★ Tolstoï : prophète d’une nouvelle ère (1/2)

Publié le par Socialisme libertaire

★ Tolstoï : prophète d’une nouvelle ère (1/2)

En 2010, on a célébré les cent ans de la mort de Léon Tolstoï. Pour lui rendre hommage nous publions un article de Rudolf Rocker, republié en décembre 2010 dans Tierra y Libertad, et traduit de l’espagnol par notre camarade Ramon Pino du groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste.
Le texte ci-dessous en est la première partie, la seconde sera pour le prochain numéro
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Chaque fois que je lis un des travaux philosophiques de Tolstoï je me souviens d’un conte d’Erich Gustavensen, Le Bal masqué. Un certain comte richissime offre un bal masqué à ses nombreux amis. Dans le grand et beau salon décoré, la vie s’écoule en toute insouciance. Les couples dansent au son d’une musique douce ; partout ce n’est que bonne humeur, rires et joie. Mais brusquement apparaissent au milieu de la joyeuse assemblée deux nouveaux masques : un clown et un moine. Personne ne sait d’où ils sortent, s’ils ont été invités, ni qui ils sont ; cependant chacun sent quelque chose d’étrange, de froid et de terrible lui glacer le cœur, quelque chose qui ne s’harmonise pas avec l’allégresse ambiante. Les deux personnages masqués se promènent à travers la salle, et chuchotent à l’oreille de tous ceux qui les approchent des mots qui brûlent comme le feu du foyer. Le clown critique avec une ironie cruelle les aspects ridicules et mesquins du caractère de chacun, arrachant sans pitié le voile recouvrant les pensées, les désirs et les espoirs les plus intimes ; le moine, de son côté, touche par ses remarques les blessures profondes enfouies dans chaque cœur, faisant sentir à tous que la joie extérieure ne peut étouffer la douleur intérieure.

Chacun de ceux auxquels se sont adressés les deux étrangers reste en silence dans un coin et oublie la joie bruyante du bal. Chacun est touché comme jamais au plus profond de lui-même. Plus tard, après la disparition des deux intrus, la plupart des convives oublient ce qui vient de se passer, mais certains gardent un air soucieux et rentrent pensifs chez eux.

Tolstoï fait aussi partie du petit nombre qui a pris un air grave au bal masqué de la civilisation moderne, un de ceux qui sont rentrés chez eux en méditant, et qui ne reviendront jamais. Lui aussi a écouté les voix mystérieuses qui ont chuchoté à son oreille, et il a senti l’ironie amère, passionnée et cruelle du clown et la tristesse désespérée, le sérieux douloureux des paroles du moine. Et cette révélation intérieure a influé sur ses sentiments les plus intimes, sur chaque nerf de son activité intellectuelle, créant et développant en lui cet esprit prophétique et cette grande force morale qui en appellera si puissamment à la conscience de notre époque.

Il y a peu d’écrivains chez qui cette compréhension se soit révélée de manière aussi forte que chez Tolstoï. Précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas de simples descriptions, mais d’expériences intimes, de souvenirs de l’âme, qui deviennent sous la main créatrice de l’artiste une œuvre d’art vécue.

Les principales œuvres de Tolstoï portent toutes une marque autobiographique, qui s’affirmait de plus en plus avec l’âge.

Sa première contribution à la littérature, Enfance, révèle immédiatement le regard génial du véritable artiste. L’analyse délicate de l’âme enfantine que Tolstoï nous offre dans cette œuvre, fait partie des créations les plus profondes et pures de la littérature moderne. Irteniev, le protagoniste du roman, c’est Tolstoï lui-même nous expliquant avec une force poétique admirable, comment le monde qui nous entoure, avec ses phénomènes et ses événements, se reflète dans l’âme d’un enfant. Dans les suites de cette œuvre, Adolescence et Jeunesse, la démarche autobiographique est encore plus évidente, de même que sa merveilleuse capacité à décrire les plus infimes détails, sans aucun préjudice pour l’harmonie artistique globale de l’œuvre. Cette capacité extraordinaire, qualité de tout grand artiste, se remarque dans tous les travaux de l’écrivain russe. Ses admirables paysages et scènes du Caucase, où il servit comme officier, sont des tableaux littéraires au plus grand sens du terme. Dans les deux écrits décrivant le siège de Sébastopol, auquel l’auteur prit part en sa qualité d’officier de l’armée russe, Tolstoï traite pour la première fois des aspects mystérieux et tragiques de la vie. Dans cette description éminemment originale de la guerre, basée sur les plus fines observations psychologiques, on devine déjà le futur créateur du formidable Guerre et Paix. Mais Tolstoï devra encore suivre les cours d’une autre école de la vie avant que mûrisse la philosophie grandiose composant le cœur de cette œuvre.

À son retour de Sébastopol en 1856, Tolstoï devint un des favoris de la haute société. À Saint-Pétersbourg il fut reçut comme un des « héros » qui avaient prit part aux combats sanglants de Sébastopol, et en même temps comme le jeune et talentueux écrivain à qui les meilleurs critiques russes prédisaient un brillant avenir. Que le jeune artiste n’ait pas apprécié le militarisme se devinait déjà au travers de ses scènes de guerre ; mais il n’avait pas encore d’idée précise, d’idéal pour l’avenir. Dans la capitale russe il s’adonna passionnément à la vie de la jeunesse aristocratique ; il fréquentait les cafés luxueux et les lieux de plaisir où le vin et les femmes sont les deux pôles autour desquels tout gravite. Durant quelque temps le jeune écrivain trouva des satisfactions dans cette poursuite incessante de nouveaux plaisirs raffinés ; mais il finit par ressentir l’inévitable répugnance qu’inspire cette existence vaine, vide de contenu spirituel. Un caractère comme celui de Tolstoï ne pouvait être englouti dans l’immense bourbier de cette société qui se proclame avec orgueil « classe privilégiée ». Il comprit que cette vie n’était qu’un tumulte capable d’étourdir provisoirement l’esprit et de perdre l’âme ; mais un caractère bien trempé, qui exige plus de la vie, ressentira le désespoir plus profondément, une fois l’agitation passée.

Dans les œuvres que Tolstoï a créées à cette époque, il est facile de percevoir la recherche de quelque chose de neuf : progressivement, on a l’impression qu’un enterré vivant lutte de toutes ses forces pour rejoindre l’endroit où il entrevoit un faible rayon de lumière. Le rayon disparaît de temps en temps mais il réapparaît toujours.

Ce qui poussa finalement Tolstoï à quitter la Russie pour voir de près la vie en Europe occidentale, ce fut sans doute l’insatisfaction personnelle, la vacuité d’une existence qui ne pouvait déjà plus le satisfaire. La culture de l’Europe occidentale représentait alors l’idéal des classes instruites de Russie, et plus la jeunesse cultivée sentait la terrible ignorance et la situation désespérée des masses paysannes russes, plus lumineuses lui semblaient la vie sociale et politique, l’éducation et la science de l’Europe occidentale. Et effectivement, presque tous furent éblouis par le colossal progrès technique et industriel de ces pays, par les milliers de résultats d’une science rationnelle et par les principes modernes de la politique de cette partie de l’Europe.

Mais Tolstoï ne trouva pas là-bas la solution aux graves problèmes qui lui avaient ôté sa tranquillité intérieure. Son regard vif et critique perçut tout de suite que cette brillante civilisation européenne n’était rien d’autre qu’un voile recouvrant la barbarie sociale. Il commença à se rendre compte que cette fameuse culture se basait sur la misère de millions d’esclaves salariés qu’une fausse science considérait comme un mal nécessaire. Il voyait que le prolétariat, entassé par la pauvreté dans les grands centres de l’industrie européenne, était chaque fois un peu plus arraché à la terre et à la nature, et à cause de cela, perdait lentement tout contact avec l’ensemble des événements. Il sentait que l’homme qui perd toute relation avec la nature n’est qu’une fleur arrachée à la terre fertile : comme elle, il se fane et il meurt.

Tolstoï a été un des rares à ne pas s’être laissé aveugler par le progrès technique et industriel d’une période transitoire. Toute la cruelle injustice de cette soi-disant culture se révéla subitement à ses yeux, et il comprit de plus en plus nettement qu’il ne trouverait pas là une réponse claire aux grandes questions qu’il se posait.

En Russie, Tolstoï avait déjà compris que le petit cercle de parasites oisifs de ce qu’on appelait la « haute société » était en dehors du grandiose et mystérieux processus de la vie. Cette conviction s’enracina encore plus en lui, après avoir connu l’Europe occidentale. Il commença à se rendre compte que ces masses obscures, méconnues, asservies et méprisées composent en réalité le terrain fertile d’où surgissent toutes les grandes aspirations, toutes les innovations de la vie et des formes sociales. C’est parmi ces masses, ignorées, incomprises que l’on peut trouver la racine de tout idéal. Tout grand mouvement est né au sein des masses ; elles ont été l’espoir, la base de toute culture, de toutes les transformations. L’esprit des masses a fait bouger des millions et des millions d’individus, leur proposant les mêmes convictions, les mêmes désirs, la même nostalgie. C’est cet esprit qui a déterminé le caractère des plus grandes périodes de l’histoire de l’humanité, et tout ce qu’a créé le génie de l’individu a été inspiré et développé par cette force mystérieuse qui vit et respire au plus profond de la vie sociale.

La formidable œuvre de Tolstoï, Guerre et Paix, est fondée sur cette philosophie des masses ; c’est la conséquence logique d’une telle conviction. Ce merveilleux travail artistique expose sous nos yeux, tel un panorama gigantesque, l’histoire de la Russie de 1805 à 1812, période colossale de la vie des peuples européens pendant laquelle les canons imposaient partout la sanglante et implacable loi de la guerre. Il ne s’agit pas d’un roman historique au sens habituel du mot ; c’est un tableau grandiose créé par l’un des plus grands peintres qui a compris et insufflé la vie à chaque détail, à chaque caractère, sans oublier pour autant la grande et gigantesque idée fondamentale de l’œuvre totale.

Dans Guerre et Paix, Tolstoï détruit la foi qu’ont les pragmatiques dans les héros, la foi de ceux qui ne voient dans l’Histoire que les « grandes personnalités » et ignorent complètement la vie et les aspirations des masses. À tous ceux qui ont pu lire avec enthousiasme le livre de Carlyle sur les héros, je conseille de lire immédiatement la vigoureuse œuvre de Tolstoï et il est sûr qu’ils seront guéris de leur foi dans les êtres élus. Tolstoï connaissait d’expérience la guerre ; lui-même en avait vu toutes les manifestations et savait pour cela que ceux qu’on nomme « héros » de l’Histoire, ne sont que des hommes, et parfois des hommes insignifiants, qui connaissent l’art de se parer des mérites des autres, de ceux, méconnus et oubliés de l’Histoire, mais qui sont en réalité ceux qui « font l’Histoire ».

Je ne connais aucune œuvre de la littérature ancienne ou moderne dans laquelle l’action mystérieuse des masses, ses aspirations intimes et ses sentiments aient trouvé une expression aussi puissante et inoubliable que dans cette œuvre géniale. Et quelle richesse dans les couleurs et les scènes ! Les sanglants champs de bataille d’Austerlitz et de Borodino (plus connue en France sous le nom de bataille de la Moskova – NdT), l’incendie de Moscou, la terrible retraite de Napoléon et tous les sombres événements de cette époque sont décrits avec une incroyable précision, témoignant de la malédiction des peuples et dénonçant cet assassinat organisé : la guerre.

Rudolf Rocker

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