★ Anarchisme révolutionnaire et organisation 1/3

Publié le par Michel

★ Anarchisme révolutionnaire et organisation 1/3

ANARCHISME RÉVOLUTIONNAIRE ET ORGANISATION

. Étude historique de la question organisationnelle

. Contribution à l’élaboration d’un programme anarchiste

INTRODUCTION

Depuis plus d’un an, particulièrement au Congrès de Toulon de Juin 77, un débat important et riche en interventions a lieu au sein de la Fédération Anarchiste.

Une activité militante extérieure plus suivie, plus cohérente explique essentiellement cette confrontation positive entre les groupes et les militants, cette recherche d’analyse, afin de s’intégrer mieux encore aux luttes sociales. Le congrès extraordinaire de novembre 77, fut à cet égard significatif.

Cette constatation d’une évolution positive, très nette, au cours de ces deux ou trois dernières années, nous permet d’affirmer que la Fédération Anarchiste Française, qui traversa une longue période de stagnation, depuis sa création, semble aujourd’hui renaître d’un élan nouveau.

Cependant, un certain enthousiasme pourrait faire que l’on sous-estimât les questions qui sont aujourd’hui posées; car les problèmes qu’elles soulèvent ne sont pas nouveaux pour le mouvement anarchiste international et en particulier pour la fédération anarchiste française.

Brièvement quelles sont ces questions?

1) L’organisation anarchiste: ses structures (synthèse, plate-forme …) son rôle, (minorité agissante, avant-garde? …) ses modes d’intervention. ..

2) Définition des différentes conceptions, tendances ou courants de l’Anarchisme.

3) L ‘actualisation de l’Anarchisme compte-tenu de l’évolution de la société capitaliste étatique.

4) L’unité éventuelle de tous les anarchistes organisés ou non.

L’énumération des questions principales sur lesquelles s’interrogent aujourd’hui les camarades, malgré l’intérêt qu’elles suscitent n’apportent pas, hélas, de considérations nouvelles dans l’élaboration idéologique de notre mouvement.

Il semblerait que nous recommencions – à zéro – ce que plus d’un siècle d’histoire du mouvement anarchiste – en remontant à son origine à la scission de la première internationale et précisément lors du premier congrès de l’Internationale Anti-Autoritaire de St-Imier le 15 septembre 1872 – a défini théoriquement, pratiquement et de manière organisée les bases spécifiques de l’anarchisme social et révolutionnaire.

Ceci démontre une perte des acquis élaborés par le mouvement anarchiste durant son développement, dû à une profonde méconnaissance de son histoire et à un refus de mémorisation des expériences révolutionnaires, où le mouvement anarchiste représentait une force non négligeable, qui s’inscrivait alors entièrement dans la lutte des classes.

ÉTUDE HISTORIQUE DE LA QUESTION ORGANISATIONNELLE

A-RAPPEL IDÉOLOGIQUE:

AFFIRMATION DU COMMUNISME-ANARCHISTE

Rappelons tout d!abord quelques points de la résolution consacrée à la «Nature de l’action politique du prolétariat» du Congrès de St-Imier (1872) :

«Considérant,

que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou un programme politique uniforme comme la voie unique qui puisse le conduire à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire. (…) que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d’autre objet que l’établissement d’une organisation et d’une fédération économique absolument libres, fondées sur le travail et l’égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l’action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métiers et des communes autonomes; considérant que toute organisation politique ne peut être rien que l’organisation de la domination au profit des classes au détriment des masses, et que le prolétariat s’il voulait s’emparer du pouvoir politique deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante:

Le congrès réuni à St-Imier déclare:

1) que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat.

2) Que toute organisation d’un pouvoir politique soit-disant provisoire et révolutionnaire pour assurer cette destruction ne peut être qu’une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd’hui.

3) que repoussant tout compromis pour arriver a l’accomplissement de la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire. »

. Rappelons encore, que cinq ans lus tard, en sept 1877, au congrès de Verviers (le dernier de l’Internationale Anti-Autoritaire), il était affirmé une résolution sur «les tendances de la production au point de vue de la propriété»:

«… le congrès considère la réalisation de la propriété collective, c’est à dire la prise de possession du capital social par les groupes de travailleurs, comme une nécessité;

le congrès déclare en outre qu n parti socialiste vraiment digne de ce nom doit faire figurer le principe de la propriété collective, non dans un idéal 1lointain, mais dans ses programmes actuels et dans s manifestations de chaque jour.»

D’autre part, il était précisé dans une résolution sur 1′«Attitude du prolétariat à l’égard des partis politiques»:

«… qu’en réalité la société actuelle est divisée non pas en partis politiques, mais bien situations économiques: exploité et exploiteur, ouvrier et patron, salarié et capitaliste;

considérant, en outre, que l’antagonisme qui existe entre ces catégories ne peut cesser de par la volonté d’un gouvernement ou pouvoir quelconque, mais bien par les efforts réunis de tous les exploités contre les exploiteurs... »

Plus loin on insistait sur la nécessité de «l’organisation des travailleurs» dont le but était «L’ABOLITION DU SALARIAT».

L’anarchisme s’affirmait dès lors comme une tendance révolutionnaire du mouvement ouvrier, découlant directement de la lutte des classes, pour «l’abolition du salariat», inscrivant dans son programme, «la destruction de tout pouvoir politique» (gouvernements,états) «la propriété collective du capital social»,

et pour «une organisation et une fédération économique absolument libres et des communes autonomes».

ORIGINE DU COMMUNISME-ANARCHISTE

. Le congrès de la section italienne de l’Internationale, tenu à Flore e en 1876, approuve une motion – communiste- sur la proposition d’Errico MALATESTA.

. En 77, l’ Arbeiter Zeitung de Berne élabore les statuts d’un«Parti anarchiste-communiste de langue allemande».

. En 1880, au Congrès de la Chaux Fonds, de la Fédération Jurassienne (section suisse de l’AIT) «qui est devenue le refuge organisationnel de nombreux anarchistes» internationaux (russes, français, italiens …) les délégués approuvent le mémoire proposé par Carlo Cafiéro, «L’Anarchie et le Communisme», et se prononcent pour le «COMMUNISME comme BUT» (1) et «l’abolition de l’état».

Pierre KROPOTKINE présentera également un rapport sur le thème «L’idée anarchiste au point de vue de sa réalisation pratique», qui sera repris la même année (1880) dans sa brochure «Anarchie et communisme» et qui synthétise les idées essentielles du COMMUNISME-ANARCHISTE, comme seul courant véritablement révolutionnaire de l’Anarchisme. (2)

Il est intéressant de relever, pour cette période (depuis 1864, date de la première internationale), l’inexistence au sein du mouvement ouvrier, d’un courant «individualiste», même anarchiste. Cette manifestation d’une forme de «pensée» alors étrangère au mouvement ouvrier international, se manifestera par la suite, à l’occasion du recul du mouvement révolutionnaire, dû à la répression de la fin du XIXe siècle créant toutes les confusions que connut le mouvement anarchiste particulièrement lors des attentats.

B-LE PROBLÈME DE L’ORGANISATION SPÉCIFIQUE

La permanence du débat sur le thème de l’organisation, monopolisa toutes les énergies militantes sur le «comment» et le «pourquoi» de l’organisation spécifique.

Les débats souvent houleux qui animèrent les congrès nationaux ou internationaux, bloquant parfois toute activité réelle de ces «embryons d’organisations», mirent en évidence le caractère anti-autoritaire de l’anarchisme, mais niaient en conséquence toute forme «structurée» d’un regroupement de militants révolutionnaires.

Ces débats peuvent s’expliquer, en partie par l’apparition du syndicalisme comme structure de lutte des classes des travailleurs (C.G. T. 1895), qui absorba la majorité des militants anarchistes, et le courant « individualiste», qui pulvérisa les quelques groupes spécifiques, restés en dehors des syndicats.

Remarquons aussi, que la prise de position, unanime, en faveur de «la propagande par le fait» au congrès de Londres de 1881, sera un facteur d’éclatement d’une certaine homogénéité, dû à la répression qu’une telle «propagande» avait fait apparaître sur le mouvement anarchiste.

a) Organisationnels et anti-organisationnels

. Si le débat idéologique, sur la définition politique de l’Anarchisme, semble clos, pour l’option du COMMUNISME ANARCHISTE, un autre débat se fait jour entre organisationnels et anti-organisationnels.

. Dès 1900, à l’occasion du Congrès Ouvrier International Révolutionnaire qui devait se tenir à Paris mais qui fut interdit (la période des attentats se terminait), dans les propositions présentées «deux tendances se font jour … Celle exprimée par les ESRI (Étudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes) qui préconisent la création d’une Fédération Communiste Révolutionnaire Internationale, et celle de Jean GRAVE plutôt favorable à une simple liaison d’informations.» (3)

. De 1881 (Congrès de Londres) à 1900, dans l’étude de Jean MAITRON, il est noté, en conclusion, qu’«il n’y a en France ni «parti anarchiste national, ni fédérations régionales, il n’existe que des groupes locaux sans liens entre eux», et cela malgré les tentatives de fédération aussi bien à Paris qu’en Province. (4)

. En 1902, Jean GRAVE affirmait dans les TEMPS NOUVEAUX son refus d’un certain modèle d’organisation.

«De quoi se plaint-on ? Que les anarchistes manquent de cohésion, qu’ils tiraillent un peu au hasard, sans lien d’aucune sorte, perdant ainsi une partie de leur force, faute de solidité pour donner plus de suite à leur action.

Il est vrai que bien souvent, groupes ou individus ont bataillé chacun de leur côté sans chercher à relier leur action avec celle d’autres qui bataillent à côté. Il est bien vrai que les anarchistes manquent, en apparence, de cohésion, qu’en plus d’une occasion on s’est trouvé embarrassé pour trouver des camarades dont on avait besoin. Mais je ne crois pas que cela soit un si grand mal. C’est la méthode des partis autoritaires de décréter l’entente, la fédération, en créant des organisations et des groupements qui avaient pour but

d’assurer cette union et cette unité de but. Les anarchistes combattent cette façon de procéder, il était tout naturel qu’ils commençassent à lutter chacun de leur côté…»

. Il proposait néanmoins une structure souple et réaliste où:

«l’entente et l’union ne pourrait découler que de la communauté de but et d’action… C’est des groupes eux-mêmes, se reliant peu à peu les uns les autres que doit sortir la Fédération anarchiste, et non pas parce que l’on aura décidé de créer un groupement chargé de l’organiser.» (5)

. Errico MALATESTA ainsi que Luigi FABBRI, ont mené en Italie et sur le plan international lors du congrès anarchiste d’Amsterdam (24/31 août 1907) une vaste campagne en faveur de l’organisation fédéraliste et libertaire. Le refus individualiste de la nécessité organisationnelle (l’individu étant contraint dans le collectif, même anarchiste) pesa lourdement dans la confrontation du moment et retarda tout espoir de voir naître rapidement les premières organisations spécifiques anarchistes.

. En juin 1907, un rapport sur l’ORGANISATION ANARCHISTE est présenté au congrès anarchiste de Rome par Luigi FABBRI, sur la nécessité et le rôle de l ‘organisation spécifique, et qui sera repris lors du congrès d’Amsterdam en août.

«… Dire que l’organisation est une méthode et non une fin… est une erreur. Le principe de l’organisation n’est pas proposé parce que s’organiser aujourd’hui c’est pouvoir mieux préparer la révolution, mais aussi parce que le principe de l’organisation est un des principaux postulats de la doctrine anarchiste !» (6)

. En août, au congrès d’Amsterdam, un débat important a lieu sur la question «ANARCHISME et ORGANISATION». On verra s’affronter. à cette rencontre internationale, les communistes-anarchistes ayant fait le choix de l’organisation spécifique et le courant minoritaire individualiste qui niera le principe de l’organisation.

Amédée Dunois, premier intervenant, fera une sévère critique d’un certain anarchisme qui «avec ses incessants appels à la réforme de l’individu, apparaît comme le suprême épanouissement du vieil individualisme bourgeois.»

Il analysera le développement du communisme anarchiste né de «l’Internationale, c’est à dire en dernière analyse, du mouvement ouvrier».

Il affirmera que cet «anarchisme n’est pas individualiste, il est fédéraliste, «associationniste» en premier chef … une modalité du socialisme révolutionnaire.»

Appelant à un regroupement des anarchistes, en précisant «ceux de notre tendance qui ne séparent pas l’Anarchisme du prolétariat», il conclura ainsi:

«Ce mouvement anarchiste sortira de notre action commune de notre action concertée, coordonnée. Inutile de dire que l’organisation anarchiste n’aurait pas la prétention d’unir tous les éléments qui se réclament, bien à tort parfois, de l’idée d’anarchie. Il suffirait qu’elle groupât autour d’un programme d’action pratique, tous les camarades acceptant nos principes et désireux de travailler avec nous».

. A quoi le camarade CROISET, représentant le courant individualiste à ce congrès répondit:

«Ma devise, c’est: Moi, moi, moi… et les autres ensuite ! L’organisation a pour résultat fatal de limiter, toujours plus ou moins, la liberté de l’individu. L’Anarchie est donc opposée à tout système d’organisation permanente.»

. Liant le débat organisationnel et l’action anarchiste au sein du mouvement ouvrier, Georges THON AR insistera sur la proposition d’action directe:

«Organisons-nous,- non seulement pour la propagande, mais encore et surtout pour l’ACTION DIRECTE…»

. Errico MALATESTA conclura le débat par une longue intervention en faveur de l’organisation :

«Pour accomplir un travail réellement utile, la coopération est indispensable, aujourd’hui plus que jamais. Sans doute l’association doit laisser une entière autonomie aux individus qui y adhèrent, et la fédération doit respecter dans les groupes cette autonomie; mais gardons-nous bien de croire que le défaut d’organisation soit une garantie de liberté. Tout démontre qu’il en est autrement.»

. La motion DUNOIS, pour l’organisation, obtient 48 voix contre 5. (7). Elle précisait entre autre:

«Les anarchistes réunis à Amsterdam…

Considérant, que les idées d’Anarchie et d’Organisation, loin d’être incompatibles, comme on l’a quelque fois prétendu, se complètent et s’éclairent l’une l’autre…

que l’action individuelle, pour importante qu’elle soit, ne saurait suppléer au défaut d’action collective de mouvement concerté; pas plus que l’action collective ne saurait suppléer au défaut d’initiative individuelle…

Sont d’avis que les camarades de tous les pays mettent à l’ordre du jour la création de groupes anarchistes et la fédération de ces groupes déjà créés. » (8)

. En août 1913, une Fédération Communiste Révolutionnaire Anarchiste se constitue à Paris, et opte pour un manifeste révolutionnaire élaboré par Sébastien FAURE. Cette fédération n’eut pas de suite; la guerre de 1914 interrompit la seule tentative organisationnelle de l’avant-guerre. Notons qu’elle fut surtout un rassemblement de camarades où « l’indépendance des individus au sein du groupe et l’autonomie des groupes au sein de la fédération » étaient respectée. Mais rien de concret ne fut véritablement tenté.

Jean GRAVE n’avait-il pas affirmé en 1911 dans une brochure « L’entente pour l’action » :

«II est absurde… de vouloir amener les anarchistes à se concerter en vue d’un programme commun d’action!»

. Cependant, en Italie, au congrès constitutif de l’U.A.I. (Union Anarchiste Italienne) de juillet 1920, se crée une organisation COMMUNISTE ANARCHISTE et RÉVOLUTIONNAIRE, faisant suite à l’Union Communiste Anarchiste Italienne de 1919, où un PROGRAMME est élaboré par Errico MALATESTA et un PACTE D’ALLIANCE rédigé par Luigi FABBRI, et acceptés de tous:

«L’Union Anarchiste Italienne est constituée dans le but d’étendre avec la propagande l’idée de l’ANARCHISME COMMUNISTE et RÉVOLUTIONNAIRE, de faciliter cette propagande avec l’accord de ses propres forces associées et coordonnées, de promouvoir et d’aider toutes les initiatives qui sont inhérentes à une telle propagande

. Les anarchistes se prononçaient fermement sur le principe de l’organisation :

«Si PARTI signifie l’ensemble des individus qui ont un but commun et s’efforcent d’atteindre ce but, il est naturel qu’ils s’entendent. qu’ils réunissent leurs forces, qu’ils se partagent le travail et qu’ils prennent toutes les mesures nécessaires pour atteindre ce but.» (Errico MALATESTA)

. Le programme anarchiste reste toujours d’actualité. Il est aujourd’hui le programme minimum de la F.A.I. (Fédération Anarchiste Italienne) la plus Importante organisation nationale.

Conclusion:

Si le principe de l’organisation semble être acquis pour l’ensemble du mouvement anarchiste de cette époque il ne se dégage pourtant pas d’accords véritables sur le mode d’organisation que se proposent les anarchistes révolutionnaires.

★ Anarchisme révolutionnaire et organisation 1/3

Commenter cet article