manque de réflexion, on avait une autre idée de la marche des choses. On pen­sait qu’il suf­fi­sait de ren­ver­ser l’ancien gou­ver­ne­ment, de mettre à sa place un gou­ver­ne­ment socia­liste, on publie­rait alors des décrets pour ins­tau­rer le socia­lisme. Encore une fois, ce n’était là qu’une illu­sion. Le socia­lisme ne se fait pas et ne peut se faire par décrets, même s’ils émanent d’un gou­ver­ne­ment socia­liste, aussi par­fait soit-il. Le socia­lisme doit être fait par les masses, par chaque pro­lé­taire. C’est là où ils sont rivés à la chaîne du capi­ta­lisme que la chaîne doit être rom­pue. Le socia­lisme, c’est cela et rien d’autre, c’est la seule manière de faire du socialisme. […]

Je vou­drais atti­rer votre atten­tion, non pas vers le haut de la pyra­mide, mais vers le bas. Nous ne pou­vons conti­nuer à nour­rir l’illusion, retom­ber dans l’erreur de la pre­mière phase de la révo­lu­tion, celle du 9 novembre [1918], croire qu’il suf­fit en somme de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment capi­ta­liste et de le rem­pla­cer par un autre, pour faire une révo­lu­tion socia­liste. On ne peut conduire la révo­lu­tion socia­liste à la vic­toire que si l’on pro­cède de façon inverse ; si l’on mine pro­gres­si­ve­ment le gou­ver­ne­ment Ebert-Scheidemann par une lutte de masse sociale et révo­lu­tion­naire ; je vou­drais vous rap­pe­ler ici cer­taines insuf­fi­sances de la révo­lu­tion alle­mande qui n’ont pas dis­paru avec la pre­mière phase et qui montrent que nous n’en sommes, hélas, pas encore au point d’assurer la vic­toire du socia­lisme en ren­ver­sant le gou­ver­ne­ment. J’ai essayé de vous démon­trer que la révo­lu­tion du 9 novembre a été avant tout une révo­lu­tion poli­tique et qu’il lui faut deve­nir essen­tiel­le­ment économique. […]

En exer­çant le pou­voir, la masse doit apprendre à exer­cer le pou­voir. Il n’y a pas d’autre moyen de lui en incul­quer la science. Nous avons fort heu­reu­se­ment dépassé le temps où il était ques­tion d’enseigner le socia­lisme au pro­lé­ta­riat. […] L’histoire nous rend la tâche moins aisée que lors des révo­lu­tions bour­geoises où il suf­fi­sait de ren­ver­ser le pou­voir offi­ciel au centre et de le rem­pla­cer par quelques dou­zaines d’hommes nou­veaux, tout au plus. Nous devons agir à la base, ce qui cor­res­pond bien au carac­tère de masse de notre révo­lu­tion dont les objec­tifs visent les fon­de­ments, les racines mêmes de la consti­tu­tion sociale, ce qui cor­res­pond au carac­tère de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne actuelle ; nous devons conqué­rir le pou­voir poli­tique non par le haut mais par le bas. Le 9 novembre, on a tenté d’ébranler les pou­voirs publics, l’hégémonie de classe, une ten­ta­tive débile, incom­plète, incons­ciente, chaotique.

Ce qu’il faut faire main­te­nant, c’est diri­ger, en pleine conscience, toute la force du pro­lé­ta­riat contre les fon­de­ments de la société capi­ta­liste. C’est à la base, là où chaque employeur fait face à ses esclaves sala­riés, c’est à la base, là où les organes exé­cu­tifs de la domi­na­tion poli­tique de classe font face aux objets de cette domi­na­tion, c’est à la base que nous devons arra­cher, bribe par bribe, aux gou­ver­nants les ins­tru­ments de leur puis­sance pour les prendre en main. Telle que je vous la dépeins, la marche de l’opération a l’air plus lente qu’on ne serait porté à le croire au pre­mier ins­tant. Je crois qu’il est bon que nous envi­sa­gions en pleine clarté toutes les dif­fi­cul­tés et toutes les com­pli­ca­tions de cette révo­lu­tion. Car j’espère que comme moi, aucun de vous ne lais­sera la des­crip­tion des grandes dif­fi­cul­tés, des tâches qui s’accumulent para­ly­ser son ardeur ou son éner­gie ; au contraire, plus la tâche sera grande, plus nous ras­sem­ble­rons toutes nos forces ; et nous n’oublions pas que la révo­lu­tion sait faire son œuvre avec une extra­or­di­naire rapi­dité. Je n’entreprendrai pas de pré­dire la durée néces­saire à ce pro­ces­sus. Qui de nous fait le compte, qui se sou­cie de ce que notre seule vie suf­fise pour en venir à bout ! Il importe seule­ment de savoir avec clarté et pré­ci­sion ce que nous avons à faire ; et ce que nous avons à faire, j’espère vous l’avoir, avec mes faibles forces, exposé à peu près dans les grandes lignes. »


(1) Tra­duc­tion de Clau­die Weill dans Rosa Luxem­burg, Œuvres tome 2, Écrits poli­tiques, 1917–1918, Mas­pero, 1969 (réédi­tion La Décou­verte, 2002, pp. 101–129).
 

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