★ Anarchiste ou libertaire ? Retour aux sources de l’anarchisme

Publié le par Socialisme libertaire

★ Anarchiste ou libertaire ? Retour aux sources de l’anarchisme

« Le monde de l’anarchie n’est pas de mon invention, écrivait Joseph Déjacque, certes, pas plus qu’il n’est de l’invention de Proudhon, ni de Pierre, ni de Jean. Chacun en particulier n’invente rien. Les inventions sont le résultat d’observations collectives 1. » Mais, c’est lui-même qui introduit le terme libertaire qui entendait dépasser l’anarchisme dans sa conception de la liberté ; c’est en tout cas ce qu’affirmait Pierre Leroux, en écrivant, non sans esprit polémique : « Ce n’est plus Proudhon, en effet, qui peut représenter aujourd’hui cette Secte (l’anarchie), après la conclusion finale (la femme esclave de l’autorité maritale) qu’il a produite. Il en fallait un autre. L’étendard Liberté est aujourd’hui aux mains d’un de ses disciples, d’un anarchiste comme lui, mais qui prend l’anarchie plus au sérieux encore que lui. C’est Dejacque, un prolétaire, qui écrit à New York une feuille dont le titre, néologisme inventé par lui, exprime bien sa pensée : Le Libertaire 2. » On a admis depuis la synonymie des termes libertaire et anarchiste, mais il convient de noter qu’ils sont utilisés avec les nuances fournies par leurs définitions respectives. Le libertaire est attaché à la liberté et aux droits individuels, alors que l’anarchiste est avant tout anti-autoritaire et socialiste. Ronald Creagh, étudiant l’anarchisme outre-Atlantique, a parfaitement montré la convergence d’une pensée et d’un mouvement authentiquement américain, d’esprit purement libertaire, avec l’anarchisme européen introduit après l’échec de la Commune de Paris. Il remarque : « Ainsi apparaît l’essence de l’anarchisme américain antérieur à la guerre civile et jusqu’à cette période : non une condamnation de principe de l’État, mais l’exigence du consentement explicite et individuel du citoyen à toutes les contributions légales ou financières qui lui sont demandées. Même un gouvernement despotique sera toujours accepté par ceux qui l’auront librement choisi, un gouvernement des plus tolérants sera toujours une odieuse tyrannie par ceux qui n’en veulent pas 3. » Cela indique qu’être libertaire n’implique pas nécessairement d’être anarchiste.
Proudhon, dans sa période reconnue comme étant la plus anarchiste, fut libertaire, en encourageant un mouvement de désinvolture, que certains diront « indifférentiste » en politique. Il fallut le coup d’État de 1851 et l’obstination autoritaire du pouvoir à se maintenir en place pour qu’il envisage de promouvoir une opposition anarchiste plus systématique. C’est ainsi qu’il fera évoluer sa doctrine socio-économique mutuelliste vers une conception plus « militante » de la révolution sociale fédéraliste. C’est ce qui caractérisera sa conduite à partir des années 1860 et cette évolution théorique sera nettement marquée entre les deux éditions de La Justice (1858 et 1860). Il abandonnait sa position purement libertaire en politique, pour annoncer une authentique politique anarchiste. Ainsi, dans l’édition de 1860, revue et augmentée, il critique sur le fond même la position libertaire des jeunes anarchistes : «L’esprit va d’un extrême à l’autre. Averti par l’insuccès du communisme, on s’est rejeté dans l’hypothèse d’une liberté illimitée », mais, précise-t-il : « Tandis que l’utopie communiste a encore ses praticiens, l’utopie des libertaires n’a pu recevoir le moindre commencement d’exécution […] Dans le système de la liberté pure, s’il était possible d’en admettre un seul instant la réalisation, il y aurait encore moins de société que dans le communisme. […] C’est une agglomération d’individualités juxtaposées, marchant parallèlement, mais sans rien d’organique, sans force de collectivité 4. » En renvoyant, dos à dos libertaires (remarquez que Proudhon utilise le terme introduit par Déjacque) et communistes, il souligne très clairement le caractère mutuelliste-collectiviste de l’anarchie que les fédéralistes proudhoniens et les collectivistes bakouniniens développeront bientôt dans la Commune et l’Internationale des travailleurs. Cette condamnation du despotisme communiste et de l’utopie individualiste, clairement prononcée par le «père de l’anarchie», prend toute son importance au regard de certaines dérives de la pensée communiste et libertaire au sein même de l’anarchisme actuel. Pour le libertaire, l’anti-étatisme relève généralement d’une exigence de liberté individuelle et non d’une critique sociale du principe d’autorité ; or, l’anarchisme spontané, issue d’une idée libertaire, comme l’avaient notamment manifesté les enragés de la Révolution française, n’enchantait guère Proudhon, qui voyait par là – et à la suite de Mirabeau – une incitation au retour rapide de l’autorité et du despotisme. Aussi précisait-il, peut-être en pensant à Stirner, que « la théorie de la Liberté, ou de l’égoïsme bien entendu, irréprochable dans l’hypothèse d’une science économique faîte et de l’identité démontrée des intérêts, se réduit à une pétition de principe 5 ». Pétition de principe que l’on retrouve souvent au fondement des conceptions communistes et individualistes à caractère purement libertaire. Mais, l’idée d’une liberté absolue est non seulement rapidement sanctionnée par l’autorité, elle alimente aussi les critiques visant l’anarchie sociale positive. C’est ainsi que Karl Marx avait opérait une distinction entre l’idéal libertaire et sa solution politique, en donnant à sa manière une insolite leçon d’anarchie, dans la fameuse circulaire privée qui visait l’expulsion des bakouniniens de l’Association internationale des travailleurs. Il écrivait : « L’anarchie, voilà le grand cheval de bataille de leur maître Bakounine qui des systèmes socialistes n’a pris que les étiquettes. Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l’État qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives 6. » L’idéal « anarchiste » de Marx ne s’écarte pas de cette simple déclaration d’intention libertaire et cache une réalité autoritaire résultant d’une politique abolitionniste des classes au moyen d’une dictature de classe. Cette absurdité, que soutenaient d’une manière différente les blanquistes et d’une façon plus générale tous les jacobins de la révolution sociale, trouve généralement une justification dans l’idée communiste d’une société toute faite. La suite du texte de Marx en dévoile le fond : « L’Alliance (l’organisation de Bakounine dans l’Internationale) prend, selon Marx, la chose au rebours. Elle proclame l’anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l’Internationale, au moment où le vieux monde cherche à l’écraser, de remplacer son organisation par l’anarchie 7. » C’est ainsi que l’idéal anarchiste, admis par le socialiste autoritaire comme but de la révolution, demeure vivement écarté comme réalité politique, moyen économique et révolutionnaire œuvrant à la liquidation sociale. L’anarchie, dans les rangs prolétaires, est subitement déconsidérée par le maître du socialisme qui n’y voit au fond qu’un pur désordre. La phraséologie « anarchisante » a cependant impressionné les exégètes les plus zélés de l’école, qui admettent dès lors une profonde intention anarchiste chez Marx. Avec enthousiasme, certains intellectuels sont allés jusqu’à considérer la paternité et l’authenticité de cette pensée au philosophe allemand 8. Or, il est curieux de noter que l’idéal anarchiste du socialisme est chez Marx l’anarchie négative, autrement dit le spontanéisme libertaire (que Proudhon nommait un mouvement de désinvolture), alors qu’il repousse vivement l’anarchie positive, autrement dit l’organisation anti-autoritaire des fédéralistes.
Pour Daniel Guérin, cela ne fait aucun doute, le but étant libertaire, l’idéal communiste marxien serait finalement… le communisme libertaire. En fait, le marxisme espère encore échapper par cette déclaration de principe aux questions que soulève la pratique bolchevique, par exemple. Mais les faits sont têtus ! Les politiques autoritaires, y compris prolétariennes et révolutionnaires, n’ont jamais permis de donner vie aux déclarations de principes libertaires, et le marxisme reste à ce propos tout à fait exemplaire. Selon les marxistes, les libertaires encouragent un communisme utopique qu’ils sont seuls capables de réaliser par une prise en main autoritaire (parlementaire ou révolutionnaire). Or, Proudhon avait raison, le despotisme inhérent au communisme ne peut être balancé par une simple pétition de principe libertaire. Pour ancrer la spontanéité libertaire dans la réalité sociale, l’interversion du rapport autorité-liberté, capital-travail, etc., était, selon l’anarchiste, absolument nécessaire, et c’est pour cette raison qu’il voulait reconstruire le parti de la révolution en prônant l’abstention et en provoquant une sécession démocratique et sociale. Le fédéralisme permet cette révolution en interdisant tout retour à l’ancien régime autoritaire, avec sa politique gouvernementale, son administration centralisée et son économie monopolistique, comme l’avait bien compris une minorité de communards. Le communisme libertaire est dans ce sens un collectivisme anarchiste, comme l’ont affirmé les bakouniniens, en dépassant l’utopie communautaire par le mutuellisme et le fédéralisme appliqués de bas en haut.
Gustave Lefrançais avait noté que Proudhon « a fait faire un pas de géant au socialisme qu’il a tiré pour toujours des griffes d’une énervante scolastique 9 », car la question politique était directement résolue par l’organisation économique et sociale. « Le peuple est un être collectif, écrivait Proudhon, ceux qui l’exploitent depuis un temps immémorial et le tiennent en servitude se fondent sur cette collectivité de sa nature pour en déduire une incapacité légale qui éternise leur despotisme. Nous, au contraire, nous tirons de la collectivité de l’être populaire la preuve qu’il est parfaitement et supérieurement capable, qu’il peut tout, et n’a besoin de personne. Il ne s’agit que de mettre en jeu ses facultés 10. » Le mouvement libertaire fait donc appel à une organisation collectiviste et c’est bien cette solution que Proudhon envisageait très sérieusement dans sa période dite « fédéraliste » et que l’on veut parfois opposer à sa période dite anarchiste. Pierre Ansart a donc raison d’y insister, le Proudhon fédéraliste ne contredisait pas l’anarchiste, il le réalisait 11. La légende des deux Proudhon, anarchiste enragé puis fédéraliste modéré, ne tient donc pas ! Le Proudhon quarante-huitard était libertaire, il se contentait de l’imminence révolutionnaire et envisageait même, non sans ironie, un possible coup de pouce de l’État, si l’on considère ses « hésitations » dans les années 1852-1857. (C’était paradoxal pour un anarchiste, mais il s’agissait plutôt d’une posture intellectuelle au service de la propagande, adoptée dans le but d’éviter la censure, la prison ou l’exil, et non d’une véritable hésitation politique. Sa brouille avec Alfred Darimon, à propos de l’abstention, est de ce point de vue sans équivoque.) C’est le « second » Proudhon qui sera solidaire du mouvement ouvrier et socialiste, qui donnera à l’insurrection une justification démocratique en prônant l’abstention et qui systématisera l’anarchie positive par le fédéralisme. Bakounine qui, par tempérament, revendique le Proudhon quarante-huitard, s’inscrit, quoi qu’il dise, dans le sillage du fédéraliste ! Et c’est ainsi que l’anarchisme a trouvé sa source dans ce mouvement proudho-bakouninien, qui se manifesta « officiellement » en 1872 dans l’Internationale, au congrès de Saint-Imier, dont on va célébrer les 140 ans, et non dans une inspiration libertaire que l’on pourrait habiller d’une idéologie individualiste ou communiste, comme cela se produit aujourd’hui dans certains milieux intellectuels et militants.
Cette petite évocation du passé tend surtout à montrer que l’anarchisme ne peut pas se réduire à une simple intention ou volonté libertaire. L’anarchisme a une histoire, des théories et ne fait pas de la liberté un dogme qui pourrait contrarier l’idée même de la justice sociale. Notre mouvement doit être considéré avec ce qu’il renferme d’enseignement et de réflexions et il n’était pas inutile de rappeler ici que s’il y a bien chez tout anarchiste un libertaire, il n’est pas toujours possible d’affirmer le contraire.

Claude Fréjaville



1. Joseph Dejacque, « L’Humanisphère, utopie anarchique», dans À bas les chefs, Champ libre, 1971, p. 89. Il reconnaissait quand même l’initiative anarchiste de Proudhon et écrivait en 1859 : « C’est en lui que se personnifia l’agitation révolutionnaire des masses » (J. Dejacque, À bas les chefs !, L’Autorité-La dictature, Le Libertaire n° 12, 7-4-1859) Champ libre, 1971, p. 217).
2. Leroux, De la constitution qui convient aujourd’hui à la France, sept. 1858, cité par V. Pelosse, note 23, p. 261. Dejacque, À bas les chefs, Champ libre, 1971.
3. R. Creagh, L’Anarchisme aux États-Unis, Peter Lang, Brene, 1983, p. 379.
4. P.-J. Proudhon, De la Justice dans la révolution et dans l’Église, édition de 1860, Fayard, 1988, tome I, p. 149.
5. P.-J. Proudhon, De la Justice, tome I, p. 148.
6. Karl Marx, « Les prétendues scissions dans l’Internationale », cité dans Bakounine, Œuvres complètes, Champ libre, 1975, tome III, p. 295.
7. Ibid.
8. Maximilien Rubel a ainsi qualifié Marx de père de l’anarchisme ; Henri Arvon soutient que Max Stirner subissait l’influence anarchiste de Marx, et Daniel Guérin a toujours affirmé « un Marx libertaire » (1965).
9. Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, éditions de la tête de feuilles, 1972, p. 223.
10. P.-J. Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, Rivière, 1923, p. 325.
11. « Il y a bien une continuité entre les thèses de 1849 et celles de 1863, mais comment interpréter, par exemple, la dialectique de l’autorité et de la liberté ? Certains ne manqueront pas de penser que Proudhon est alors devenu davantage le défenseur de ce fédéralisme que celui de l’anarchisme. Mais ne peut-on répondre que l’anarchie positive se trouve, bien au contraire, réalisée par le fédéralisme ? » (Pierre Ansart, « La question de l’anarchie dans l’œuvre de Proudhon », dans Les Anarchistes et Proudhon, travaux de l’atelier Proudhon, EHESS, cahier n° 11, 1992, p. 11). Voir aussi sur ce sujet l’étude de Jorge Cagio y Conde, «Proudhon : anarchisme ou fédéralisme ?», Les cahiers de psychologie politique [en ligne], n° 19, août 2011. Une remarque à propos de ce travail : l’auteur pense que les anarchistes militants n’ont pas compris la nature du fédéralisme proudhonien, qui serait une conception de l’État. Au fond, n’y a-t-il pas, là encore, outre un préjugé étatique, une confusion entre l’idée anarchiste et l’idée libertaire que l’on attribue systématiquement à l’anarchisme « militant » et « utopique » ?

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