★ L’autogestion, l’État et la révolution

Publié le par Socialisme libertaire

Autogestion  Anarchisme


L’autogestion, l’État et la révolution
Supplément au numéro 41 de la revue Noir et Rouge - mai 1968. 

 
« Lorsque Séguy, patron de la C.G.T., déclarait en mai 1968 : "L’autogestion, c’est une formule creuse" (le slogan sera repris par tous les bureaucrates) tout le monde peut voir qu’il a été obligé de prendre position sur une question dont il aurait préféré ne pas parler. Il est obligé, parce que l’autogestion est, si on peut dire, dans l’air. 

Les étudiants révolutionnaires, en démarrant le combat, ont lié l’action directe (barricades et occupation des facultés) à la revendication d’une prise directe sur leur travail (des occupations on passe à la demande d’autogestion des facultés par ceux qui y travaillent). En faisant cela, ils reprenaient les tactiques et le mot d’ordre qu’avaient eu les travailleurs voilà pas mal d’année, et qui avaient été oubliés par beaucoup.

Mais le mouvement de démocratie directe s’est prolongé chez les travailleurs aussi, même s’il a été moins net : Pour l’action directe, c’est assez net ; "Le pouvoir est dans la rue... A bas l’Etat policier" n’était pas crié que par des étudiants (Pompidou répondait : "Il n’appartient pas à la rue de dicter la conduite de l’Etat"). Les occupations de boîtes ont été faites au départ contre la volonté de l’appareil syndical, et elles ont souvent été organisées par l’intermédiaire d’un comité unitaire de boîte (regroupant syndiqués et "inorganisés").

Cela est assez général ; mais il y a des faits isolés aussi importants qui font de la grève, une arme active, et non passive : dans l’imprimerie, des linos font sauter certains titres de l’Aurore et sabotent la mise en page ; des rotativistes refusent de tirer La Nation, le journal de l’U.N.R. ; à la S.N.E.C.M.A. (aviation), la cantine de la boîte continue à marcher sous la responsabilité du comité ; le même comité fournit aux grévistes, en échange de chèques, de l’argent liquide pris sur la caisse de la boîte ; les agriculteurs de Marmande, devant la mévente de leurs patates, les envoient à leur frais à Paris, gare Saint-Lazare, pour être distribuées gratis à tous les grévistes qui se présenteront.

Ainsi, l’ampleur et la dureté de la grève, qui désorganise l’économie capitaliste sur laquelle tous vivaient, oblige certains travailleurs à s’organiser, par solidarité, sur des bases différentes. En le faisant, on voit qu’ils s’attaquent : à la presse telle qu’elle existe, c’est-à-dire contrôlée par la classe dirigeante ; à l’organisation des boîtes, dirigées par des membres de la classe dirigeante ; à la distribution des produits alimentaires, faussée au profit de la classe dirigeante.

Ce phénomène de dépassement de la simple occupation d’usine, vers une organisation de la vie économique en partant de la base, c’est l’Autogestion. Les travailleurs montrent ainsi qu’ils sont capables de remplacer le système capitaliste qu’eux seuls font marcher.

Certes, ce ne sont que des faits isolés. Mais dans beaucoup de boîtes, la discussion sur le lieu de travail, c’est déjà de l’autogestion. Dans les assurances, un tract disant que, comme les étudiants, les travailleurs de la boîte avaient décidé de la gérer eux-mêmes par un conseil, avec salaire égal pour tous, a connu un succès énorme, et pas seulement chez les plus mal payés, mais aussi dans des catégories assez spécialisées.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais quelques-unes l’annoncent. Malgré tout, les travailleurs ne se sentent pas encore, même dans une forte minorité, même chez les militants révolutionnaires, capables de prendre en main l’économie et de la réorganiser par la base, gérant les usines en conseils, déléguant des représentants révocables dans des comités régionaux, nationaux, internationaux, pour planifier production et distribution en fonction des intérêts de tous, et non plus en fonction du bénéfice plus ou moins intéressant que peut faire tel ou tel capitaliste dans tel ou tel secteur.

Ce sentiment d’impuissance est normal. Il est déjà ébranlé. Il disparaîtra à mesure que se révélera l’incapacité de la classe dirigeante à faire face à la crise économique dans laquelle entrent tous les pays industrialisés.

Si le mouvement de révolte a eu, en France pour le moment, ce caractère de démocratie directe, c’est justement parce qu’il y a de plus en plus une méfiance envers les appareils. Même ceux qui voteront pour elle, sentent bien que l’opposition parlementaire de gauche, en changeant le gouvernement, ne changera pas grand-chose ; Pourquoi ?

Avant la grève, un spectre hantait l’Europe (et aussi l’Amérique du Nord et l’U.R.S.S.), le chômage : en avril 1968, en France, sur 15 millions de salariés on comptait officiellement 460 000 travailleurs qui avaient perdu leur emploi et n’en retrouvaient pas. Mais les économistes gouvernementaux avouaient qu’il fallait ajouter tous les jeunes qui ne trouvaient pas de travail en sortant du service militaire, les femmes qui ne trouvaient pas de travail, les travailleurs étrangers qu’on renvoie chez eux ou qui végètent en nombre indéterminé dans les bidonvilles ; on refuse de donner les chiffres.

Les économistes bourgeois s’inquiètent. Les chômeurs sont trop nombreux, et on prévoit que leur nombre va continuer à augmenter régulièrement dans les années suivantes. Et cela sans qu’on puisse arrêter le mouvement par le moyen qu’en employait jusqu’ici, l’augmentation de la production (avec augmentation de la consommation artificielle). En effet, maintenant, avec l’introduction très nette de l’automatisation, la production augmente avec de moins en moins de travailleurs. Évidemment l’automatisation crée des emplois, mais beaucoup moins que ceux qu’elle supprime.

La solution du problème paraît claire : puisqu’avec, disons une heure de travail, on fabrique beaucoup plus vite le même objet, on peut soit maintenir les temps de travail, en employant moins de monde, soit employer plus de monde mais abaisser considérablement les temps de travail.

Mais cette solution se heurte, à moyen terme, à une série de difficultés concrètes : l’automatisation est introduite en fonction des bénéfices et pas des besoins (problème des industries de guerre) la "main d’œuvre" devrait être plus qualifiée (il faut donc investir dans l’Éducation, et même une éducation généralisée, et permanente, donc quelque chose qui n’a rien à voir avec l’éducation actuelle, faite pour avoir des diplômes). Il y aura de toutes façons des distorsions (on parle de "reconversions") il faudrait aider les "reconvertis".

Donc un gigantesque effort de planification, faite pour les besoins de tous, et non pour donner un peu plus de bénéfice et de puissance à tel ou tel clan financier. Donc aussi des économies réalisées par la suppression de secteurs improductifs (guerre, publicité).

Mais pourquoi une classe dirigeante réaliserait-elle un tel effort ? La guerre militaire ou économique est toujours son mot d’ordre et sa raison d’être (concurrence, sélection...), elle joue des disparités économiques, elle vit sur le malheur. Tant que ce n’est pas la catastrophe économique complète, tant qu’elle a des flics pour faire taire les oppositions, elle continuera à gouverner à la petite semaine : elle vit bien comme ça, pourquoi changer ? Même elle le voudrait, elle ne le pourrait qu’en se supprimant comme classe, en renonçant à ses privilèges, en se sacrifiant pour la prospérité de tous. Elle y rêve parfois (les patrons chrétiens !) elle ne le fait jamais.

Les mesures que prendront les plus intelligents de ses membres seront donc des mesures de conservation : probablement un relatif abaissement du temps de travail, une organisation de la pauvreté décente (Chirac, ministre de l’emploi disant : "Être chômeur n’a rien de honteux"), la création de tout un secteur d’emplois tertiaires bidons, c’est-à-dire inutiles pour la collectivité, et, pour faire passer les pilules, le renforcement de tout un appareil répressif (les prolos pourront s’engager dans l’armée et chez les flics, les petits-bourgeois seront engagés comme sociologues, public-relations, hôtesses, autrement dit mettre de l’huile dans les rouages).

Autrement dit, un tiers mesures plus ou moins réelles, un tiers baratin et propagande et un tiers trique. Et comme nous protesterons de plus en plus (les nécessités de la trique prendront le pas sur les autres, même si le gouvernement est de gauche, "démocratique" et tout et tout.

Nous pensons que l’avancement de la crise va montrer de plus en plus l’incapacité de la classe dirigeante, donc conduire de plus en plus les travailleurs à penser que "l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes" c’est-à-dire, à moins de jouer sur les mots, que les travailleurs doivent pouvoir avoir une prise directe sur leur vie à tous les moments, que c’est de la base que doivent partir les mots d’ordre à la base que doit avoir lieu la discussion. C’est la base qui devra prendre le contrôle, par l’instauration de conseils, comités, (le nom importe peu) dans les usines, et leur armement. C’est là-dessus que pourra se construire l’édifice social. Mais parallèlement à ce mouvement des travailleurs, l’Etat et la classe dirigeante vont développer la répression (le déclenchement d’une guerre mondiale pour "en sortir" n’étant pas exclu).

C’est donc une course de vitesse, parfois brusque, parfois très lente, mais inexorable. Les retards pris ne se rattraperont pas facilement. Ce retard, la classe dirigeante va essayer de nous le faire prendre par sa propagande, par des satisfactions superficielles, par des institutions trompe-l’œil. Elle nous offrira même au besoin, une révolution de théâtre. Elle pourrait bien nous offrir une autogestion de pacotille, une cogestion (on a le droit de pleurer avec le patron si la boîte ne marche pas, on peut donner son avis sur la couleur du papier dans les WC, on peut organiser son travail pour produire avec plus d’obéissance.) Il y aura évidemment des gars pour s’en contenter.

Or, l’autogestion a déjà existé, elle a déjà tenté de vivre. Il est utile de savoir comment elle a combattu, et aussi comment elle a été détournée, sabotée, vaincue. Ainsi, pour beaucoup, l’autogestion ne sera plus le "mot creux" que certains voudraient, mais une expérience réapprise, et une arme pour vivre.

Nous voulons exposer brièvement en les adaptant à la situation française, en montrant en quoi ils sont différents, quelles leçons on peut en tirer, quelques exemples d’autogestion donnés par l’histoire des travailleurs.

Il ne s’agit pas de recettes toutes faites mais d’exemples d’organisations de travailleurs. Nous estimons en effet que chaque moment historique a ses particularités et donc ses solutions spécifiques, à condition de connaître le mouvement ouvrier international et les différentes tactiques qu’il a adoptées. Pas de dictature de comité central, c’est à tous de penser en révolutionnaire. »

 

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