★ Joseph Déjacque : un précurseur anarchiste méconnu

Publié le par Socialisme libertaire

★ Joseph Déjacque : un précurseur anarchiste méconnu

Joseph Déjacque n’est pas considéré comme un théoricien anarchiste et, pourtant, il vient pratiquement juste après Proudhon, avant Bakounine et Libertad, chronologiquement parlant. Déjacque mérite d’être lu et d’être redécouvert.

Il est né le 27 décembre 1821 à Paris. Rapidement orphelin de père, sa mère l’élève seul. À 12 ans, il devient apprenti en commerce de papiers peints. Durant toute sa vie, il sera un authentique prolétaire, c’est-à-dire ouvrier décorateur, peintre en bâtiment et poseur de papier peint. C’est un des rares hommes du peuple et à la fois penseur de l’anarchie, autodidacte. Toute sa vie, il aura de grandes difficultés matérielles, car son intransigeance face aux patrons ou à ses adversaires politiques le fera plonger sur le pavé. Tenant tête à ses différents employeurs, il sera constamment licencié. De guerre lasse, il s’engage dans la marine de guerre, il découvrira les mers d’Orient, mais il en reviendra antimilitariste et farouchement antiautoritaire. À nouveau dans le civil, il peine à retrouver du travail, sa réputation le précède et il sévit une grave crise économique (déjà à l’époque !).

Le 22 février 1848, l’insurrection éclate et Paris se couvre de barricades, Déjacque participe aux événements. Le roi Louis-Philippe doit partir, on brûle son trône et on pille les Tuileries ainsi que de nombreux autres châteaux. Thiers, Premier ministre, essaye de sauver la situation… déjà lui. C’est un coup d’essai, il recommencera en 1871 pour la Commune avec plus de succès dans la réaction… Avec la nouvelle République, la liberté d’association est proclamée et le gouvernement crée des ateliers nationaux pour endiguer le chômage. Déjacque en profite pour faire imprimer ses premières publications, dont deux pièces de théâtre, l’une s’intitulant Aux ci-devant dynastiques, aux tartuffes du peuple et de la liberté. Il fait aussi paraître des fables sociales pour défendre ses compagnons de misère : « Ce qu’il veut, lui, que la faim tenaille, c’est du pain, un abri pour celui qui travaille ; c’est du travail pour tous, pour tous la liberté ; c’est le gouvernement de la fraternité. » Il fréquente les clubs, et notamment le Club des femmes, et participe à la rédaction de leur journal, La Voix des femmes, socialiste et politique, organe des intérêts de tous et de toutes. Ce journal, vendu à la criée, publiera même un de ses poèmes. Déjacque se lancera alors dans le combat pour l’égalité des sexes.

Pendant ses périodes de chômage, qui étaient fréquentes, il en profitait pour composer des poésies virulentes dénonçant la misère des ouvriers et appelant à la destruction du vieux monde. La réaction passe à l’action en juin 1848, le peuple de Paris érige 600 barricades pour protester contre les élections truquées (on brûle des urnes), mais l’armée républicaine les réprime. Le bilan est terrible : 12 000 fusillés, de très nombreux emprisonnés. Il faut dire que la nouvelle chambre est truffée de « républicains du lendemain », en fait des aristocrates déguisés. Barbès, Raspail, Blanqui ont été enfermés. Le gouvernement fait paraître un communiqué victorieux : « L’ordre a triomphé de l’anarchie. » La question sociale a été résolue à coups de fusil ! Les clubs ont été fermés, ainsi que les ateliers nationaux. Le 7 juillet, Déjacque est enfermé à la prison de La Force, puis relégué sur les pontons de Brest et de Cherbourg. Il vit l’enfer. Il revient en mars 1849 à Paris et, en août 1851, il fait paraître Les Lazaréennes, un recueil de fables et de poésies sociales. Il emploie dans celle-ci les termes « prolétaire » et « capital ». Il colle dans le même sac monarchistes, bonapartistes et républicains. Il faut dire que la IIe République à peine créée se revendique « de la famille, du travail, de la propriété et de l’ordre public ». Déjacque écrit : « Prolétaire, sous la cravache, sous le mors et sous l’éperon, tout le jour courbé sans relâche, produis et meurs pour le patron. Je veux exploiter ta misère, je veux sous mon genou puissant te réduire à brouter terre. Regarde… je suis le présent » (depuis la prison de Sainte-Pélagie, 1849). Mais aussi : « Parfois aussi le peuple, à bout de patience, rugit un cri de délivrance. Mais – vainqueur politique – esclave social, il retombe énervé, loin du vaste idéal, dans sa cage d’abus, de vices, d’ignorance, sous les chaînes du capital… » Le gouvernement de Badinguet (le prince Louis Napoléon Bonaparte), au pouvoir depuis le 10 décembre 1848, fait saisir le livre immédiatement en poursuivant l’auteur et l’imprimeur pour « apologie de faits qualifiés de crimes et d’excitation à la haine ». Déjacque est condamné à deux ans de prison. Il se sauve en Belgique et finalement s’exile à Londres. Il se liera d’amitié avec Gustave Lefrançais, futur membre de la Commune et de l’Internationale de Saint-Imier. Ensemble, ils fonderont une société d’entraide, la Sociale, et feront front contre les exilés libéraux et républicains qui n’hésitent pas à s’accaparer des dons de soutien envoyés de France. Durant l’exil, les classes se reforment avec tout ce que cela suppose…

Au cours de l’enterrement d’un proscrit, Déjacque s’en prend à Ledru-Rollin et à Louis Blanc avec une véhémence et une hargne qui les laissent sans voix. Le poète des misérables les cloue au pilori en les traitant de « mitrailleurs des prolétaires ». Tout est déjà en place à cette époque-là, la social-démocratie, drapée dans une prétendue légitimité de gauche, rejouera toujours le même scénario jusqu’à nos jours, son obsession sera de rétablir l’ordre à tout prix en affamant les pauvres pendant que le capital engrangera ses dividendes ! Déjacque se met à dos bon nombre d’exilés qu’il traite de moutons. Fin 1852, il rejoint l’île de Jersey où des proscrits plus fortunés se sont retirés. En Angleterre, à moins d’être cuisinier ou artiste, un Français n’a guère de chance de trouver du travail dans ces années-là. Mais Déjacque réitère ses provocations à l’enterrement d’une proscrite de Belleville, il s’oppose à Victor Hugo (chevalier de la Légion d’honneur, pair de France, académicien, ancien député et toujours prêt à soutenir tous les pouvoirs successifs). Hugo était alors en exil volontaire pour marquer son opposition à Napoléon III, mais auparavant il avait siégé avec les conservateurs et les révolutionnaires s’en souvenaient.

En outre, Déjacque ne voulait pas que l’on parlât pour lui. Au contact de tous ces réformistes et de tous ces socialistes autoritaires, il devient anarchiste et écrit La Question révolutionnaire, une brochure de 64 pages qui prône dès le début : « Abolition du gouvernement sous toutes ces formes, monarchique ou républicain, suprématie d’un seul ou des majorités ; mais l’anarchie, la souveraineté individuelle, la liberté entière, illimitée, absolue de tout faire, tout ce qui est dans la nature de l’être humain. » Il définit l’abolition de la religion, de la famille, de la propriété privée, de l’autorité et des privilèges et développe l’émancipation des femmes et aussi des enfants, l’affranchissement total. Pour survivre et donc trouver du travail, il part pour New York au printemps de 1854. Il y sera ouvrier colleur. Il se mettra tout de suite à dos la colonie des Français réfugiés, bourgeois républicains et démocrates qu’il appelle « pauvres porte-cocardes » et qu’il scandalisera en faisant une lecture de La Question révolutionnaire. Ces mêmes exilés réformistes le traiteront d’antisocial.

En 1855, avec d’autres exilés français, il signera le manifeste de l’Association internationale, créée à Londres, ancêtre de la Première Internationale des travailleurs de 1864. Finalement, cette même année il part pour La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Immédiatement, il est choqué par l’esclavagisme et il défend spontanément les Noirs. Il se fait bien sûr mal voir par la société créole conservatrice et réactionnaire, en portant un toast : « À l’affranchissement de tous les hommes, noirs ou blancs. À la communion libre et égalitaire des producteurs de tous sexes et de toutes races au banquet social. » Pour de tels propos, il aurait pu être lynché par ces sudistes rétrogrades. Il écrira plus tard dans Le Libertaire no 3 : « J’ai vu encore plus atroce, des dogues dressés à la chasse aux nègres marrons, chiens aussi féroces que leurs maîtres, et à qui on abandonne de temps à autre la chair d’un noir fugitif ; comme dans la chasse à la bête fauve, on abandonne les entrailles de la victime à la meute avide de sang fumant et de chairs chaudes. » Il est à souligner que Déjacque ne se trompe jamais de combat, spontanément il se rallie aux opprimés. Il publie un pamphlet, La Terreur aux États-Unis, où il défend l’égalité entre les Noirs et les Blancs. C’est aussi à cette époque-là qu’il répond à Proudhon, le théoricien français de l’anarchisme, dans une lettre de onze pages, De l’être humain mâle et femelle, où il revendique un féminisme toujours défendu auparavant et qui semblerait clamer : « Camarade Proudhon, encore un effort pour être plus anarchiste ! » Il pourfend d’une façon véhémente la misogynie de ce dernier. Il en profite aussi pour inventer le néologisme « libertaire » en opposition à « libéral » : « Le libertaire n’est pas un libérâtre ; il n’est pas de ceux qui rendent l’autorité pour la liberté, mais tout au contraire, la liberté envers et contre l’autorité. »

Puis, en 1857, Déjacque écrit L’Humanisphère, utopie anarchique, son ouvrage le plus connu et le plus souvent réédité, notamment par Max Netlau et Élisée Reclus. Il s’agit d’une utopie férocement athée, originale et égalitaire, à côté Fourier passerait pour un tiède. Déjacque propose une espèce de « phalanstère, mais sans aucune hiérarchie, sans aucune autorité ; où tout, au contraire, réalise égalité et liberté et fonde l’anarchie la plus complète ». C’est cependant beaucoup plus qu’une fable ou un genre littéraire, mais la définition d’une société libertaire viable et réalisable, une construction de « l’humanitaire avenir ». Il peine à faire publier son ouvrage et il repart pour New York, éternel exilé, où il fonde le 9 juin 1858 le journal Le Libertaire, journal du mouvement social, tiré à 1 000 exemplaires sur quatre pages grand format. Déjacque est aidé par une trentaine de sympathisants. Cependant, il doit en même temps écrire la nuit et travailler le jour, car il est l’unique rédacteur (ce qui fait un peu penser à Zo d’Axa, rédacteur de La Feuille ou de L’En-dehors plus tard, mais qui lui disposa d’un héritage, ce qui ne lui évita malheureusement pas la prison).

Déjacque publie L’Humanisphère en feuilleton dans Le Libertaire, critique la situation locale, pourfend l’esclavage, parle de la situation en Europe, et donne des comptes rendus des activités de l’Association internationale. Il continue de l’envoyer à La Nouvelle-Orléans où le journal est souvent saisi. Il est aussi envoyé en Suisse, en Belgique, en Angleterre et, bien sûr, en France. Il sortira environ 38 numéros du Libertaire en tout – en 1860 seuls 6 numéros sortent. Entre ses activités pour gagner sa pitance et la rédaction du journal, Déjacque s’est miné la santé. Il se retrouve dans une impasse, une nouvelle fois, la guerre de Sécession va éclater, il n’a plus de travail car la crise économique se fait encore plus mordante. En février 1861, il doit retourner en France. Il se livre à un ami en lui écrivant : « J’ai la nostalgie non pas du pays où je suis né, mais du pays que je n’ai encore entrevu qu’en rêve la Terre promise, la terre de liberté. »

En 1864, il meurt dans la misère, à 43 ans, à Paris. Il avait sombré dans la folie, selon son ami Gustave Lefrançais. Sept ans avant la Commune, deux ans après le suicide d’Ernest Cœurderoy !

Je conclurai par une citation d’Émile Pouget : « Alors que Bakounine avisait aux moyens de fuir la Sibérie où la bienveillance de son tsar l’avait parqué, un ouvrier colleur de papier, Déjacque, réfugié à New York, définissait l’anarchisme avec une acuité de vue merveilleuse ; il ne s’est pas contenté d’en avoir une fugace compréhension, il l’a embrassé dans toute son ampleur. » Bel hommage d’un anarcho-syndicaliste à un individualiste anarchiste, prolétaire, irréductible insurgé, rebelle, insoumis, et néanmoins théoricien révolutionnaire de la pensée libertaire.

Patricio Salcedo

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