★ La dernière entrevue avec Gaston Leval

Publié le par Socialisme libertaire

Gaston Leval

Gaston Leval passa les quatre-vingt-trois années de sa vie en proie à des difficultés financières continuelles, sacrifiant tout à l'étude et l'action anarchistes, reconstituant sans relâche sa bibliothèque et ses fiches de travail. Cette interview a eu lieu pendant son séjour à Valence tandis que nous parcourions des lieux dont il gardait un souvenir ému. Il s'agit de la suite d'une longue conversation à son domicile parisien d'Edgard Quinet, où Leval travaillait encore sur deux essais sur la pensée anarchiste, ce qu'il menait de front avec son travail de correcteur d'épreuves et d'édition des Cahiers de l'humanisme libertaire, qu'il distribuait lui-même dans les librairies de gauche de Paris.

Gaston Leval, grande figure de l'anarchisme et éminent historien des collectivités libertaires de la guerre civile , est décédé début avril à Paris. Homme à la biographie passionnante, doté de cette vocation universelle et humaniste qui animait les premiers internationalistes, Gaston Leval – de son vrai nom, Pierre [« Philippe » dans le texte] Piller— a été l'un des plus grands connaisseurs de la pensée de Bakounine, tout en maîtrisant la théorie marxiste dont il fit une critique implacable après avoir connu la réalité soviétique et s'être entretenu avec Lénine et Trotsky. Autodidacte, ayant exercé les métiers les plus divers depuis l'âge de douze ans, Leval arriva en Espagne sous le nom de José Benito, fuyant en tant qu'objecteur de conscience, la Première Guerre mondiale. Il intégra immédiatement les groupes anarchistes et plus tard la CNT, jusqu'à ce que la dictature de Primo de Rivera ne l'oblige à s'exiler en Argentine. Il avait auparavant parcouru toutes les régions de la péninsule comme photographe ambulant, afin de recueillir des données économiques pour le livre qu'il devait publier par la suite sous le titre Structure et fonctionnement de la société communiste libertaire.
Après le soulèvement des droites, Leval retourne en Espagne pour se jeter dans la guerre et la révolution. En parallèle à de nombreuses conférences et articles, il démarre une enquête sur les expériences d'autogestion agricole et industrielle menées dans l'Espagne républicaine d'où naîtra son œuvre Ni Franco ni Staline ensuite réédité sous le titre L'Espagne libertaire, référence bibliographique incontournable sur la révolution espagnole et ouvrage fondamental pour l'étude des collectivités.

 

> Gaston Leval passa les quatre-vingt-trois années de sa vie en proie à des difficultés financières continuelles, sacrifiant tout à l'étude et l'action anarchistes, reconstituant sans relâche sa bibliothèque et ses fiches de travail. Cette interview a eu lieu pendant son séjour à Valence tandis que nous parcourions des lieux dont il gardait un souvenir ému. Il s'agit de la suite d'une longue conversation à son domicile parisien d'Edgard Quinet, où Leval travaillait encore sur deux essais sur la pensée anarchiste, ce qu'il menait de front avec son travail de correcteur d'épreuves et d'édition des Cahiers de l'humanisme libertaire, qu'il distribuait lui-même dans les librairies de gauche de Paris.
— Les idées anarchistes m'ont d'abord été inspirées par mon père, qui avait été combattant de la Commune de Paris. Il était resté, même s'il n'était pas un théoricien, un révolutionnaire et il me montra la voie jusqu'à mes dix-sept ans lorsque je suis entré en contact avec le mouvement anarchiste à Paris, notamment le courant anarcho-communiste. J'avais, contrairement aux individualistes, une tendance au collectif et à la pratique de la solidarité. J'ai commencé à parler en public et à publier des articles dans Le Libertaire, encouragé par son directeur, Pierre Martin. Le journal avait une audience populaire et ouvrière, tandis que Les Temps Nouveaux, dirigés par Jean Grave, était plus intellectuel, tous deux dans le courant anarcho-communiste.

> Avec le déclenchement de la Guerre mondiale, Gaston Leval se déclare « insoumis »…
— Avant que n'éclate la guerre, je me demandais ce que j'allais faire face au service militaire. Je ne me sentais pas disposé à le faire et de ce fait me plaçais hors la loi et réduisais ma marge d'action… La guerre éclata et c'est là que je fus prêt à tout pour ne pas y participer. Je passai de Paris à Marseille où je connus Hilario Arlandis, qui m'accompagnerait ensuite en Russie, et où il y avait nombreux réfugiés anarchistes. Les compagnons espagnols me fournirent des faux papiers et c'est ainsi que je suis passé en Espagne en juin 1915. Avec d'autres insoumis, originaires de divers pays, nous avons alors formé le « Groupe International » à Barcelone. De là je suis passé à Saragosse à pied et j'ai travaillé comme ouvrier du bâtiment dans la distillerie aux portes de la ville. C'est là que j'ai appris le castillan [l'espagnol] au contact pendant les dix heures de la journée de travail et que je me suis vraiment intégré à la vie espagnole. Sept mois après je suis retourné à Barcelone.

> En 1919, Gaston Leval part s'installer à Valence, où il travaillera dans la presse anarchiste, avec laquelle il avait déjà collaboré épisodiquement en Catalogne jusqu'à son arrestation par la police suite à la délation d'un indic.
— A Valence, je suis entré en contact avec les compagnons de La Guerra Social, qui avait été fondé par Eusebio Carbò. Quand celui-ci devint le directeur de l'édition valencienne de Solidaridad Obrera, je me chargeai du journal tout en travaillant comme ouvrier chaudronnier.
J'ai été arrêté dans un café que les compagnons fréquentaient. A la façon des salons traditionnels, il y avait des réunions-débats anarchistes que la police connaissait parfaitement bien. De temps en temps des sicaires du patronat faisaient leur apparition et se mettaient à tirer sur les participants. Le lendemain, la causerie reprenait. Ah ! Ces Espagnols ! Un jour, alors que j'étais en train de lire une lettre que m'envoyait le Secrétaire du Syndicat de la Métallurgie, Joan Miró, et que l'on avait fait passer clandestinement depuis la prison , ils me firent sortir du café sous la menace d'une arme. L'un des policiers avait été assis parmi les anarchistes un instant auparavant. Jouant les idiots, je parvins à faire croire que j'étais Portoricain et que je m'appelais José Benito Gómez, de façon à ce qu'ils ne découvrent pas mon identité véritable et ne me rapatrient en France. Le chef de la police, un certain Sáiz avait la réputation d'être un bourreau, c'était un colosse et quand l'un de nos camarades était en état d'arrestation, son sport favori était de lui enfoncer ses poings dans les flancs jusqu'à l'étouffer. De là on m'emmena à la Cárcel Modelo [Prison Modelo], en entrant dans la cellule commune, appelée le « réduit des guitares », j'eus la surprise de voir ceux qui y étaient me faire une haie d'honneur en entonnant « Enfants du Peuple ». C'était vraiment émouvant, ça te réconfortait…
J'y ai séjourné avec d'autres anarchistes et des prisonniers de droit commun détenus abusivement ; la solidarité y était pratiquée comme seuls savent le faire les Espagnols, du moins ceux que j'ai connus. L'organisation nous faisait parvenir une pièce de cinq pésètes par jour. La nuit étaient organisés des débats et conférences. J'y étais en tant que « prisonnier du Gouvernement » car on ne m'accusait de rien concrètement, il était habituel aux moments culminants de l'agitation de procéder à des arrestations massives de militants pour les mettre en prison pour quelques jours, qui ensuite se prolongeaient indéfiniment. Puis on m'a transféré de Valence à Barcelone parce qu'ils ne savaient pas quoi faire de moi.

> En 1921 se tient à Moscou le Congrès pour la fondation d'une Internationale Syndicale Rouge, auquel assiste Gaston Leval en tant que membre de la délégation espagnole. Comment votre participation s'est t-elle décidée et comment se fait-il que la CNT ait pris part à un Congrès organisé par les syndicats communistes ?
— Au Congrès de 1919, il avait été convenu d'adhérer à la révolution russe. Pestaña s'y rendit l'année suivante pour s'informer sur ce qui s'y passait mais au retour il resta en France et en Italie et près d'une année s'écoula avant qu'il ne rendît compte de son voyage. L'USI, syndicat anarchiste italien mené par les anarchistes, ainsi que des anarcho-syndicalistes d'autres pays adhéraient à l'accord du Congrès de la CNT en vue d'impulser une Internationale Syndicale Révolutionnaire. La répression s’étant abattue sur la centrale espagnole, il n'était pas possible de l'organiser ici, les délégués anarcho-syndicalistes défendirent donc la tenue de ce congrès fondateur en Russie. Lors d'un plénum célébré à Lérida, Andrés Nin, Joaquín Maurín, Hilario Arlandis et Jésús Ibáñez réussirent à se faire élire délégués. Ils étaient tous les quatre communistes, à l'insu de la centrale, et profitèrent d'un moment où régnait une certaine confusion car nous étions hors la loi. C'est pourquoi on parla de faire nommer le cinquième délégué représentant la CNT par les groupes anarchistes comme élément de confiance et comme garantie et c'est ainsi que je fus nommé.
J'avais déjà commencé à participer à des réunions à Barcelone, où il s'agissait de faire une critique du bolchévisme, et de réagir, d'une certaine façon, contre l'enthousiasme des compagnons… On en arrivait à croire que Lénine, Trotsky et tous les autres étaient anarchistes. De toute façon, je dois dire que j'étais moi-même, en partant en Russie, prêt à collaborer avec les bolchéviques, je n'acceptais pas le marxisme dictatorial mais je ne pensais pas non plus que les choses étaient allées aussi loin. Je croyais possible d'établir une collaboration révolutionnaire, de faire ensemble tout le chemin possible.

> A son arrivée en URSS, après avoir franchi les Pyrénées à pied et échappé à un attentat, Gaston Leval prend conscience de la difficile situation que vivaient les anarchistes qui jusqu'alors avaient été des combattants pour la révolution, mais dont les conceptions se heurtaient à la ligne bolchévique. Commence dès lors une guerre sans relâche pour la remise en liberté des prisonniers libertaires, parmi lesquels on comptait Voline, Maximoff et d'autres figures révolutionnaires.
— Je rendis d'abord visite à Victor Serge que j'avais connu pendant son séjour à Barcelone, début 1917. Il avait été une figure intellectuelle du mouvement anarchiste individualiste. Serge écrivait dans la presse révolutionnaire et y proclamait son adhésion à ce nouveau bolchévisme, il le présentait d'une telle façon à ce qu'il nous paraissait aimable et porteur de promesses, mais quand je suis allé le voir à Petrograd avec Arlandis (qui avait également milité dans l'individualisme), il nous ouvrit son cœur, avouant tout le contraire de ce qu'il écrivait dans ses articles. Il nous mit en garde contre la Tchéka, contre la dictature du parti, etc. Il nous expliqua que les Syndicats étaient une caricature fondée sur le piston et la bureaucratie, et qu'il y avait des compagnons en prison. Plus tard, à Moscou, je rendis visite à Emma Goldman, que je devais ensuite rencontrer quotidiennement. Elle me confirma qu'il y avait de nombreux compagnons emprisonnés et je pris l'initiative de mettre sur pied une commission pour intervenir auprès de Lénin ; le reste des membres de la délégation espagnole (ils étaient communistes tous les quatre) rejeta l'idée, même s'ils nommèrent finalement Maurín pour faire partie de la commission. Ils ne voulaient pas que ce fût moi. Maurín revint très satisfait d'une première entrevue avec le secrétaire de la Tchéka, disant qu'il n'y avait pas à faire quoi que ce soit : « Il ne s'agissait pas d'anarchistes mais de simples bandits et contre-révolutionnaires » d'après les informations reçues. Comme nous insistâmes quand même, Maurín abandonna la partie et je fus nommé. Nous nous rendîmes en délégation rencontrer Lounatcharski, commissaire de l'Instruction Publique, qui du reste me sembla très honnête ; il nous renvoya au patron de la Tchéka ; et pendant deux semaines nous avons tourné en rond. Un jour, vinrent au domicile d'Emma Goldman, des compagnes d'anarchistes emprisonnés qui m'apportèrent de nouvelles données sur la répression. Le cas de Voline, qui avait fait partie de l'armée révolutionnaire de Makhno, après s'être battu à Petrograd pour que l'armée blanche ne prît pas la ville, était particulièrement intéressant. Volin était à la tête de la section culturelle. Un jour, il tomba malade et se réfugia chez des paysans ; quand l'armée régulière passa dans cette zone, il alla lui-même à sa rencontre mais, au lieu de l'accueillir les bras ouverts, en tant que compagnons de lutte pour la même cause, ils le firent prisonnier et l'emmenèrent à Moscou où il était en attente d'être fusillé incessamment. Je me souviens aussi de la compagne de Maximoff qui avait fui la déportation en Sibérie par ordre du tsar et se retrouvait lui aussi en prison à présent. C'était une femme de petite taille et, comme elle ne parlait pas français, elle ne faisait que tirer sur la manche de mon blaser : « Compagnon Leval, compagnon Leval ». Il y avait de tels accents dans sa voix que c'en était déchirant. Nous fîmes une série de visites dans les prisons tandis que les anarchistes emprisonnés profitaient de la visite de délégués étrangers pour se mettre en grève de la faim et lancer un appel nous demandant d'intervenir ; mais les délégués commençaient à perdre patience, les bolchéviques nous avaient à l'usure.

> Pendant ce temps se déroule le Congrès pour la constitution de l'Internationale Syndicale et tout paraît perdu pour la cause de Gaston Leval. Il obtient finalement, après les dix premiers jours, que les représentants internationaux prennent une nouvelle initiative pour intercéder en faveur des prisonniers révolutionnaires, cette fois directement auprès de Lénine.
— C'était mon tour de parole cet après-midi-là, je me tournai vers les délégués, je ne me rappelle plus très bien mes paroles mais mon exaltation était telle que je parvins à leur arracher en Congrès d'intervenir une fois de plus : « C'est fini, nous allons voir Lénine ! ».
Arrivés au Kremlin, on nous mena à travers un petit dédale de rues et après l'échec d'une première tentative, Lénine accepta enfin de nous recevoir. Je me souviens que nous sommes montés au premier étage et alors nous étions dans une sorte d'antichambre, il apparut devant nous. Il nous salua en français, un par un ; quand vous lui donniez la main, il vous la serrait et vous regardait pendant trente secondes (trente secondes c'est long quand quelqu'un vous regarde dans les yeux de la façon dont il le faisait), vous demandait qui vous étiez, qui est-ce que vous représentiez, avec beaucoup d'aisance, « sans façon » comme nous disons nous autres Français ; il vous étourdissait presque. Il nous fit passer dans une grande salle avec une table rectangulaire. Le délégué pour l'Angleterre, Tom Mann, qui était un syndicaliste de gauche qui avait beaucoup lutté et qui était celui de nous qui avait davantage de poids, prit place à côté de lui. Il s'exprima en anglais avec Lénine et pendant que celui-ci lui répondait, je voyais Mann changer de mine et le doute se peindre sur son visage au lieu des hochements de tête affirmatifs dont il usait au départ. Tandis que tous deux parlaient, je passai derrière eux et pus m'asseoir au bout de la table. Ensuite Lénine s'adressa à nous tous et nous dit qu'au vu de la façon dont venait de s'exprimer le délégué anglais, nous étions très mal informés parce que les prisonniers qui se trouvaient là n'étaient pas des anarchistes mais des bandits qui avaient pactisé avec les généraux blancs, fait dérailler des trains, assassiné des centaines de personnes… C'est alors que j'intervins : « Excusez-moi, camarade Lénine, mais je me suis rendu à la prison de Taganka et parlé justement avec Voline, et ce qu'il m'a dit ne concorde absolument pas avec tout ceci, voici ce que Voline a fait… » ; Je parlai alors de son journal, ses conférences, son engagement dans la lutte contre le général Dénikine, etc, avec beaucoup de précision, données à l'appui. Je voyais Lénine surpris, je ne dirai pas étonné, mais presque. Il y avait une caractéristique chez lui, quand d'autres parlaient, il regardait au plafond et souriait avec une espèce de cynisme de sorte que l'orateur perdait son inspiration au bout de quelques minutes. Mais moi il m'écouta, et quand j'eus terminé, il resta visiblement décontenancé et se mit à ruminer la question : « S'il en est vraiment comme vous le dites, cela change complètement l'aspect du problème, je demanderai un supplément d'information et nous verrons ce qu'on peut faire, parce que l'information dont je dispose, ne concorde pas… » A ce moment-là il retrouva son point de départ : « … Il faut que vous compreniez que nous nous trouvons dans une situation extrêmement difficile, nous devons lutter non seulement contre les contre-révolutionnaires traditionnels mais aussi contre des révolutionnaires passés à la contre-révolution comme c'est le cas de nombreux anarchistes… ».
Plusieurs délégués et moi-même nous demandâmes alors que fût reconnue la liberté d'expression pour les révolutionnaires à gauche du bolchévisme, Lénine dit alors qu'il ne pouvait pas y satisfaire. Nous demandâmes alors la remise en liberté des prisonniers en grève de la faim, ce à quoi il nous répondit qu'il poserait la question devant le politburo, mais qu'il avait besoin d'une demande officielle de notre part jointe à un document signé de Trotsky par lequel celui-ci en prenait toute la [responsabilité], et nous nous fîmes une comédie mutuelle : lui feignant de ne pouvoir en décider et nous faisant semblant de le croire. Il fut convenu qu'on nous répondrait le lendemain à l'Hôtel Lux, où nous logions. Vers midi on nous apporta une note signée de Trotsky, par laquelle il endossait toute la responsabilité de l'affaire, reprenait les accusations envers les anarchistes et nous répondait que tout ce qu'il pouvait faire c'était de les mettre en liberté à condition qu'ils partent pour l'étranger. Nous avons dû accepter, autrement ils seraient morts en prison.

> Comment s'est passé le Congrès ? Avez-vous pris contact avec d'autres forces politiques de la gauche russe ?
— Le Congrès avait été ainsi arrangé que les bolchéviques gagnaient forcément toujours. On votait en fonction du nombre de membres des organisations représentées. La CNT avait déclaré un million d'adhérents mais les Syndicats russes, nous avait-on dit, avaient huit millions d'adhérents, c'est pourquoi ils avaient toujours une majorité écrasante. De plus, alors que pour les Congrès du PC, la Lituanie, la Géorgie, etc., ne constituaient des partis indépendants, au Congrès syndical de 1921, il y avait une délégation pour chacune de ces républiques, ce qui pesait aussi sur les décisions.
Il arriva une fois, alors qu'on nous avait permis de faire une intervention, suite à une prise de parole intempestive de Boukharine répétant les attaques contre, les anarchistes et nous critiquant nous les délégués qui étions intervenus auprès de Lénine, que nous fîmes un tel scandale que le président fit entrer plusieurs hommes armés de fusils et de baïonnettes. Nous continuâmes malgré tout à parler jusqu'au bout.
Je parlai à Alexandra Kollontaï, qui militait das une fraction gauchiste du PC russe appelée L'Opposition Ouvrière. Je me souviens qu'elle m'avoua amèrement un jour : « Nous ne pouvons faire la moindre propagande, tout nous est interdit, nous ne pouvons publier de bulletin ni nous réunir au-delà d'une demi-douzaine de personnes… ». Et c'était la même Alejandra Kollontai qui avait défendu Lénine quand Kerenski le persécutait !

> A son retour en Espagne et jusqu'à son exil forcé en Argentine, Gaston Leval parcourt la péninsule pour recueillir des données pour son futur ouvrage Structure et fonctionnement de la société communiste libertaire. Sa préoccupation, avec celle du changement social, était la formation des militants cénétistes. Y avait-il une capacité révolutionnaire réelle dans l'anarcho-syndicalisme espagnol ?
— Il faut tenir compte du fait que les luttes menées par notre mouvement au cours des périodes de répression, où tout était objet de poursuites, entravaient souvent ce travail de formation. Mais son salut, malgré les hauts et les bas, vint des compagnons aux idées très fermes qui restèrent sur la brèche. Il y avait la volonté de créer une société nouvelle, on ne savait pas très bien comment, mais la volonté d'y parvenir existait. Il y avait unepratique syndicale importante, un sens des réalités, et également une certaine pratique de l'organisation qui, si elle n'était pas aussi importante que nous l'aurions souhaité, était déjà très utile. En 1872 déjà, à la Conférence de Saint-Imier, il s'était dit au sujet de l'organisation des études statistiques de la Première Internationale, que la centrale espagnole était la mieux préparée. Ensuite il y eut des périodes où presque tout s'était perdu, des périodes de répression pendant lesquelles la forme organique des premiers temps disparut et il ne resta que la lutte plutôt idéologique et faiblement syndicale ; il manquait sans doute un noyau de militants de premier plan comme ceux de la première et deuxième générations internationalistes.

> L'organisation ou non des Syndicats en Fédérations par branches de production fut l'objet de frictions lors de plusieurs Congrès de la CNT. Pour les uns il s'agissait d'articuler l'anarcho-syndicalisme avec efficacité revendicative et révolutionnaire, d'autres pensaient qu'on s'éloignait ainsi de l'orthodoxie anarchiste et que cela conduisait à une dangereuse bureaucratie. Quel est votre avis dans la polémique à propos des Fédérations d’Industrie, qui tend aujourd'hui à se reproduire dans les rangs de la CNT ?
— Pour ma part, si je ne me suis jamais considéré comme un syndicaliste, en effet j'ai toujours été plutôt anarchiste, j'ai été partisan des Fédérations de l'Industrie qui furent préconisées par la délégation des Asturies, menée par Quintanilla, au Congrès de 1919, et rejetées par la majorité du Congrès, sous l'influence des éléments démagogiques, qu'il y a également eu dans notre mouvement. Elles étaient rejetées au nom de la liberté et du fédéralisme. Alors que se fédérer veut dire s'associer, beaucoup étaient d'avis, au contraire, que cela signifiait la dispersion en cellules indépendantes auto-suffisantes. Il y a fatalement un lien, une coïncidence dans les activités, entre un Syndicat de la Métallurgie de Barcelone, Valence, Málaga ou des Asturies, et la coordination est nécessaire. La Fédération apparaît comme une nécessité parce que la vie économique est un tout, un ensemble. Tel a souvent été le point faible des militants libertaires, non seulement en Espagne mais partout ailleurs : ne pas voir l'évolution de la vie économique. Pourtant, à la naissance du mouvement en 1870, Anselmo Lorenzo le rapporte déjà, des Fédérations Nationales des Métiers se constituèrent, il y avait une solidarité indispensable et inévitable.
Pendant la guerre, j'ai été une fois à Alcoy, où beaucoup de choses intéressantes ont été faites, et j'ai appris, par exemple, que le Syndicat des Métallurgistes avait inventé une technique de fabrication des fusils, et pour rayer le canon des fusils, un travail très spécial. Ainsi donc, à Barcelone ils demandaient à cor et à cris de faire la même chose et n'y arrivaient pas. Par ailleurs, à Barcelone nous manquions d'acier rapide et de cuivre électrolytique pour fabriquer les cartouches, et j'eus connaissance qu'il y avait des tonnes ce ces matériaux à Madrid et qu'ils ne savaient pas quoi en faire. Ce sont deux exemples mais on pourrait les multiplier.

> Quel jugement portez-vous sur la fondation de la FAI et son parcours par la suite ?
— Quand la FAI a été créée, j'étais en Argentine, à dire vrai il n'y avait jamais eu d'organisation anarchiste sérieuse, et je crois qu'il n'y en ait jamais existé (spécifiquement anarchiste parce que je crois que la CNT a été une organisation anarchiste à caractère syndical). Il y avait, comme en France, de nombreux éléments rebelles qui venaient à la FAI sans savoir ce qu'était l'anarchie. J'ai moi-même polémiqué dans la presse avec certains rédacteurs qui croyaient être les inventeurs du communisme libertaire et autres choses de ce genre. C'était parfois la formation théorique qui faisait défaut même s'il y avait également des compagnons bien formés, car il y avait de tout. Il faut reconnaître que, quelquefois, certains membres de la FAI, pour avoir adhéré à l'idéal anarchiste en théorie (sans en connaître parfois les théoriciens) se sont trop souvent crus supérieurs parce que l'Anarchie était un idéal supérieur, et, en vertu de cette supériorité , se sont crus en droit d'orienter, presque autoritairement au besoin, le mouvement syndical à caractère libertaire. Mais considérer, comme l'ont fait certains, la FAI comme un parti politique, est une erreur, parce qu'il y avait dans le mouvement une claire connaissance des réalités, un sens responsable du syndicalisme et un esprit vraiment libertaire, il n'était nul besoin de cette semi-dictature que d'aucuns prétendirent à l'occasion exercer.
Puis, quand la révolution eut lieu, je constatai l'incapacité à s'organiser de nombreux éléments de la FAI. Je ne m'en rendis pas compte tout de suite, ce fut surtout plus tard, en récapitulant, en faisant le bilan de l'action de chacun, que j'en vins à cette conclusion qui démentait en partie la thèse que j'avais moi-même soutenue. Parce que moi j'étais partisan de l'organisation anarchiste et qu'elle exerce un rôle actif dans la préparation de la révolution et peut-être pendant celle-ci, j'avais même publié une étude qui s'étendit sur plusieurs numéros d'un de nos journaux qui paraissait à Madrid (je ne me souviens plus s'il s'agissait de Nueva Senda, où je préconisais une structuration organique de la Fédération Anarchiste, divisée en secteurs d'action : travail de propagande, travail anti-militariste, de formation intellectuelle, de formation des militants et autres activités de ce genre ; organisation technique répondant à la complexité des différentes activités devant être déployées, mais pour rassembler les éléments les plus conscients, pas pour exercer une quelconque espèce de dictature sur le mouvement syndical.

> Que pensez-vous du parallélisme qui a été quelquefois établi entre la FAI et l'alliance de Bakounine à l'époque de la I° Internationale ?
— On en a parlé ces dernières années mais pas à l'époque. Il faut tenir compte du fait que la I° Internationale était une organisation qui subissait l'influence de toutes les tendances, depuis l'anarchisme jusqu'au réformisme ou le marxisme, ce qui n'était pas le cas de la CNT. Mais c'est que, de plus, l'Alliance de Bakounine était au départ composée de trente à trente-cinq intellectuels de premier ordre, qui se dispersèrent ensuite découragés par les difficultés de l'œuvre révolutionnaire. L'un deux fut le ministre de l'Education Nationale de la France, celui qui œuvra davantage pour le renouvellement de l'enseignement ; d'autres, comme Élisée Reclus, étaient des figures d'avant-garde dans le domaine scientifique. Cette sorte d'aréopage n'a jamais prétendu commander mais apporter des éléments pour la lutte. Cependant, à la FAI, sauf exceptions, il n'y a pas eu la formation intellectuelle ou idéologique correspondant à l'influence quelle a eu ou cherché à exercer et, ne l'ayant pas, ce qui ne pouvait pas se faire par la conviction, se faisait par l'imposition, et cela l'a rien à voir avec l'anarchie.
Pendant la révolution, le rôle de la FAI revêtit surtout un caractère politique, ils ne participèrent pas aux collectivités ; entendons-nous bien, de nombreux compagnons organisateurs des collectivités appartenaient aussi à la FAI, mais ils le faisaient car ils appartenaient en même temps à la CNT, et c'était celle-ci qui agissait avec son esprit organique et organisateur. A Barcelone, par exemple, la FAI, et moi avec eux, avions des discussions interminables mais il était rare que des solutions soient apportées, on parlait. J'ai écrit plus tard dans Il [« El » dans le texte] Libertario de Milan, que toutes nos séances n'avaient pas contribué faire pousser un petit pois ni à fabriquer une paire d'espadrilles. Le travail se faisait dans les Syndicats et les collectivités.

> Vous ne mettez pas explicitement en relief dans votre ouvrage ces aspects de la révolution espagnole…
— Dame, tout n'a pas toujours été parfait. Je parle dans mon livre, avec conviction et sincérité, de tout ce qui a été bien fait parce qu'on a beaucoup, énormément fait. Mais il y a aussi eu des ratés, pas pour l'ensemble du mouvement anarchiste ni de façon majoritaire. Le sens commun, la haute moralité de nombreux compagnons, l'idéalisme sincère qui les animait, tout cela avait le dessus en fin de compte pendant la révolution, et il ne faut pas oublier que c'est une situation où tout quidam peut laisser libre cours à sa pensée et ses bonnes idées.
En France un certain sens halluciné de l'anarchie exista bel et bien à un certain moment de l'histoire. Ce fut la période appelée « héroïque », le temps des bombes, de Ravachol et autres. En l'examinant avec objectivité, j'en viens à la conclusion qu'elle s'explique en raison des difficultés existantes pour arracher au mouvement ouvrier un sens révolutionnaire, c'est-à-dire par désespoir, au sens espagnol du mot désespoir qui implique aussi de l'exaspération, on attaquait la société à coups d'attentats, ce qui fut plus préjudiciable que favorable…

> Pendant la Dictature de Primo de Rivera, Gaston Leval est obligé de s'exiler en Amérique du Sud ; auparavant il exerce comme instituteur rationaliste dans une école anti-autoritaire créée par le Sindicato del Puerto de La Coruña [Syndicat du Port de La Corogne]. En Argentine il passe deux années qu'il appelle de « lutte pour la vie », il travaillera finalement comme journaliste et obtiendra deux ans plus tard deux postes dans l'enseignement secondaire, dont il est dépossédé en raison de des idées. Entre-temps, il classe du matériel de sociologie et d'économie espagnoles. Avec les moyens que lui fournissent les anarchistes de Buenos Aires et avec de faux papiers fournis par le consul espagnol à Córdoba, impressionné par l'une de ses conférences, il parvient à revenir en Espagne, laquelle est déjà plongée dans la guerre civile.
— Je suis entré par Gibraltar et de là je suis passé à Málaga. Mes premières impressions furent plutôt pessimistes, il y avait trop de triomphalisme et une certaine imprévoyance sur le plan militaire, alors que les fascistes étaient à Antequera et que Franco se trouvait à douze kilomètres de Madrid. Je n'avais rien d'un stratège, il s'agissait de simple bon sens. Il semblerait que Largo Caballero ne voulût pas fournir l'armement dont la ville avait besoin en raison de rivalités politiques. Je me souviens avoir connu de bons éléments, parmi les confédérés un certain Mora, de Séville. Le délégué militaire du gouvernement républicain, qui était déjà à Valence, le colonel Simon, connaissait très bien ce qu'on appelle malheureusement « l'art de la guerre »… ainsi qu'un commandant, Pelayo, excellent artilleur ; c'étaient des gens honnêtes et sincères, antifascistes convaincus. Je partis avec eux pour Valence et ils me demandèrent de les soutenir dans leurs démarches en vue d'obtenir des moyens.
A Valence aussi régnait un certain triomphalisme. Je me souviens que dès mon arrivée je fis une conférence au théâtre sur le sujet «Les tâches immédiates de la CNT », je posai le problème du manque de vivres et de certains aliments de première nécessité et esquissai un plan pour essayer de pallier les insuffisances. Le public m'applaudit mais les compagnons, comme Higinio Noja Ruiz, qui étaient sur l'avant-scène, me dirent que j'étais trop pessimiste.
D'autre part, sur le plan militaire comme politique, j'ai été et je suis en désaccord avec la collaboration avec la République telle que l'a menée la CNT, même s'il faut tenir compte du fait que nous étions seuls et que nous trouvions dans une situation imprévue et imprévisible. De mon point de vue, il aurait été nécessaire de constituer une force militaire propre aux côtés de la force républicaine, pas contre elle, parce que la guerre à l'arrière-garde aurait été un massacre. Conserver notre indépendance, nos méthodes de luttes inspirées par la guerre de guérillas, et ne pas nous soumettre à la stratégie et aux tactiques des professionnels de la guerre, qui là l'emportaient sur nous.

> Quel a été votre premier contact avec les collectivités ?
— Quelques jours seulement après mon arrivée à Valence, en novembre 1936, on me demanda de donner une conférence à Carcagente, où l'affiliation à la CNT était de 41%. A mon arrivée, je tâchai de me renseigner le plus exactement possible sur ce qui avait été fait. C'était extraordinaire. Après la fuite des propriétaires terriens, l'agriculture avait été totalement réorganisée, essentiellement des agrumes, sans qu'il fût nécessaire de recourir en aucun moment à la force. On proposait aux paysans qui tenaient à conserver leur propriété individuelle et dont les terres se retrouvaient au milieu d'une zone collectivisée, des terres meilleures que celle qu'ils possédaient, dans une autre zone, et on les aidait à s'y établir du moment qu'ils n'exploitaient personne. Mais les cas étaient très rares. J'ai parcouru des orangeraies, dont certaines s'étendaient sous la juridiction de cinq villages, le soin apporté aux cultures était parfait, pour certains on avait pris les devants, en cas de guerre prolongée et de pénurie des denrées, en semant entre les orangers des pommes de terre primeurs. Le fonctionnement était à la fois plus simple et beaucoup plus complet que je n'avais imaginé. Il se fondait sur l'assemblée publique des agriculteurs, syndiqués ou non. Un comité qui comptait une section technique composée de six membres chargés de diriger la production (et dont faisaient partie de leur plein gré quelques anciens exportateurs), et une section administrative de cinq membres qui se chargeait de la comptabilité. Quelque temps plus tard se mit en marche la socialisation des diverses industries et quand je revins en février 1937, la section locale de l'UGT avait adhéré aux réalisations révolutionnaires. Après avoir vu tout cela et quand vint l'heure de m'adresser aux paysans qui attendaient mes orientations, j'avouai sincèrement : « C'est moi qui dois apprendre de vous et non vous de moi… ». Tout ce que j'ai entrepris, a été de les pousser à la coordination avec d'autres collectivités, ce qui fut pleinement obtenu, l'exportation d'agrumes finit par fonctionner beaucoup mieux que sous le capitalisme et par constituer une source de devises pour la République. Ces gens simples étaient dans de nombreux cas bien en avance sur ce que je pouvais leur conseiller, et, bien entendu, ils dépassaient par leur pratique révolutionnaire leurs leaders supposés, qui prononçaient pendant ce temps des discours depuis les tribunes des capitales.

> Gaston Leval parcourt à plusieurs reprises les régions non « libérées » par le fascisme, en prenant des notes sur les expériences d'autogestion agricole et industrielle, tout en essayant d'apporter des connaissances techniques qu'il avait déjà couchées sur le papier dans Structure et fonctionnement de la société communiste libertaire. De même il essaye de faire en sorte de rationaliser au maximum la production et la distribution dans la mesure où le permettait la situation.
— J'ai pris contact avec le secrétariat général de la CNT, Mariano Vázquez, et avec un autre membre du Comité National, ayant une solide formation, qui s'appelait Cardona Rosell. Avec lui, avec un autre compagnon qui avait été technicien à la Société des Nations, Higinio Noja Ruiz et avec d'autres, nous avons essayé de constituer une commission de conseil. Vázquez « Marianet » m'envoya chez Juan López qui était alors Ministre du Commerce. Mon impression fut décevante. Quand j'arrivai au Ministère, je trouvai des rangs de tables avec des machines à écrire et des garçons et filles ayant fui la capitale : la bureaucratie de Madrid. Je demandai à voir Juan López et on m'indiqua un escalier ; en arrivant sur le palier, je trouvai un travailleur accroupi installant un tapis, et un monsieur debout discutant de la largeur à poser (moi qui étais venu d'Argentine pour prêter main forte à la révolution et ce type qui parlait tapis) ; je dus attendre qu'il eût fini de parler avant de pouvoir lui demander : S'il vous plaît, où puis-je trouver le compagnon López ? « … ». «C'est moi ». C'était le ministre qui était occupé à discuter de la pose du tapis ! Quand je me présentai, il dit : « Dame, Leval, justement tu tombes bien, parce que ce sont tous des socialistes et ils m'ont fait venir de Madrid, il faut que tu restes au Ministère. » Je m'y refusai absolument, je n'étais pas à la recherche d'un poste dans la bureaucratie. Finalement, une proposition fut adoptée, à Barcelone, pour constituer un Centre d’Études Économiques, afin de préparer les jeunes au travail d'organisation et d'administration de l'économie révolutionnaire. Les dix-sept syndicats soutinrent l'idée, et celui de l'Industrie Chimique nous fournit un local Via Layetana où il y avait de la place pour deux cents jeunes.

> Leval considère l'expérience des collectivités espagnoles comme la plus importante du mouvement ouvrier : « On parle encore de la Commune de Paris et la révolution espagnole est allée incomparablement plus loin ». Pendant les journées de Mai-68, Gaston Leval est appelé plusieurs fois pour expliquer à l'amphithéâtre de la Sorbonne en quoi avait consisté l'autogestion révolutionnaire espagnole devant les étudiants cherchant des formules libertaires pour une société nouvelle.
— Je crois qu'une partie de l'opinion publique, du moins dans les nations occidentales, réagit contre l'Etat, voit bien le danger de cette institution pour la liberté humaine, et cherche un chemin différent. La lutte contre l'État est l'un des éléments les plus importants face à la tendance naturelle de celui-ci à se renforcer et à croître, menaçant de son gigantesque développement l'avenir humain. Quand on commence à prendre conscience à travers l'histoire de toute l'œuvre négative de l'État, on en arrive à la conclusion que nous nous pouvons pas le laisser nous écraser et qu'il est important de s'organiser pour lutter…

> En plus de son œuvre sur les collectivités, Gaston Leval est l'un des meilleurs connaisseurs de Bakounine, et a publié en français sur sa pensée de nombreux ouvrages outre des brochures et des centaines d'articles.
— Bakounine a été désavantagé par rapport à Marx, sans compter son propre manque d'intérêt pour classer ses écrits, car Marx publie ses œuvres de son vivant et un groupe de gens se forme qui n'a de cesse de mettre à jour et systématiser sa pensée. Ce n'est que pas mal d'années après la mort de Mikhaïl Bakounine que Guillaume commence à publier une partie de ses textes. Il y a encore des écrits inédits… C'est un penseur d'une grande profondeur qu'on ne connaît bien que sous l'aspect de combattant sur les barricades, prisonnier évadé de Sibérie, etc. Tout cela est vrai mais c'est aussi un grand théoricien, défenseur des lois de la nature face aux lois humaines, du collectivisme, qui apporte des idées sur la pédagogie, qui défend les droits des femmes et de l'enfant avec un grand sens de la justice qu'on ne trouve pas toujours chez Proudhon ; il y a une grande éthique bakouninienne. Ensuite l'anarchisme a également été interprété à tort comme le rejet de toute forme d'organisation alors que Bakounine était un grand organisateur, à l'instar de Malatesta. Je prépare également un ouvrage qui s'intitulera La civilisation libertaire où j'analyse les aspects constructifs de l'anarchisme. Pour moi, un ouvrage de base est « L'entraide », où l'on trouve un fondement biologique et où sont envisagées les forces constructives de la société. Je tâche de montrer tous ces aspects, tant du point de vue philosophique qu'économique. Mella, Reclus, Malatesta … sont des penseurs qui s' efforcent de démontrer la validité des conceptions constructives pour une société future.

 

★  La dernière entrevue avec Gaston Leval

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