Quelques éléments sur le régime en Corée du Nord

Publié le par Socialisme libertaire

Défilé militaire en Corée du Nord, avril 2012...

Défilé militaire en Corée du Nord, avril 2012...

Quelques éléments sur le régime en Corée du Nord

Depuis que la dictature en place à Pyongyang a annoncé avoir réussi à tester une bombe H, la Corée du Nord refait la une des actualités internationales. Généralement, les reportages et articles sur ce pays ne font que le décrire comme une dictature anachronique et absurde. A l’extrême-gauche, ce régime n’est vu au mieux que comme le dernier dinosaure d’une excroissance monstrueuse du stalinisme soviétique, au pire, certains nostalgiques des dictatures bureaucratiques y voit un régime « progressiste » et « anti-impérialiste ». Cet article ne prétend pas être une analyse exhaustive et définitive du régime de Corée du Nord mais vise à donner quelques pistes de réflexions et quelques éléments pour analyser cette dictature.
Camille Boudjak - Initiative Communiste-Ouvrière

Un régime nationaliste, raciste et militariste
Si, comme pour la RDA, la République Démocratique Populaire de Corée a vu le jour en 1945 grâce au partage de la Corée, décidé à Yalta, entre l’URSS et les États-Unis, la comparaison s’arrête-là. Contrairement à la RDA et à d’autres pays de l’Est, la Corée du Nord a toujours conservé son indépendance par rapport à l’URSS. L’actuel « Parti du Travail » au pouvoir en Corée du Nord, est depuis sa préhistoire, avant tout un parti nationaliste, né dans la lutte contre l’occupation japonaise. La brutalité de cette occupation japonaise a permis à ce courant une implantation et une légitimité, et le régime nord-coréen est l’émanation de ce courant nationaliste.

Si la guerre couvait depuis 1945 entre le Nord et le Sud de la Corée (selon Heo Man-ho de l’université de Séoul, on compte plus de 100.000 morts dans des « incidents frontaliers » entre le Nord et le Sud entre 1945 et 1950), c’est bien Kim Il-sung qui a insisté, pendant des mois, pour obtenir le feu vert de Staline afin de lancer l’offensive du 25 juin 1950, offensive qui marque le début de la Guerre de Corée. Après la guerre, le régime profitera des dissensions entre la Chine et l’URSS pour obtenir des aides tout en conservant son indépendance. Tant l’URSS (ou la Russie aujourd’hui) que la Chine voient dans la Corée du Nord un rempart militaire face aux États-Unis sur leurs frontières orientales, d’autant que 22.500 soldats américains sont toujours stationnés en Corée du Sud. Mais si la Corée du Nord a reçu, pendant la guerre de Corée, une importante aide militaire chinoise et une aide plus discrète de la part de l’URSS, ni les troupes chinoises ni l’armée soviétiques n’y ont stationnées. Les fractions pro-chinoise (groupe de Yenan) et pro-soviétique ont été purgées dès les années 1950 par la fraction de Kim Il-sung et des éléments les plus nationalistes. Si le « marxisme-léninisme » des autres pays dits « socialistes » était à la pensée de Marx et de Lénine ce que Macron est à la pensée de Jaurès ou de Bebel, la Corée du Nord a très vite cessé de se référer au « marxisme-léninisme » pour le remplacer par le « Juché » (littéralement « pensée du sujet principal », parfois traduit par autosuffisance). Dès 1955, Kim Il-sung fait référence au Juché qui deviendra ainsi l’idéologie officielle de la Corée du Nord. Fait rarissime dans les pays dits « socialistes », les livres de Marx et de Lénine eux-mêmes sont interdits à la vente dès les années 1960 et réservés à quelques membres de l’élite dirigeante.

Si bien des aspects de la théorie du Juché peuvent paraître délirants, notamment le culte des leaders qui vire à l’obsession religieuse fanatique (plier une photo de Kim-Il-sung dans un journal est passible de prison), cette théorie et la politique qui en découle ont une cohérence dans le cadre de la logique nationaliste du régime nord-coréen. Tout ce qui peut servir le nationalisme est utilisé. Dès 1945, les historiens sont utilisés à des fins de propagande, glorifiants les anciens royaumes comme le Goguryeo (de -37 AVJC à 668) et ses victoires contre la Chine ou le royaume de Silla qui unifiera la péninsule coréenne. Le régime intègre même à sa propagande le mythe de Tangun. En 1994, la Corée du Nord annonce avoir découvert, à Kangdong, la tombe de Tangun et de sa femme, fondateur dans la mythologie coréenne du royaume de Gojoseon, premier royaume, essentiellement légendaire, de Corée. Selon la légende, Tangun serait né d’un ours transformé en femme et de Hwanung, lui même fils de Hwanin, dieu du ciel. Certes cela peut paraître un peu tiré par les cheveux, mais il y a bien en Europe toujours des courants qui continuent à croire à un fils de Dieu qui est en même temps Dieu lui-même et qui serait né d’une femme vierge. Presque aussi fort que Kim Ill-sung, Tangun aurait régné 1500 ans et serait mort à l’âge de 1908 ans. Toujours est-il que le régime lui a construit un mausolée et prétend avoir trouvé son squelette haut de 3 mètres et vieux de 5011 ans. Les preuves de l’existence de Tangun sont aussi exposées au musée central d’histoire de Corée à Pyongyang.

Ce nationalisme développe également une idéologie raciste. Les insultes racistes à l’encontre d’Obama (« Obama se comporte de manière erratique en mots et en actes comme un singe dans la forêt tropicale » , « hybride au sang obscur », etc.) venant des plus hautes autorités du pays ne sont pas des « dérapages », mais bien l’expression de l’idéologie nationaliste-raciste du régime. Le peuple nord-coréen est ainsi présenté comme « le peuple le plus pur ». Les affiches de propagande nord-coréennes représentent habituellement les Japonais sous une forme assez proche de celle des caricatures américaines de la deuxième guerre mondiale. Depuis la famine des années 1990, il n’est plus trop possible d’opposer la « prospérité du Nord » à la « misère du Sud ». Le régime oppose par contre la « pureté de la race » en Corée du Nord face au « métissage du Sud ». C’est ainsi que lors d’une rencontre en mai 2006 entre officiers des deux Corée, un général nord-coréen, choqué d’apprendre que des paysans du sud se marient avec des étrangères, déclare « Notre nation considérera toujours la lignée pure comme d’une grande importance, et je m’inquiète que notre singularité puisse disparaître. Pas la moindre goutte d’encre ne doit tomber dans la rivière Han ». La violence de cette politique raciste s’exerce en particulier contre les femmes qui reviennent d’un séjour à l’étranger. Ainsi, en l’an 2000, la Chine a expulsé 8000 Nord-coréennes. A leur arrivée en Corée du Nord, toutes ont été emprisonnées dans les camps. Selon un témoignage publié par le New York Times, les gardiens hurlaient à celles qui étaient enceintes des phrases comme « Vous ramenez du sperme chinois de pays étrangers. Nous, Coréens, sommes un peuple unique, comment osez-vous ramener du sperme étranger ! ». Ces femmes ont systématiquement subi des avortements forcés. Quant aux quelques bébés qui sont nés d’unions supposées entre Coréennes et Chinois, ils ont tous été tués à la naissance, parfois sous les yeux de leurs mères.

Bien des éléments de cette idéologie nationaliste, y compris les aspects racistes, se retrouvent dès l’apparition du mouvement nationaliste en Corée. Dans son étude sur la propagande du régime nord-coréen, Brian Reynolds Myers (“The cleanest race”) explique que l’idéologie nationaliste-raciste du régime peut se résumer ainsi : “le peuple coréen est un peuple trop pur et donc trop vertueux pour pouvoir survivre dans ce monde sans la protection d’un grand leader”. Selon lui, l’idéologie du régime ne peut se comprendre ni par une sorte de déformation du stalinisme, ni par un néo-confusianisme, mais comme un héritier du fascisme japonais. Certes, le nationalisme japonais est remplacé par le nationalisme coréen, la Corée du Nord ne peut prétendre devenir une des principales puissances impérialistes, mais on y trouve le même racisme, le même militarisme et même une véritable déification des leaders qui peut s’apparenter au statut de « divinité incarnée » de l’Empereur du Japon. D’ailleurs, peu après 1945, le régime a utilisé d’anciens propagandistes de l’occupation japonaise. Sur bien des aspects, du culte du leader au graphisme, la propagande reprend les canons de celle du Japon impérial, pourtant officiel « ennemi héréditaire » avec les États-Unis.

Enfin, un aspect essentiel du régime nord-coréen est le poids immense du militarisme. Selon les estimations, 20 % à 25 % du PIB est consacré à l’armée, on compte 1.106.000 militaires (sans compter 8 millions de réservistes pour 24,5 millions d’habitants), le service militaire dure 10 ans et tout un pan de l’industrie et de la recherche ne tourne que pour l’armée. Même si ces chiffres peuvent être relativisés par la participation de brigades militaires au travail productif, il s’agit d’un poids qui n’a pas d’autre équivalent dans le monde si ce n’est en Érythrée. La « politique du Songun » initiée par Kim Jong-ill peut d’ailleurs se résumer dans ce slogan « L’armée d’abord ! ». Ce poids du militarisme n’est pas seulement la conséquence mais une cause du nationalisme exacerbé du régime. C’est comme militaire que Kim Ill-sung arrive au pouvoir, son fils sera en 1991 nommé commandant suprême de l’Armée populaire de Corée avant de lui succéder, quant à Kim Jong-eu, il est nommé dès septembre 2010 général quatre étoiles et vice-président du Comité de Défense Nationale. Si le terme de bureaucratie est généralement utilisé par les marxistes pour désigner la classe dirigeante dans les économies capitalistes d’État, dans le cas de la Corée du Nord, il s’agit, outre la dynastie familiale des Kim, d’une véritable junte militaire.

Une économie militarisée… mais pas si autarcique que ça
Ces éléments d’analyse permettent de comprendre ce régime. Il s’agit certes d’un totalitarisme odieux, mais il n’est pas qu’une simple monstruosité d’un autre âge. Il dispose d’une logique qui ne saurait se limiter à la paranoïa de ses grands leaders, et il est le résultat d’un idéal nationaliste. Avec une classe dirigeante composée essentiellement de cadres militaires, c’est un modèle de caserne qui s’impose à la société. C’est d’ailleurs pour son importance militaire que la Chine et la Russie continuent, malgré ses excentricités, à soutenir leur turbulent voisin oriental. C’est aussi par son potentiel militaire, notamment atomique, que la Corée du Nord parvient à négocier avec des puissances impérialistes.

L’étatisation de l’économie a été une option prise par de nombreux régimes nationalistes après la prise du pouvoir. Dans le cas de la Corée du Nord, elle a permis une industrialisation rapide du pays entre 1953 et 1970. En 1953, après trois ans de guerre, une guerre qui a fait pleuvoir plus de napalm sur la Corée que pendant la guerre du Vietnam et plus de bombes que sur le Japon pendant la deuxième guerre mondiale, le pays était en ruines. En 1970, la Corée du Nord devenait le quatrième pays producteur d’industrie lourde d’Asie, derrière le Japon, l’Inde et la Chine. Cette industrialisation rapide s’est faite, pour reprendre l’expression de Marx pour le développement capitaliste « dans la boue et le sang », sur le dos de la classe ouvrière et de la paysannerie. Malgré les discours nationalistes des dirigeants, il convient de préciser que le « Chŏllima », le bond en avant coréen, n’a aussi été possible que grâce à l’aide de l’URSS, de la Chine et de la RDA. Dans ce pays montagneux où les terres arables sont rares, l’agriculture a été sacrifiée. Si on peut douter de la réussite des premiers satellites lancées par la Corée du Nord, les forces armées sud-coréennes et le commandement de la défense aérospatiale d’Amérique du Nord suggèrent que le satellite Kwangmyŏngsŏng 3 numéro 2, lancé en décembre 2012, a bien été mis en orbite. De même si de grands doutes persistent sur la possibilité qu’a la Corée du Nord de produire une bombe H, il est quasiment certain qu’elle dispose de l’arme atomique.

On voit là tout le paradoxe de l’économie nord-coréenne. D’un côté, selon certains indicateurs, le PIB par habitant serait comparable à ceux de l’Afghanistan, du Mali ou de l’Érythrée, bref parmi les plus bas du monde. De l’autre, contrairement à ces pays, la Corée du Nord investit dans des industries de pointes. Après les disettes des années 1980 et la campagne « ne mangeons plus que deux repas par jour », la famine des années 1990, qui a fait entre 2 et 3 millions de morts, montre à quel point le pays est loin de l’autosuffisance alimentaire. Le pays serait ainsi capable de briser l’atome et de lancer des satellites, mais l’agriculture manque toujours cruellement de tracteurs. Mais rien de bien étonnant qu’un régime qui s’appuie sur la caste militaire et sur les dirigeants de l’industrie militaire fasse tourner son économie au bénéfice de cette caste plutôt que pour répondre aux besoins de la population.

Aussi impitoyable que soit le régime avec les travailleurs des usines et des champs, son économie permet à une minorité de s’enrichir considérablement. La famille régnante, les Kim, tout d’abord dispose d’une fortune et d’un train de vie dignes des grands bourgeois. Ainsi, on estime que Kim Jong-ill aurait acheté entre 650 000 $ et 800 000 $ d’alcools et de vins fins par an pendant son règne. Il disposait également de 4 milliards de dollars en dépôts dans des banques européennes, en particulier au Luxembourg. Une organisation gouvernementale, le bureau 39, est créée à la fin des années 1970 afin d’alimenter la caisse de la famille Kim et des dirigeants successifs. Elle disposerait de 5 milliards de dollars. Souvent, on met en avant les activités illégales (trafic d’héroïne, contrefaçons et fausse monnaie) qui servent à alimenter cette caisse, mais ces fonds viennent aussi de productions industrielles classiques et légales, comme les exportations d’armes. Il convient à ce propos de souligner que malgré l’embargo, la Corée du Nord vend avec l’aval des États-Unis des armes à l’Éthiopie.

Mais aucun régime ne saurait perdurer en ne se basant que sur une seule famille. Le système, s’il est synonyme de misère noire pour la majorité de la population, permet à l’enrichissement d’une classe privilégiée. Ainsi, selon Stanislas Roussin, de la société d’intelligence économique SERIC-Corée, « entre 10 et 15 % de la population de Pyongyang a les moyens d’acheter des produits haut de gamme, comme des cosmétiques européens et japonais ou des appareils électroménagers et électroniques neufs chinois, sud-coréens, japonais« .

Cette classe, comme toutes les bourgeoisies du monde, cherche à accroître ses privilèges et sa fortune. Comme l’État n’a pas les moyens d’investir pour exploiter l’ensemble des richesses minières, il met en place des accords avec d’autres États et des multinationales. C’est ainsi que Capital Partners prévoit d’investir entre 50 et 100 millions de dollars dans le secteur minier. Carlo Baeli, banquier italien, a investit dès 1992 l’ouverture de six mines d’or en Corée du Nord. Au delà du secteur minier, de nombreuses entreprises capitalistes investissent en Corée du Nord comme Renault-Samsung qui y a investi pour la production de pièces détachés dans le secteur de l’automobile.

Il y a aussi, outre les richesses minières, une richesse que l’État nord-coréen peut vendre aux capitalistes du monde entier : la force de travail. En 2006, le magazine patronal Challenge publiait un article au nom évocateur : Un pays stalinien tellement attractif où on peut lire « Pyongyang a offert un niveau d’éducation impressionnant à sa population. Le taux d’alphabétisation dépasse 90 % dans un pays qui s’est industrialisé dès les années 1920, d’où une main-d’œuvre de qualité, à un coût imbattable. Le salaire moyen nord-coréen, entre 30 et 50 dollars par mois, est quatre fois inférieur à celui d’un ouvrier chinois ». On peut noter qu’il n’est pas nouveau que la Corée du Nord servent ainsi à la sous-traitance, y compris dans des domaines où on ne s’y attend pas. C’est ainsi que les dessins animés français Pif et Hercule et Corto Maltes sont produits à Pyongyang.

De façon beaucoup plus large, l’État a ouvert d’immenses zones économiques spéciales à ses frontières, où des ouvriers nord-coréens, sans quitter le territoire, travaillent dans des usines chinoises ou sud-coréennes, mais aussi russes. Dans la zone industrielle de Kaesong, 54.000 ouvriers nord-coréens travaillent pour 124 entreprises sud-coréennes. Les ouvriers qui y travaillent sont soumis à une double exploitation : celle des patrons sud-coréens qui profitent de cette force de travail bon marché et celle de l’État nord-coréen qui ponctionne les salaires. Ainsi, selon une étude de Human Rights Watch de 2005, les ouvriers avaient un salaire moyen de 67,40 dollars mensuels pour des semaines de 55 heures. Sur ce salaire, l’État nord-coréen ponctionne officiellement 30%. Si les salaires devaient, à l’origine, être payés en liquide aux ouvriers, ils sont, à la demande des autorités nord-coréennes, versé sur un compte en Corée du Nord, et, une fois la conversion faite, ce n’est plus qu’un équivalent de 42 dollars en moyenne qui revient à l’ouvrier. Dans le nord-est du pays, sur un modèle similaire, a été constituée la zone économique spéciale de Rason, où les ouvriers travaillent pour des entreprises chinoises, russes et dans une moindre mesure, mongoles. A la frontière chinoise, la Région Administrative Spéciale de Sinŭiju vise à attirer les investissements chinois. Dans un tout autre domaine, Hyundai Asan a l’exclusivité de circuits touristiques de visiteurs sud-coréens dans la région touristique de Kŭmgangsan.

Pour les capitalistes sud-coréens, chinois ou russes, ces zones économiques spéciales offrent une main d’œuvre bon marché, formés et rendue docile par la terreur d’un régime totalitaire. La zone industrielle de Kaesong n’est qu’à cinquante kilomètres de Séoul. Clairement, c’est tous les avantages de la délocalisation, sans les inconvénients. Pour les dirigeants nord-coréens, cette location de main d’œuvre est une formidable source de profits.

Par contre, la politique militariste et nationaliste du régime entrave cette source de profits. Ce n’est bien sûr ni les violations des droits humains ni l’oppression des travailleurs qui gênent le moins du monde les capitalistes étrangers ! Mais pour prendre la région touristique du Kŭmgangsan, le régime impose des règles draconiennes comme l’interdiction de prendre des photos. Pire, en 2008, une touriste sud-coréenne qui s’était égarée et était entrée dans la zone interdite s’est fait abattre par des gardes nord-coréens. En 2013, lors de tensions entre les deux Corée, le régime avait en représailles fermer temporairement la zone industrielle de Kaesong. A Rason, un hôtel de luxe avec un casino accueille les capitalistes étrangers. Un réseau permet à ces capitalistes d’utiliser leurs téléphones portables pour les appels internationaux. En Corée du Nord, les téléphones portables deviennent aussi un objet courant pour les cadres du régime, les directeurs d’usine et patrons de fermes… Mais, dans la logique nationaliste de fermeture du régime, il est impossible de communiquer entre un portable nord-coréen et un portable étranger. C’est là une contradiction interne du régime et une source d’opposition entre deux fractions de la classe dirigeante nord-coréenne, entre d’un côté une élite qui tire ses privilèges de l’appareil militaire, de son nationalisme et du maintien d’un état de guerre, et de l’autre une fraction de privilégiés qui compte augmenter ses profits grâce aux capitalistes étrangers.

Un État marchand d’esclaves
Au-delà des zones économiques spéciales, où les ouvriers, soumis à la répression la plus violente, subissent la double exploitation des patrons étrangers et de la clique au pouvoir, l’Etat nord-coréen exporte aussi sa force de travail. Des dizaines milliers d’ouvriers de Corée du Nord sont ainsi littéralement loués dans différents pays à travers le monde avec généralement 90% du salaire qui revient à la clique au pouvoir. Sous contrôle permanent d’agents du régime, travaillant dans des conditions particulièrement dures et vivant dans des conditions précaires, ces travailleurs sont considérés par des défenseurs des droits humains comme de véritables esclaves. Selon le North Korea Strategy Center, organisation de réfugiés nord-coréens, il y aurait près de 100.000 travailleurs ainsi exportés dans plus de 40 pays à travers le monde, chiffre en augmentation puisque ce nombre était estimé à 60.000 à 65.000 en 2012. Cette location de force de travail rapporterait entre 150 millions et 230 millions de dollars par an à la clique au pouvoir.

Les principaux pays qui utilisent cette force de travail sont la Russie (20.000 à 25.000 travailleurs) et la Chine (19.000 travailleurs). La Russie est le principal pays d’exportation des ouvriers nord-coréens, avec cette particularité qu’il s’agit en grande partie d’un prêt de main d’œuvre afin de rembourser le montant de « l’aide désintéressée » de l’ancien grand frère soviétique à la Corée du Nord. Des témoignages de réfugiés permettent de donner une idée des conditions de vie et de travail. Ainsi, dans une exploitation forestière en Sibérie, les ouvriers nord-coréens travaillent jusqu’à 21 heures par jour en haute-saison pour un salaire journalier de 5,60 dollars contre 30 dollars pour les ouvriers russes et chinois. Et le travail se fait constamment sous la pression d’agents du régime.

On estime aussi à 15.000 le nombre d’ouvriers nord-coréens qui travaillent dans les pays du Moyen-Orient. Ainsi plusieurs milliers d’ouvriers nord-coréens construisent la ville de Lusail (Qatar) qui doit accueillir la coupe du monde en 2022. Les ouvriers y travaillent en moyenne 18 heures par un jour. Choi Yunchul, un nord coréen qui a réussi à s’enfuir, a déclaré au Guardian : « au début des années 90, les travailleurs recevaient un salaire, mais cela n’est plus le cas depuis 1995. Les sociétés de construction qui emploient des étrangers envoient les salaires directement sur les comptes bancaires du gouvernement nord coréen. »

Un ouvrier qui a travaillé au Koweït témoigne que les travailleurs nord-coréens sont, après le travail, parqués derrière de hauts murs, interdisant ainsi tout contact avec les autres ouvriers. Un ouvrier nord-coréen qui a finit par fuir témoigne, sous couvert de l’anonymat, des conditions de vie et de travail de ces ouvriers dans les pays du Moyen-Orient. « Nous travaillions jusqu’à 16 heures par jour pour un salaire de 150 USD, sur lesquels étaient retenus les frais de logement et les charges. En fait, nous ne touchions, au mieux, que 80 USD. Pas d’assurance médicale, et si on tombait malade, c’était également retenu sur notre salaire. » Les hommes étaient logés à sept dans une chambre de 10 mètres carrés infestée de cafards et de rats, sans chauffage ni air conditionné, raconte cet homme qui vit aujourd’hui en Corée du Sud.

On trouve également des travailleurs nord-coréens loués sur des chantiers dans de nombreux autres pays comme l’Algérie, l’Angola, le Cambodge, la Mongolie, la Malaisie, l’Éthiopie ou la Birmanie, et même dans l’Union Européenne. En septembre 2015, le site syndical en ligne « Equal Times » indiquait qu’on trouve aussi de tels travailleurs dans l’Union Européenne comme en Pologne. Ainsi, en 2006, des travailleurs nord-coréens étaient embauchés aux chantiers navals à Gdansk, et en 2015, des jeunes officiellement venus comme « stagiaires » travaillaient dans des vergers, la construction et autres secteurs d’activité. A Amsterdam (Pays-Bas), des travailleurs nord-coréens trimaient dans des restaurants.

Malgré les conditions de travail, quasiment tous les témoignages concordent pour dire que la plus grande peur pour ces ouvriers étaient d’être renvoyés en Corée du Nord avant la fin de leurs contrats, ce qui laisse imaginer à quel point les conditions de vie et de travail sont encore pires en Corée du Nord.

A ce jour, aucune information ne filtre sur des grèves ou protestations ouvrières en Corée du Nord. L’isolement du pays et la main de fer d’un régime tyrannique rend effectivement particulièrement difficile toute contestation. Mais rien ne serait plus faux que de reprendre les poncifs teintés de chauvinisme occidental sur la « particularité asiatique » qui rendrait les ouvriers d’Extrême-Orient plus dociles ou moins combatifs que dans d’autres pays. En Chine, au Japon ou en Corée du Sud, le mouvement ouvrier a su démontrer des milliers de fois ses capacités à lutter et à se révolter, y compris sous des régimes dictatoriaux. D’ailleurs, un patron chinois a pu exprimer une de ses craintes concernant la zone spéciale de Sinŭiju : la production implique que des ouvriers chinois et nord-coréens travaillent ensemble, les premiers payés quatre fois plus que les seconds, ce qui risque, selon lui, de provoquer tôt ou tard des révoltes ouvrières dans ce paradis pour capitalistes et enfer pour les prolétaires.

Tôt ou tard, la classe ouvrière de Corée du Nord fera entendre sa voix. Elle n’aura alors rien à attendre des États et des capitalistes étrangers qui déjà participent à son exploitation, et elle n’aura non plus rien à laisser en place de l’actuel régime totalitaire.


Camille Boudjak

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