★ Pierre Kropotkine : L’Anarchie, sa philosophie, son idéal (1896)

Publié le par Socialisme libertiare











L’Anarchie, sa philosophie, son idéal (1896) : extraits. "En effet, nous savons fort bien aujourd’hui qu’il est futile de parler de liberté tant que l’esclave économique existe.

« Ne parle pas de liberté — la pauvreté c’est l’esclavage ! » n’est plus une vaine formule : elle a pénétré dans les idées des grandes masses ouvrières, elle s’infiltre dans toute la littérature de l’époque, elle entraîne ceux-là même qui vivent de la pauvreté des autres et leur ôte l’arrogance avec laquelle ils affirmaient jadis leurs droits à l’exploitation.

Que la forme actuelle d’appropriation du capital social ne peut plus durer — là-dessus des millions de socialistes dans les Deux Mondes sont déjà d’accord. Les capitalistes eux-mêmes sentent qu’elle s’en va et n’osent plus la défendre avec l’aplomb d’autrefois. Leur seule défense se réduit au fond à nous dire : « Vous n’avez rien inventé de mieux ! » Quant à nier les conséquences funestes des formes actuelles de la propriété, ils ne le peuvent pas. Ils pratiquent ce droit, tant qu’on leur laisse encore la latitude, mais sans chercher à l’asseoir sur une idée.

Cela se comprend.

Voyez, par exemple, cette ville de Paris — création de tant de siècles, produit du génie de toute une nation, résultant du labeur de vingt ou trente générations. Comment soutenir devant l’habitant de cette ville, qui travaille chaque jour à l’embellir, à l’assainir, à l’alimenter, à la pourvoir de chefs-d’œuvre du génie humain, à en faire un centre de pensée et d’art, — comment soutenir devant lui, qui crée tout cela, que les palais qui ornent les rues de Paris appartiennent en pleine justice à ceux qui en sont aujourd’hui les propriétaires légaux, alors que nous tous en faisons la valeur puisque sans nous, elle serait nulle.

Pareille fiction peut se maintenir pendant quelque temps par l’adresse des éducateurs du peuple. Les gros bataillons ouvriers peuvent même ne pas y réfléchir. Mais du moment qu’une minorité d’hommes pensants agite cette question et la soumet à tous, il ne peut plus y avoir de doute sur la réponse. L’esprit populaire répond : « C’est par la spoliation qu’ils détiennent les richesses ! ».

De même, comment faire croire au paysan que cette terre seigneuriale ou bourgeoise appartient au propriétaire en droit légitime, lorsque le paysan nous dira l’histoire de chaque lopin de terre à dix lieues à la ronde ? Comment lui faire croire surtout qu’il soit utile pour la nation que monsieur un tel garde cette terre pour son parc, alors que tant de paysans des alentours ne demandent qu’à la cultiver ?

Comment faire croire enfin à l’ouvrier de telle usine, ou au mineur de telle mine, que l’usine et la mine appartiennent équitablement à leurs maîtres actuels, alors que l’ouvrier et même le mineur commencent à voir clair dans les Panama, les pots de vin, les chemins de fer français ou turcs, le pillage de l’État et le vol légal, sur lesquels se bâtit, la grande propriété commerciale ou industrielle ?

Au fait, les masses ont-elles jamais cru aux sophismes enseignés par les économistes, plutôt pour confirmer les exploiteurs dans leurs droits que pour convertir les exploités ! Écrasés par la misère ne trouvant aucun appui dans les classes aisées, le paysan et l’ouvrier ont simplement laissé faire, quitte à affirmer leurs droits de temps à autre par des jacqueries. Et si tel ouvrier des villes a pu croire un moment que le jour arriverait où l’appropriation personnelle du capital, profiterait à tous, en constituant un fonds de richesses au partage desquelles tout le monde serait appelé, cette illusion s’en va aussi comme tant d’autres. L’ouvrier s’aperçoit que déshérité il fut, déshérité il reste, que pour arracher à ses maîtres la moindre partie des richesses constituées par ses efforts, il doit recourir à la révolte ou à la grève, c’est-à-dire s’imposer les transes de la faim, et affronter l’emprisonnement, si ce n’est s’exposer aux fusillades impériales, royales ou républicaines.

Mais un mal autrement plus profond du système actuel s’affirme de plus en plus. C’est que dans l’ordre d’appropriation privée, tout ce qui sert à vivre et à produire — le sol, l’habitation, la nourriture et l’instrument de travail, — une fois passé aux mains de quelques-uns, ceux-ci empêchent continuellement de produire ce qui est nécessaire pour donner le bien-être à chacun. Le travailleur sent vaguement que notre puissance technique actuelle pourrait donner à tous un large bien-être, mais il perçoit aussi comment le système capitaliste et l’État empêchent dans toutes les directions de conquérir ce bien-être.

Loin de produire plus qu’il ne faut pour assurer la richesse matérielle, nous ne produisons pas assez. Le paysan, quand il convoite les parcs et les jardins des flibustiers de l’industrie et des panamistes, autour desquels le juge et le gendarme montent la garde, comprend cela, puisqu’il rêve de les couvrir de récoltes qui auraient — il le sait — porté l’abondance dans les villages où l’on se nourrit de pain à peine arrosé de piquette.

Le mineur, lorsque, trois jours par semaine, il est forcé de se promener les bras ballants, pense aux tonnes de charbon qu’il pourrait extraire et dont on manque partout dans les ménages pauvres.

Le travailleur, lorsque son usine chôme et qu’il court les rues à la recherche de travail, voit les maçons chômer comme lui, alors qu’un cinquième de la population de Paris habite des taudis malsains ; il voit les cordonniers se plaindre de manque d’ouvrage alors que tant de gens manquent de chaussures, — et ainsi de suite.

En effet, si certains économistes se plaisent à faire des traités sur la surproduction et s’ils expliquent chaque crise industrielle par cette cause, ils seraient cependant bien embarrassés si on les sommait de nommer un seul article que la France produise en quantités plus grandes qu’il n’en faut pour satisfaire les besoins de toute la population. Ce n’est certainement pas le blé : le pays est forcé d’en importer. Ce n’est pas non plus le vin : les paysans n’en boivent que bien peu et lui substituent la piquette, et la population des villes doit se satisfaire de produits frelatés. Ce ne sont évidemment pas les maisons : des millions vivent encore dans des chaumières à une ou deux ouvertures. Ce ne sont même pas les livres, bons ou mauvais, qui sont encore un objet de luxe pour le village. Un seul article est produit en quantités plus grandes qu’il n’en faut, — c’est le budgétivore ; mais cette marchandise ne figure pas dans les cours d’économie politique, alors qu’elle en a bien les attributs, puisqu’elle se vend toujours au plus donnant.

Ce que l’économiste appelle surproduction n’est ainsi qu’une production qui dépasse la force d’achat des travailleurs, réduits à la pauvreté par le Capital et l’État. Or, cette sorte de surproduction reste fatalement la caractéristique de la production capitaliste actuelle, puisque — Proudhon l’avait déjà bien dit — les travailleurs ne peuvent pas acheter avec leurs salaires ce qu’ils ont produit, et grassement nourrir en même temps les nuées d’oisifs qui vivent sur leurs épaules.

L’essence même du système économique actuel est que l’ouvrier ne pourra jamais jouir du bien-être qu’il aura produit, et que le nombre de ceux qui vivent à ses dépens ira toujours en augmentant. Plus un pays est avancé en industrie, plus ce nombre est grand. Forcément encore, l’industrie est dirigée, et devra être dirigée, non pas vers ce qui manque pour satisfaire aux besoins de tous, mais vers ce qui, à un moment donné, rapporte les plus gros bénéfices, temporaires à quelques-uns. De toute nécessité, l’abondance des uns sera basée sur la pauvreté des autres, et le malaise du grand nombre devra être maintenu à tout prix, afin qu’il y ait des bras qui se vendent pour une partie seulement de ce qu’ils sont capables de produire ; sans cela, point d’accumulation privée du capital !

Ces traits caractéristiques de notre système économique en font l’essence même. Sans eux, il ne peut exister, car, qui donc vendrait sa force de travail pour moins que ce qu’elle est capable de donner, s’il n’y était forcé par la menace de la faim ? Et ces traits essentiels du système en sont aussi la plus écrasante condamnation. (...) L’homme éduqué, — « le civilisé » comme disait Fourier avec mépris — frémit à l’idée que la société pourrait un jour se trouver sans juges, sans gendarmes, sans geôliers…

Mais franchement — en avez-vous autant besoin qu’on vous l’a dit dans les bouquins, bouquins écrits — remarquez-le bien — par des savants, qui généralement connaissent bien ce qui a été écrit par d’autres avant eux, mais pour la plupart ignorent absolument le peuple et sa vie quotidienne.

Si nous pouvons nous promener sans crainte, non seulement dans les rues de Paris, qui fourmillent de policiers, mais surtout dans les chemins ruraux où l’on ne rencontre que de rares passants, — est-ce à la police que nous devons cette sécurité ? ou bien, plutôt à l’absence de gens qui tiennent à nous assommer ou à nous dévaliser ? Je ne parle évidemment pas de celui qui se trouve porteur de millions. Celui-là — un procès récent nous l’apprend — est vite dévalisé, de préférence dans les endroits où il y a autant de policiers que de lanternes. Non, je parle de l’homme qui craint pour sa vie et non pour sa bourse, remplie d’écus mal acquis. — Ses craintes sont-elles réelles ?

D’ailleurs l’expérience n’a-t-elle pas démontré tout récemment, que Jacques l’Éventreur faisait ses exploits sous les yeux de la police de Londres — et elle est encore une des plus actives, — et qu’il ne cessa ses meurtres que lorsque la population elle-même de Whitechapel se mit à lui faire la chasse ?

Et dans nos rapports quotidiens avec les concitoyens, pensez-vous que ce soient réellement les juges, les geôliers et les gendarmes qui empêchent les actes antisociaux de se multiplier ? Le juge, toujours féroce puisque maniaque de la loi, le délateur, le mouchard, le policier, tout ce monde interlope qui vivote autour des bâtiments, nommés par dérision palais de justice, ne déversent-ils pas dans la société la démoralisation à pleins flots ? Lisez les procès, jetez un regard derrière la coulisse, poussez l’analyse plus loin que la façade extérieure, et vous en sortez écœuré.

La prison qui tue dans l’homme toute volonté et toute force de caractère, qui renferme dans ses murs plus de vices qu’on n’en rencontre sur aucun autre point du globe, n’a-t-elle pas toujours été l’université du crime ? La cour d’un tribunal n’est-elle pas une école de férocité ? Et ainsi de suite.

On nous dit que quand nous demandons l’abolition de l’État et de tous ses organes, nous rêvons une société, composé d’hommes meilleurs qu’ils ne le sont en réalité. — Non, mille fois non ! Tout ce que nous demandons, c’est qu’on ne rende pas les hommes pires qu’ils le sont, par de pareilles institutions ! (...) On dit souvent que les anarchistes vivent dans un monde de rêves d’avenir, et ne voient pas les choses du présent. Nous ne les voyons que trop, peut-être, sous leurs vraies couleurs, et c’est ce qui nous fait porter la hache dans cette forêt de préjugés autoritaires qui nous obsèdent.

Loin de vivre dans un monde de visions et d’imaginer les hommes meilleurs qu’ils ne sont, nous les voyons tels qu’ils sont, et c’est pourquoi nous affirmons que le meilleur des hommes est rendu essentiellement mauvais par l’exercice de l’autorité, et que la théorie de la « pondération des pouvoirs » et du « contrôle des autorités » est une formule hypocrite, fabriquée par les détenteurs du pouvoir pour faire croire au « peuple souverain » qu’ils méprisent, que c’est lui qui gouverne. C’est parce que nous connaissons les hommes que nous disons à ceux qui s’imaginent que, sans eux, les hommes s’entre-dévoraient : Vous raisonnez comme ce roi qui, renvoyé à la frontière, s’écriait : « Que vont devenir mes pauvres sujets sans moi ! »

Ah, si les hommes étaient ces êtres supérieurs dont les utopistes de l’autorité aiment à nous parler, si nous pouvions fermer les yeux sur la réalité et vivre, comme eux, dans un monde d’illusions sur la supériorité de ceux qui se croient appelés au pouvoir, peut-être ferions ? nous comme eux. Nous croirions aux vertus des gouvernants.

Avec des maîtres vertueux, quel danger pouvait offrir l’esclavage ? Vous souvenez-vous du maître d’esclaves dont on nous a tant parlé, il y a trente ans à peine ? N’était-il pas censé prendre des soins paternels de ses esclaves ? Lui seul pouvait empêcher ces paresseux, ces nonchalants, ces enfants imprévoyants de mourir de faim. Lui, écraser ses esclaves sous le fardeau du travail, ou les mutiler sous les coups ! Comment l’aurait-il fait puisque son intérêt direct était de les bien nourrir, de bien les soigner, de les traiter comme ses enfants ! Et puis, « la loi » ne veillait-elle pas à punir les moindres écarts d’un maître qui aurait oublié ses devoirs ? Ah, que de fois on nous l’a dit ! Mais la réalité était telle que, revenu de son voyage au Brésil, Charles Darwin fut hanté toute sa vie par les cris d’angoisse d’esclaves mutilés, par les sanglots des femmes gémissant, leurs doigts serrés dans les poucettes.

Si les messieurs placés au pouvoir étaient réellement ces êtres intelligents et dévoués à la cause publique, dont les panégyristes de l’autorité aiment à nous entretenir, — quelle jolie utopie gouvernementale et patronale n’arriverait-on pas à construire ! Le patron n’y serait jamais le tyran de l’ouvrier, il en serait le père ! L’usine serait un lieu de délices et jamais des populations de travailleurs ne seraient vouées au dépérissement physique. L’État n’empoisonnerait pas ses ouvriers par la fabrication des allumettes à phosphore blanc, qu’il est si facile de remplacer par le phosphore rouge. Le juge n’aurait pas la férocité de condamner la femme et les enfants de celui qu’il envoie en prison, à souffrir des années de faim et de misère et à mourir un jour d’anémie : jamais un procureur ne demanderait la tête d’un accusé pour l’unique plaisir de faire valoir ses talents oratoires, et nulle part ne se trouverait un geôlier ni un Deibler pour exécuter les sentences que les juges n’ont pas le courage d’exécuter eux-mêmes. Que dis-je ! On n’aurait jamais assez de Plutarques pour raconter les vertus des députés, ayant les chèques en horreur ! Biribi deviendrait une pépinière austère de vertus, et les armées permanentes seraient la joie des citoyens, puisque les soldats ne prendraient le fusil que pour parader devant les bonnes d’enfants, et pour porter des bouquets de fleurs à la pointe de leurs baïonnettes !

Oh, la belle utopie, le beau rêve de Noël que l’on fait, dès qu’on admet que les gouvernants représentent une caste supérieure connaissant peu ou point les faiblesses des simples mortels ! Il suffirait alors de les faire contrôler hiérarchiquement les uns par les autres, de leur permettre d’échanger tout au plus une cinquantaine de papiers entre divers administrateurs quand le vent abat un arbre sur une route nationale. Ou, au besoin, on les fait apprécier par ces mêmes masses de mortels, qui, douées de toutes les faiblesses dans leurs rapports mutuels, deviennent la sagesse même quand il s’agit de choisir des maîtres.

Toute la science du gouvernement, imaginée par les gouvernants eux-mêmes, est imbue de ces utopies. Mais nous connaissons trop les hommes pour en rêver de pareilles. Nous n’avons pas deux poids et deux mesures pour les vertus des gouvernés et celles des gouvernants ; nous savons que nous-mêmes ne sommes pas sans défaut et que les meilleurs d’entre nous seraient vite corrompus par l’exercice du pouvoir. Nous prenons les hommes pour ce qu’ils sont — et c’est pour cela que nous haïssons le gouvernement de l’homme par l’homme et que nous travaillons de toutes nos forces, pas assez peut-être, à y mettre fin. (...) Si vous voulez, comme nous, que la liberté entière de l’individu, et conséquemment sa vie, soit respectée — vous êtes forcément amenés à répudier le gouvernement de l’homme par l’homme, quelle que soit la forme qu’il prenne ; vous êtes forcés d’accepter les principes de l’Anarchie, que vous avez si longtemps conspués. Vous devez alors chercher, avec nous, les formes de la société qui puissent le mieux réaliser cet idéal, et mettre fin à toutes les violences qui vous révoltent."
 

Commenter cet article