★ Auto-destruction des urnes

Publié le par Socialisme libertaire

Elections

L’un des problèmes de la démocratie représentative ? L’électorat peut voter pour quelqu’un déterminé à détruire cette même démocratie représentative. Nous avons bien sûr l’exemple récent de Vladimir Trump, élu malgré un large faisceau d’indices convergents indiquant qu’il se fiche de la démocratie comme de l’an 40. Mais comme pour l’heure le royaume de Donald 1er n’est pas encore créé, voyons un peu ce qu’il en a été dans l’histoire.

Les démocraties grecques — dont on sait qu’elles ne méritent guère ce titre puisque la moitié de la population (les femmes) n’était pas concernée, et que, dans la moitié restante, les deux tiers non plus n’étaient pas concernés puisqu’il s’agissait des esclaves — ont régulièrement élu des gens qui se sont empressés de se proclamer « tyrans ».

Quant au mot « dictateur », on sait qu’il fut inventé par la démocratie romaine (même observation que pour les grecques), pour une fois curieusement naïve, puisqu’elle croyait que l’homme investi de ce titre s’en tiendrait aux six mois de pouvoir absolu qu’il conférait. Notons que le Sénat romain nomma sans vergogne tous les empereurs romains jusqu’à ce que les légions se dispensent de ses ignominieux services.

Mais bien sûr, le premier grand exemple de suicide démocratique par les urnes a lieu en 1848. En février 1848, les classes populaires qui s’étaient fait trumper par Louis-Philippe, le jettent finalement dehors. Mais les classes populaires se font re-trumper par les bourgeois, en deux temps. Par l’assassinat de masse en juin 1848, puis par les urnes en décembre 1848. Le 10 décembre 1848 le suffrage universel (pardon ? les femmes ? quoi, les femmes ? d’abord, une femme, ce n’est pas universel. Et toc !) élève au pouvoir le neveu de Napoléon 1er, Louis-Napoléon Bonaparte.

Par 5 millions et demi de voix sur presque sept millions de votants.

Étant donné la carrière de l’oncle, et étant donné les essais répétés du neveu de commettre un coup d’état, personne ne pouvait douter que Napoléon III perçait sous Monsieur le Président de la République. Personne ne fut donc vraiment surpris par le coup d’état du 2 décembre 1851. Malgré les centaines de morts dans les jours qui suivirent, et une répression ultérieure passablement féroce, Napoléon III se sentit assez sûr de la bêtise du public pour lancer un plébiscite, tout aussi dénué de fraude que son élection à la présidence, qui lui donnera 7 481 231 « oui » contre à peine 647 292 « non ».

Plus ahurissant encore, le 8 mai 1870, Napoléon III obtient sept millions de voix lors d’un autre plébiscite !

Aussitôt après, le 8 février 1871, est élue la première Assemblée nationale de la IIIe république : 60 % de députés monarchistes, donc des gens qui ne font pas mystère de leur haine de la démocratie et des élections. Comme on sait, il s’en fallut de peu qu’ils ne réussissent à mettre le Comte de Chambord sur le trône.

Le 16 novembre 1922, Benito Mussolini est élu le plus légalement et le plus démocratiquement du monde président du Conseil des ministres d’Italie. Rappelons que la « Marche sur Rome » ne fut pas un coup d’état, elle fut la menace d’un coup d’état. En mai 1958, De Gaulle se souviendra de cette utile nuance.

En juillet 1932, le Parti National-Socialiste des Travailleurs Allemands (NSDAP) obtient 37 % des voix. En novembre 32,33 % des voix. L’année suivante Adolf Hitler, son Guide, est nommé, légalement, chancelier du Reich. En mars 1933, lors d’un scrutin pas directement malhonnête, il obtient 43,9 % des voix.

Le 10 juillet 1940, la Chambre des députés et le Sénat de la IIIe république, réunis à Vichy votent le texte suivant : « Article unique. L’Assemblée nationale donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de l’État français. Cette constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie. Elle sera ratifiée par la Nation et appliquée par les Assemblées qu’elle aura créées. La présente loi constitutionnelle, délibérée et adoptée par l’Assemblée nationale, sera exécutée comme loi de l’État »— Fait à Vichy, le 10 juillet 1940 Par le président de la République, Albert Lebrun Le maréchal de France, président du conseil, Philippe Pétain »

649 votes : 569 pour. Scrutin libre et sans fraude.

En Afrique, Robert Mugabe, dévastateur du Zimbabwe depuis 1980, est arrivé au pouvoir par les urnes, il y est encore. En mars 1967, une élection au Gabon met au pouvoir Léon Mba président, dont le vice président est Mr. Bongo. À la mort de Mba, quelques mois plus tard, Bongo prend le pouvoir légalement et ne le quittera que le 6 juin 2009. Élu démocratiquement président de la république du Sénégal en 1960, Léopold Sédar Senghor ne lâchera le fromage qu’en 1980. Félix Houphouët-Boigny dirigera la Côte-d’Ivoire de 1960 à 1993, après être arrivé au pouvoir entre autres grâce à des élections que son parti avait remporté. Sékou Touré gagne par les urnes l’indépendance de la Guinée et le pouvoir dans ce pays, qu’il gardera jusqu’à sa mort en 1984. L’élection en 1956 d’une assemblée constituante tunisienne permet à Habib Bourguiba de confirmer par les urnes sa prise du pouvoir, qu’il ne lâchera qu’en 1987, forcé de le faire par son propre premier ministre Ben Ali. Etc.

En 1959, Lee Kuan Yew est élu premier ministre de Singapour, poste qu’il conservera jusqu’en 1990. L’actuel premier ministre de Singapour est son fils.

Le 10 août 2014, Recep Tayyip Erdogan, déjà de fait au pouvoir depuis plusieurs années, est élu président de la république de Turquie par 51% des suffrages exprimés. Il n’a jamais fait mystère de vouloir transformer la Turquie en État islamiste. Depuis la « tentative de coup d’état » probablement largement téléguidée par ses soins, il a proclamé l’état d’urgence. On sait qu’un des synonymes politiques d’ « urgence » est « permanence ».

Le 25 avril 2010, le parti de Viktor Orban obtient 263 sièges sur 386 à l’assemblée nationale de Hongrie. Sa dérive de plus en plus autoritaire inquiète beaucoup de monde. Le 24 mai 2015, Andrzej Duda est élu président de la république de Pologne avec 51 % des voix. Il ne rassure personne de plus qu’Orban. Enfin, en France, notre prochain président démocratiquement élu sera sans doute Emmanuel Etron, Marine Le Pen ou François Fillon. Entre le 49-3, les chemises brunes, ou la Sainte Vierge, notre avenir est prometteur. Vivent les urnes !
 

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