★ CONTRE L’EXTRÊME-DROITE, LA LUTTE DES CLASSES LÀ ENCORE

Publié le par Socialisme libertaire

Antifascisme

On assiste partout dans le monde à la montée d’idéologies réactionnaires et xénophobes et à l’instauration de régimes s’appuyant dessus. Que valent les raisons couramment avancées pour expliquer le succès de ce qu’on qualifie globalement d’extrême-droite, et les mesures préconisées pour la contrer ? C’est ce qu’on va tenter de voir, en France, avec le Front national et une Marine Le Pen attendue au second tour de la prochaine présidentielle.

Depuis le début du XXe siècle, on range sous l’appellation « extrême-droite » des courants d’idées (de Charles Maurras à Alain de Benoist, en passant par le fascisme et le nazisme…) et des Etats assez divers (des régimes de Pétain ou de Franco aux juntes latino-américaines à la Pinochet, ou bien aux gouvernements musclés à la Orban en Europe de l’Est…). S’ils peuvent diverger, sur le plan économique, en étant soit pour un ultralibéralisme soit pour une strict interventionnisme étatique, ces courants et Etats partagent en général un nationalisme exacerbé (avec l’exaltation de quelque passé glorieux) et le désir d’un pouvoir très autoritaire s’appuyant fréquemment sur l’armée et une Eglise ou une religion, et incarné par un homme (ou une femme, depuis quelques décennies) possédant un certain charisme. L’anticommunisme les a aussi animés fortement, en Europe de l’Ouest, dès la constitution des Partis communistes et de l’Union soviétique. En France, les ligues de l’entre-deux-guerres et les organisations se revendiquant du fascisme l’ont montré ; mais tandis que les premières, volontiers nostalgiques de la monarchie ou aspirant à la venue de quelque nouveau général Boulanger, se cantonnaient à un antiparlementarisme virulent contre cette « gueuse » de République, les secondes soutenaient Mussolini dans sa construction d’un nouveau système totalitaire qui, basé sur les corporations, encadrait étroitement la population et entrait en concurrence avec celui de Staline pour opposer l’internationale fasciste à l’internationale communiste dans la conquête du monde.

Avec l’implosion du bloc soviétique qui a entraîné partout le déclin des PC, le racisme tend de nos jours à accompagner le nationalisme davantage que l’anticommunisme dans les discours de l’extrême-droite. A l’Est, ses partis et régimes ont fructifié après la fin de l’URSS sur un sentiment national soudain réveillé chez de nombreux peuples qui avaient été brimés sous son emprise et celle de ses Etats satellites pendant des décennies – de là les guerres dans l’ex-Yougoslavie. Mais l’ouverture au capitalisme de ces nouveaux marchés européens a aussi produit une considérable dégradation du niveau de vie, qui contribue aujourd’hui beaucoup à y développer une hargne contre les migrant-e-s d’autres continents. Une situation économique dégradée n’est cependant pas toujours à l’origine du violent rejet suscité par ceux-ci – ainsi, en Suède, les hooligans néonazis multiplient déclarations et actions à leur encontre alors que le niveau de vie est très élevé dans le pays…
 

A QUOI TIENT LA BONNE SANTÉ DE L’EXTRÊME-DROITE ?

 

En France, le slogan « F comme fasciste, N comme nazi (1) » est souvent lancé contre le Front national (voir l’encadré sur lui en bas de page) ; mais, quoiqu’il constitue une jolie trouvaille, il lui convient assez peu au sens historique de ces termes. Le discours xénophobe du FN pourrait le rapprocher d’un Hitler (davantage que d’un Mussolini), mais il ne préconise bien sûr pas ouvertement de « solution finale » autre que limiter le nombre des « étrangers » (qui lui déplaisent) sur le sol français ; et le repli de la France sur ses frontières qu’il promet à grands cris traduit plus le souci d’attirer démagogiquement à lui, par cette proposition qu’il ne serait pas forcément en mesure de tenir s’il accédait au pouvoir, que la volonté d’appliquer une politique dirigiste en réorganisant l’économie à cette échelle. Quant à son parti pris autoritaire, il ne détonne au fond guère dans le paysage politique français. En cette époque où l’individualisme triomphant va de pair avec l’aspiration à un consumérisme effréné, l’accentuation du contrôle social sur les « mauvais citoyens » au prétexte d’assurer la sécurité des « bons » est admise par une large part de la population, ce qui convient au pouvoir quel qu’il soit. Les gouvernants de droite comme de gauche ont donc multiplié les lois sécuritaires ces dernières décennies, et l’Etat d’urgence décrété en 2005 après les attentats djihadistes contre Charlie et l’Hyper Cacher a encore forcé le trait d’une Ve République de plus en plus coercitive.

Un nombre grandissant d’électeurs et électrices ne se contentent toutefois pas de l’orientation policière retenue par le PS et Les Républicains, et choisissent de voter FN. On peut certes voir là, comme il se dit fréquemment à l’extrême-gauche pour critiquer la « dérive » de ces formations, le signe que cette partie de l’électorat préfère tout simplement l’original à la copie, mais cela ne suffit pas à éclairer la vogue actuelle d’une Marine Le Pen. Alors, qu’en est-il des autres raisons de cette vogue répertoriées par les « experts » ès extrême-droite et reprises çà et là par les médias – notamment la crise économique, la multiplication des migrations, des frustrations diverses, ou le désenchantement lié à un échec des régimes « communistes » qui aurait signé la fin des « utopies » ?

La « crise » alimente le sentiment anti-européen ?

L’idée-force du discours médiatique est qu’en développant chômage et précarité la « crise » (2) – un élément conjoncturel, donc – renvoie partout dans le monde les classes populaires vers l’extrême-droite. Concernant la France, on nous affirme aussi que l’ancienne base électorale du PC vote FN, et que c’est là LE vote de protestation contre « l’Europe » ou les migrant-e-s. Voilà une parfaite construction idéologique qu’il convient de démonter.

D’abord, le vote protestataire vise pour une large part le système capitaliste (même si le FN utilise plutôt les termes d’« hyperlibéralisme » et de « mondialisation sauvage »), et non un quelconque épisode de son histoire. Les médias le savent très bien, mais quand ils décrivent les effets de cette fameuse crise, ils se gardent de joindre à l’appauvrissement des plus démuni-e-s l’enrichissement des plus fortuné-e-s, par précaution. Convaincus que rien n’est possible en dehors de ce système basé sur le seul profit, ils cherchent à éviter toute dénonciation de ses méfaits, en qualifiant celle-ci de « dérive populiste » (d’extrême-droite ou d’extrême-gauche, comme si le populisme était leur exclusivité). Ils ne mentionnent donc les rémunérations et autres primes mirobolantes des cadres sup qu’en d’autres occasions, et pour se réjouir des bons résultats de « nos » entreprises.

Ensuite, le vote protestataire passe beaucoup par l’abstention – laquelle, en oscillant entre 40 % et 55 % selon les scrutins (à l’exception des présidentielles et des référendums), relativise fort l’envolée du FN. Or, dans l’ancienne base électorale du PC (les ouvriers d’usine), on recourt plus facilement à cette abstention qu’à un bulletin Le Pen (d’après l’institut OpinionWay, les ouvriers et ouvrières représentaient 51 % des abstentionnistes aux régionales de 2015). Le vote pro-FN est quant à lui largement pluriel depuis que Le Pen père a passé le relais à sa fille et qu’ils se sont publiquement brouillés. Le CV du Jean-Marie nuisait à l’image du parti ; aussi celle-ci a-t-elle été « normalisée » avec la « vague bleu Marine » des cantonales 2011 : cette Marine éructe moins que son père (elle laisse un tel exercice à la fachosphère sur Internet) ; pour mener à bien sa stratégie attrape-tout, elle a le double avantage d’être une femme et une avocate, et elle a accentué le discours « social » du FN. Après la chute du mur de Berlin en 1989, ce parti a en effet tourné le dos à l’ultralibéralisme, et adopté comme nouveaux mots d’ordre l’opposition à l’impérialisme américain et la défense des travailleurs. Les adeptes de la Légion étrangère, les cathos intégristes et autres réacs qui prisent tant le tortionnaire de la guerre d’Algérie peuvent toujours râler contre les choix de sa benjamine : c’est une clientèle électorale à la fois captive et déclinante par son âge, qui ira voter pour la seule figure d’extrême-droite en mesure d’accéder au second tour de la prochaine présidentielle ; par ailleurs, la députée du Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen est là pour la réconforter. L’électorat lepéniste actuel compte une proportion croissante d’enseignant-e-s et autres fonctionnaires, moins gêné-e-s qu’avant pour afficher leur préférence : on peut désormais voter et même adhérer au FN en étant de couleur, homo ou « juste » femme, et sans plus être aussitôt présenté comme un beauf – macho, idiot, prêt à sortir son flingue et analphabète –, alors pourquoi s’en priver ? Le « Front » est aujourd’hui reconnu par la bourgeoisie ; son encadrement, plus policé et donc « respectable » depuis qu’il a été renouvelé, se prépare à assurer la gestion de l’appareil d’Etat en se faisant la main sur les communes et les régions.

Enfin, le vote protestataire ne traduit pas une répugnance générale par rapport à l’idée d’une union européenne dans l’absolu, et bien plutôt un rejet de l’Europe telle qu’elle existe dans le système capitaliste. Ce rejet n’est pas l’apanage de l’extrême-droite, mais il a deux causes principales, d’ordre économique, qui alimentent la dynamique du FN : l’énorme hausse des prix qu’a entraînée le passage du franc à l’euro il y a quatorze ans – et qui a grevé considérablement le pouvoir d’achat des ménages à bas revenus tandis qu’il en enrichissait d’autres ; l’existence dans cette Europe-là de différences dans les rémunérations et dans la protection sociale, qui attise, en France notamment, une peur de la « concurrence déloyale » représentée par les migrant-e-s de certains autres pays, du fait que le patronat (dans le BTP, la grande distribution…) cherche toujours, en employant cette main-d’œuvre corvéable à merci (au noir et/ou à des horaires et cadences explosés), à casser les tarifs et conditions de travail existants (3).

En découle la grosse défiance par rapport aux responsables politiques de gauche comme de droite qui pousse une fraction de la population dans les bras de l’extrême-droite. Les médias s’indignent qu’on critique ces responsables politiques au prétexte que cela fragilise la « démocratie » ; ils préfèrent réduire semblable défiance à un réflexe poujadiste du bas peuple récupéré par les extrêmes. Mais quelle confiance pourrait-on avoir dans le personnel de ces courants quand, par exemple, l’électorat français vote « non » à près de 55 % des voix au référendum de mai 2005 sur le traité constitutionnel européen (TCE) et que, sous les présidences de Chirac puis de Sarkozy, les gouvernements s’asseyent sur les résultats du scrutin (4), permettant à Le Pen de surfer sur ce véritable « déni de démocratie » ? Loin d’abandonner le TCE, le Premier ministre Villepin en a repris les principaux éléments en 2007 dans le traité de Lisbonne… qu’il a fait adopter l’année suivante par la voie parlementaire, évitant par cette pirouette le « non » d’un second référendum.

Les migrations entretiennent un racisme… populaire ?

Autre approche idéologique courante du vote pour l’extrême-droite, ou contre l’Europe : c’est le manque d’éducation qui rendrait les classes populaires perméables au racisme et les attirerait vers les frontistes, contrairement aux classes supérieures ou moyennes – lesquelles seraient, grâce au polissage de leur culture universaliste, en mesure d’éviter l’« ignominie ». On nous oppose là le camp du Mal incarné par l’extrême-droite (même si tous les extrémismes sont en fait visés par ce raisonnement, puisque ceux-ci doivent forcément déboucher sur de l’intolérance et du totalitarisme, selon les leçons que l’on veut nous faire tirer de l’Histoire) au camp du Bien représenté par la démocratie parlementaire – avec la formidable tolérance, etc., qu’offrirait le pays des droits de l’Homme.

Le racisme serait ainsi une épidémie touchant en priorité, sinon en exclusivité, les classes populaires ?
Encore un de ces grossiers mensonges dont les médias et les dirigeant-e-s politiques ont le secret : non seulement le racisme fleurit dans toutes les classes sociales (même s’il est plus ou moins caché selon les milieux) et il n’a pas grand-chose à voir avec le savoir, mais l’histoire de France montre qu’il a frappé jusqu’à nos jours tour à tour les communautés juive, arabe, italienne ou espagnole, noire, asiatique… Il serait aussi aberrant de prétendre que tous les grands écrivains et théoriciens sont de gauche et antiracistes, de par l’opération de la Sainte-Culture, que d’attribuer le code de l’indigénat subi par les Algérien-ne-s ou le massacre des Kanak au début du XXe siècle au seul souci pour la République française d’assurer par là le bien-être de ces populations, en leur apportant la Civilisation.

Les belles envolées antiracistes proviennent, il est vrai, plus souvent d’intellos que de prolos. Le populo est fréquemment jugé par l’élite, avec condescendance ou un mépris teinté d’indignation, comme incapable, parce que trop ignare, d’apprécier la richesse du « multiculturalisme » et donc toujours prêt à tomber dans quelque « communautarisme ». Il conviendrait sans doute de le soigner par quelque campagne éducative pour le remettre dans le droit chemin, après l’avoir bien montré du doigt et lui avoir fait honte pour son incivilité. Mais voilà, comme il faut avoir quelque chose en commun pour échanger et faire évoluer des points de vue, il est peu probable que pareille démarche aboutisse jamais – surtout si elle est placée sous les auspices de la Morale.

Les conditions de vie matérielles comptent, à la vérité, pour beaucoup dans l’acceptation d’un voisinage, quel qu’il soit. On goûte moins le charme de certaines musiques « exotiques » quand elles résonnent à n’importe quelle heure et à longueur d’année dans un immeuble mal insonorisé que lorsqu’on choisit d’aller l’écouter un soir pendant ses vacances à l’étranger ou dans quelque festival de musiques transcontinentales dépaysantes – mais la remarque vaut pour n’importe quelle musique, quand on sort d’une journée de travail et aspire au repos. Lapalissade : on apprécie mieux ses voisins lorsqu’on est libre de les ignorer ou de leur dire deux mots en décidant de s’avancer jusqu’à la haie de sa propriété… Bref, pour échapper aux préjugés envers l’« autre » et pour apprécier l’apport de sa différence au lieu de la lui reprocher au nom de sa propre norme, il faut être en situation de pouvoir l’accueillir – et l’entassement dans certaines cités au milieu de nulle part y est peu propice (5). Or, quand affleure dans les médias un « débat » sur ces cités parce qu’un « jeune des banlieues » de plus a été tué par la police, et qu’une émeute s’ensuit contre ce racisme-là, il est au mieux évoqué un problème de « quotas » lié à leur ghettoïsation. Ne vivant pas dans les quartiers populaires et ne côtoyant vraiment ni les immigré-e-s ni leur descendance, les bourges peuvent pour leur part discourir sur une « tolérance » dont ils-elles n’ont guère à faire la preuve pour eux-mêmes ; ils n’en opèrent pas moins un tri entre les « étrangers » qu’ils peuvent croiser, sur des critères de… classe voire de couleur, pour choisir les plus fréquentables à leurs yeux et snober les autres.

Des frustrations diverses liées à la fin des utopies ?

Les politologues ont du mal à attribuer l’essor de l’extrême-droite aux seuls milieux défavorisés qui, aux prises avec des difficultés économiques croissantes, deviendraient de plus en plus racistes. Ils-elles avancent donc comme facteur aggravant la faillite de l’idée révolutionnaire : l’absence d’un avenir plus riant que leur quotidien inciterait les prolétaires et une partie des classes moyennes déboussolé-e-s à aller chercher refuge dans les rangs de la droite extrême, ou du moins à grossir son électorat. Qu’en est-il en réalité ?
Les difficultés économiques découlant des crises capitalistes successives et des politiques d’austérité entretiennent depuis les années 1980 un mécontentement social – et celui-ci s’exprime malheureusement plus souvent par la seule abstention ou par un vote Front national aux élections que par des manifs ou des grèves. La panne de l’« ascenseur social » entretient de plus une amertume ou une aigreur, dans les classes populaires mais aussi moyennes, car la croyance en une amélioration possible du sort de leurs enfants par le biais des études se voit davantage mise en défaut qu’avec les générations précédentes, où des enfants d’instituteur sont devenus enseignants de lycée ou d’université et où ceux de milieux plus modestes ont pu intégrer la fonction publique. Les bac + 5 finissent encore, certes, par se caser quelque part, mais avec souvent des CDI très tardifs ou des CDD à répétition… si leurs parents ne sont pas en mesure de leur mettre le pied à l’étrier par leurs relations ou par leur propre activité économique ; sur le marché du travail, un master ne vaut pas un CAP d’électricien ou de plombier, mais ce diplôme ne fait plus rêver grand-monde.

Pour pallier le chômage et la précarité s’est développée une solidarité intergénérationnelle : après avoir été assez contestée dans l’après-68, la famille a retrouvé des vertus notamment parce que, face à l’adversité, on s’est serré les coudes entre ses membres, et c’est la critique soixante-huitarde de cette institution qui a à son tour été critiquée – pas seulement par Sarkozy, on l’a vu avec les mouvements de défense de l’école privée ou d’opposition au mariage pour tous… Mais l’entraide familiale n’a pas que des vertus : comme tout ce qui enferme au lieu de libérer, la dépendance financière de nombreux jeunes par rapport à leurs parents, voire leurs grands-parents (pour se loger ou même se nourrir), constitue un manque d’autonomie assez pesant à la longue, et forcément porteur de frustrations. On a, pour ces raisons et bien d’autres, assisté aux cours des trois dernières décennies à une dérive à droite générale dans les comportements, avec un retour à l’ordre moral et à un certain puritanisme. Cette droitisation de la société a favorisé la banalisation du FN (5), mais la classe politique dans son ensemble en a profité pour détourner la colère sociale sous-jacente sur des « sujets de société » tels que le mariage homosexuel, le voile ou dernièrement le burkini (sur fond d’attentats qui n’arrangent rien). La jeunesse elle-même est aujourd’hui taxée de conservatisme, sur la base de sondages montrant chez elle des votes croissants à droite ou à l’extrême-droite ; ou bien on la dit de plus en plus indifférente à la chose publique, et (pour une petite part, en réalité) prête à s’établir à l’étranger parce que juste préoccupée de pouvoir consommer toujours davantage.

Il est certain qu’un beau projet favorise les élans d’optimisme, alors que le manque d’idées qui chantent pousse aux replis sectaires. La solidarité et l’internationalisme ne vont pas de soi : ils ne peuvent progresser, dans les temps difficiles, sans un corpus idéologique assez puissant pour résister à des attitudes de fermeture ou racistes relevant de l’instinct et de l’emportement passionnel. C’est bien la croyance en la possibilité d’un autre monde, en une « utopie réalisable », et le désir de la concrétiser qui ont porté les brigades internationales pendant la révolution espagnole, dans les années 1930… Mais, contrairement à ce que les gouvernants voudraient nous faire accroire, la « fin des utopies » n’existe pas – personne ne peut jamais s’empêcher d’espérer des lendemains meilleurs, car l’attitude inverse conduit au suicide, individuel ou collectif. Et c’est pourquoi la « fin de l’Histoire » serinée sur tous les canaux médiatiques à la disparition du bloc de l’Est n’a pas occupé longtemps le devant de la scène : le ripolinage du capitalisme en un « libéralisme à visage humain » qu’il s’agissait de défendre (ainsi que sa démocratie parlementaire) a tout simplement échoué.

A l’extrême-gauche, on remarque certes, depuis des années et avec un certain désarroi, de plus en plus de têtes blanches dans les réunions militantes… mais un mouvement comme l’anti-CPE de 2006 permet de relativiser pareil constat : la tendance ne date que de quelques années, et la jeunesse qui s’était radicalisée alors demeure pour partie engagée, quoique organisée sur ses propres valeurs et terrains (ses références rompant quelque peu avec celles du mouvement ouvrier). Une lutte comme celle contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes révèle également, par l’opiniâtreté de ses composantes mais aussi par la persistance du soutien qu’elle reçoit, la force symbolique d’un combat type pot de terre contre pot de fer – d’autant que son issue ne sera pas forcément en faveur du second. Enfin, on vient de le voir avec le mouvement contre la loi travail, le désir d’une autre société continue bel et bien d’exister – la panne de l’imagination porte donc moins sur l’objectif à atteindre que sur les moyens de le réaliser.

Cette constatation met en relief la nécessité d’une contre-information, par rapport à la propagande des tenants du système visant à nous convaincre que ce dernier est incontournable et doit donc être protégé d’un ennemi intérieur, l’extrême-droite. Comme dans bien d’autres cas, nous ne choisirons pas entre la peste et le choléra, conscient-e-s qu’il faut nous débarrasser de l’un et de l’autre.
 

COMMENT RENVOYER L’EXTRÊME-DROITE À SA PLACE :
DANS LES POUBELLES DE L’HISTOIRE ?

 

Afin de se faire élire à la présidentielle de 1981, le candidat Mitterrand a instrumentalisé le FN qui prenait son essor dans l’espace public : il s’agissait, en votant pour lui, de barrer la route au danger « fasciste » et de « sauver la démocratie ». Une campagne qui a porté ses fruits puisque Tonton a été élu Président – aussi a-t-il recouru au même procédé en 1988, et gagné un second tour de manège. L’antifascisme radical est dans le même temps devenu un axe de lutte prioritaire pour une jeune génération de militant-e-s, avec les Scalp (Sections carrément anti-Le Pen) et la revue Réflexes. En 2002, lors du duel Chirac-Le Pen, « on » a encore sauvé la démocratie – mais avec cette fois un score à la soviétique, et nombre d’antifascistes libertaires se sont pour l’occasion trouvé-e-s acculé-e-s à soutenir (sinon promouvoir) une République qu’ils-elles rejettent pourtant.

Refusons le « vote antifasciste »

On le constate ainsi depuis une trentaine d’années, la diabolisation du Front national à des fins purement électorales est avant tout un piège que nous tendent au gré des scrutins les gouvernants pour sauver leurs intérêts de classe – et un piège qui fonctionne, puisqu’il pousse jusqu’à des militant-e-s révolutionnaires à aller voter « en se bouchant le nez ». Le combat des antifascistes radicaux lui-même arrange finalement assez ces gouvernants, parce que « traquer » des groupes de nazillons (tout en fréquentant quelquefois les mêmes lieux [7] qu’eux pour d’autres raisons) ou bien se spécialiser dans la dénonciation des accointances entre des figures de la droite extrême et le pouvoir ou la presse (au risque de friser la délation, ou encore, à force de voir des « fachos » partout, de sombrer dans la paranoïa et de péter un jour les plombs) sont des pratiques récupérables par eux. Non seulement ces « antifas »-là ne disposent pas des moyens militaires qui permettraient de nous débarrasser des néo-nazis, mais les médias peuvent recycler leurs actions en les présentant comme une façon de « purifier » la démocratie parlementaire par le contrôle de ses mœurs. La récente manif antifasciste de Lille contre l’ouverture d’un bar par des identitaires a, par exemple, eu bien plus les honneurs de la « grande presse », avec ses 500 participant-e-s, qu’une manif anticapitaliste de plus grande importante.

Le fond du problème pour l’antifascisme en général, c’est que la vraie force de l’extrême-droite réside dans la reprise partielle de ses thèmes par la classe dirigeante, qui accompagne ou précède ainsi la droitisation de la société. Dès lors que les idées du FN imprègnent les discours des décideurs, parfois de façon caricaturale (lire l’encadré sur Chirac en bas de page), le vote, « utile » ou non, contre lui est forcément inefficace. De ce fait, il semble primordial de rappeler sans cesse les leçons du passé : donner sa voix à qui que ce soit, dans la société existante, revient au bout du compte à défendre l’Europe du fric et de la marchandise, cette véritable forteresse antimigrant-e-s.

De par leur origine sociale et par les règles du système capitaliste, les « socialistes » ne peuvent qu’adopter à quelques nuances près le même programme que la droite… et sans doute que l’extrême-droite si celle-ci arrivait au pouvoir : un contrôle social toujours accru, comme la répression dans les banlieues populaires et aux frontières, en plus des mesures d’austérité. Qui, dès lors, pourrait leur faire confiance pour contrer la « menace fasciste » ?

On l’a vu dès l’ère Mitterrand (un bien curieux « socialo » !) : quand des syndicats « de gauche », et de même une certaine presse satirique (genre Le Canard enchaîné), n’osent pas critiquer la politique antisociale du gouvernement au prétexte qu’il serait « socialiste », ou couvrent ses mensonges et manipulations, ils servent par contrecoup le Front national en le laissant apparaître comme la seule alternative pour un changement de politique.

Si, pour partie, les classes populaires et moyennes votent contre l’Union européenne – comme lors du référendum sur le Brexit, en juin dernier, au Royaume-Uni –, ce n’est pas « juste » par chauvinisme et étroitesse d’esprit, mais parce qu’elles subissent les conséquences de ses décisions économiques. Elles n’ont pas le pouvoir d’achat indispensable pour aller se promener aux quatre coins du continent (ou de la planète) à l’instar des classes supérieures ; et le sentiment d’être complètement dépassées, avec la mondialisation, les pousse à marquer une préférence pour ce qui est plus tangible, local… ce qui débouche pour certaines fractions d’entre elles sur de la xénophobie. Il faut bien sûr combattre pareille dérive, mais aussi la conclusion que tire la bourgeoisie du « vote ouvrier » en faveur de l’extrême-droite : le peuple n’est pas à même de gouverner et doit donc être dirigé.

Faisons revivre l’histoire sociale

Il s’agit de redonner confiance et espoir en la capacité (la possibilité et la nécessité) de gagner par la lutte des jours plus heureux, pour dissuader de s’en remettre aux leaders politiques de tous bords par un vote – acte passif s’il en est, et visant au mieux le maintien des « acquis ». Cela passe notamment par un travail d’information sur les luttes sociales victorieuses et d’analyses sur le monde tel qu’il fonctionne (mal). Malgré nos faibles forces, nous devons revenir constamment sur un certain nombre d’événements déformés par les tenants du capitalisme concernant l’histoire récente – et, en particulier, contredire l’idéalisation des trente glorieuses (1946-1975) qui sert tant les discours réacs que l’atonie sociale, face à un avenir annoncé comme guère radieux et à un présent difficile.

Certes, la mémoire peut réconforter en enjolivant certains souvenirs, mais il n’y avait naguère pas plus de bonheur au travail que de sécurité dans la vie quotidienne. Quoi qu’on en dise, le « stress » n’a pas été inventé avec les nouvelles techniques de management dans les métiers dits modernes ; pourtant, les dures conditions de labeur imposées par le patronat, tout comme le harcèlement opéré par l’encadrement, ont périodiquement amené des prolétaires à réagir au cours de l’Histoire, malgré leur certitude que la répression serait violente.

Les trente glorieuses constituent une période qui compte pour rien, comparée à des siècles d’esclavage puis d’asservissement salarié. Leur « prospérité » a reposé en priorité sur la reconstruction économique de territoires dévastés par la guerre (avec un plan Marshall qui a donné aux Etats-Unis leur prééminence en même temps qu’il a permis aux capitalistes de produire en masse pour toute la planète). C’est « grâce à » cette guerre que sont apparus un gigantesque marché de consommation et, pour un court laps de temps, le plein emploi en France. L’essor industriel a également été favorisé par l’exploitation de matières premières, en particulier énergétiques, se trouvant dans les pays du tiers monde, ainsi que par l’émigration de leur population et la dévastation de leur environnement. Mais si l’essor du crédit à la consommation a donné à ces fameuses trente années le clinquant qu’on leur connaît, celui-ci a été bien terni par l’expulsion de leur logement qu’ont vécue à partir de 2007 des millions de salarié-e-s ou de retraité-e-s endetté-e-s aux Etats-Unis puis en Espagne, avec la crise des subprime.

La relative amélioration du niveau de vie dans la société française (et occidentale) que les trente glorieuses ont apportée, et qui a été montée en épingle pour faire croire à l’« intégration de la classe ouvrière », n’a pas été due à un élan spontané de bonté émanant du patronat et du gouvernement : ce sont les grandes grèves de 1936, 1947, 1968 qui ont permis de leur arracher une protection sociale (avec la « Sécu »), un assouplissement des conditions de travail (avec la semaine de 40 heures, les congés payés, le droit à une retraite…) et l’accès à un certain niveau de consommation.

Contre le relookage réducteur opéré sur cette parenthèse historique, pour masquer les luttes sociales menées à son début et nous convaincre de ne surtout pas bouger, il faut faire revivre l’histoire du prolétariat (8) afin de stimuler l’envie de se battre et de démontrer la vérité suivante : c’est par la lutte qu’on gagne, pas en attendant du patronat ou du gouvernement, de droite comme de gauche, quelque prime pour bonne conduite tout en hurlant avec les loups contre quelque bouc émissaire.

Face à l’énormité du monde, il y a aujourd’hui dans une partie du prolétariat tendance à se replier sur soi et sur les « valeurs » nationales, à se réfugier dans la famille ou la religion, parce qu’il est difficile de montrer une ouverture d’esprit envers d’autres cultures et d’autres personnes, quand on n’entend parler que de restructurations, de guerres et d’attentats ; et l’écart grandissant entre riches et pauvres se traduit dans certaines têtes par de la frustration devant le constat qu’il n’est plus possible d’acquérir autant qu’auparavant, du fait d’un endettement galopant. Mais cet état d’esprit est pour une bonne part dû à la propagande de l’Etat (dispensée par tous les canaux médiatiques comme par les livres scolaires) sur la lutte entre les civilisations – avec pour cadre la guerre contre le terrorisme djihadiste. En opérant une réécriture de la religion catholique, les gouvernants cherchent présentement à nous la vendre comme un rempart vertueux face à l’islam. Alors, faisons remonter à la surface la véritable histoire de l’Eglise catholique – ses Croisades pour chasser l’infidèle ; son Inquisition pour brûler les sorcières ; son poids étouffant, dans les années 1960 encore, sur une jeunesse majeure à 21 ans seulement, avec l’éducation religieuse assénée par bonnes sœurs et curés en soutane, des messes en latin où les femmes, portant un foulard obligatoire, étaient séparées des hommes par la travée principale de l’église ; sa morale étriquée inchangée, par rapport à la contraception, l’avortement ou l’homosexualité… et l’omniprésence actuelle des signes du catholicisme dans l’espace « laïc » que serait le territoire français.

Enfin, employons-nous à convaincre qu’il y a un enrichissement personnel et collectif à gagner en acceptant la « différence » entre les personnes comme entre les communautés, et créons un rapport de forces contre les racistes de tout poil. En opposition à une France encore si jacobine et si marquée par son histoire coloniale (9), cette différence est à valoriser – contre l’uniformisation des mœurs à l’aune des multinationales, contre le nivellement des cultures à la sauce américaine comme contre le clonage des êtres humains selon les critères et exigences des classes supérieures – car elle est positive dès lors qu’elle n’implique pas de hiérarchisation entre les peuples ou entre les individus.

Multiplions les mouvements : encore et encore !

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les restructurations des grandes unités ouvrières françaises sont allées de pair avec le développement de l’individualisme dans le prolétariat. Des pratiques de terrain qui montraient une solidarité de classe en actes ont disparu des entreprises et des quartiers populaires, tandis que la CGT et le PC s’affaiblissaient. Pendant les grands conflits sociaux de 1936 et 1947, les enfants de prolos en grève partaient en vacances dans des familles d’accueil ; voici seulement quelques décennies, quand une famille était menacée d’expulsion dans une cité de la banlieue rouge, l’huissier qui se présentait à sa porte pouvait se faire virer avec le soutien du voisinage…

Cette histoire de la solidarité ouvrière, ancrée sur la conscience de classe et la fierté d’appartenir au prolétariat, doit être remise à l’honneur – pour venir à bout de la désespérance, du sentiment d’un horizon bouché qui fait s’en remettre à n’importe quelle personnalité plus ou moins charismatique. Même si elle est souvent masquée par des querelles ou des guerres de religion, c’est la lutte des classes, et non celle des civilisations, qui aujourd’hui comme hier mène le monde !

Sitôt qu’il y a un mouvement social, on le constate, les personnes qui y participent se sentent mieux, plus ouvertes et disposées à prendre des risques ; beaucoup gardent de ce moment collectif un souvenir aussi tenace que vivifiant : la lutte est bonne pour le moral ! Et elle permet de comprendre qu’en dépit des différences et des divisions on a un ennemi commun : le patronat – et rien à attendre de l’Etat hormis de la répression. Les mobilisations sociales sont la meilleure arme contre l’extrême-droite, alors il faut bien sûr les développer et les faire converger mais aussi les rendre offensives – car elles se cantonnent depuis trop longtemps à la défense des « acquis ».

Le mouvement contre la loi travail a commencé à tisser des liens de solidarité, à travers notamment des assemblées de lutte et autres collectifs, ou encore certaines Nuits debout. Après avoir tenté de le réduire à la violence des « casseurs » ou à l’« intransigeance » de la CGT, le pouvoir et les médias ont cherché à orienter les regards ailleurs en lançant entre autres une polémique autour du burkini. Ne les laissons pas tranquilles et, plutôt que de servir le PS en accompagnant sa campagne électorale en cours pour 2017, remobilisons-nous partout contre le système capitaliste et toutes les oppressions qui vont avec… et l’extrême-droite s’écroulera en même temps qu’eux !

Vanina

NOTE :

1. Après la Seconde Guerre mondiale, le PCF traitait de fasciste tout ce qui lui était opposé ; en Mai 68, on scandait « CRS, SS ! » dans les manifs… : une façon commode de désigner l’ennemi plus que le souci de souligner une réelle filiation.

2. Mais laquelle, au fait, étant donné qu’elles s’enchaînent ?

3. Voir, en 2005, la polémique déclenchée autour d’un hypothétique plombier polonais susceptible de venir proposer ses services en France tout en gardant le salaire et la protection sociale de son pays d’origine.

4. Selon un sondage du Figaro en mai 2015, le même référendum donnerait à présent un « non » à 62 % des voix, avec plus encore d’opposition dans les classes moyennes.

5. Les mairies de la banlieue rouge ont dénoncé un temps à juste titre l’inégale répartition des familles immigrées entre les communes d’Ile-de-France, mais les méthodes qu’elles ont ensuite employées ont fait oublier ce qu’elles pointaient (voir, à Vitry-sur-Seine en 1980, le bulldozer envoyé par l’édile pour détruire un foyer malien).

6. D’après un sondage TNS-Sofres de janvier 2013, 47 % seulement des Français voient le FN comme un danger, contre plus de 70 % dans les années 1990 ; mais 65 % ont une mauvaise opinion de Marine Le Pen : 77 % considèrent qu’elle est d’extrême-droite, 58 % qu’elle est raciste…

7. Le militant libertaire Clément Méric a été tué à Paris par des membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, le 5 juin 2013, au sortir d’un magasin de vêtements apparemment fréquenté par la jeunesse antifa mais aussi néo-nazie.

8. A l’instar de Howard Zinn, aux Etats-Unis, avec son Histoire populaire américaine.

9. Dans l’histoire coloniale de la France, donc de l’exploitation capitaliste (recherche de nouveaux territoires, de matières premières, de main-d’œuvre), c’est la couleur de peau qui est venue « justifier » la hiérarchie sociale, et non l’inverse.
 

★ CONTRE L’EXTRÊME-DROITE, LA LUTTE DES CLASSES LÀ ENCORE

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