À propos d’Hugo Chavez, un dictateur à la mode

Publié le par Michel

À propos d’Hugo Chavez, un dictateur à la mode
Trois textes sur le Venezuela et la dictature chaviste.

Sur un air de… Chacha.

AUCUN CHEF ou leader autoproclamé révolutionnaire ne nous fera jamais rêver. Chavez pas plus qu’un autre. Il n’est qu’une icône (de plus) exotique (en prime) pour une gauche occidentale moribonde en mal de projet et de pouvoir. Il faut dire que l’actuel président du Venezuela a l’art et la manière de manier les symboles, sans compter qu’une part importante du budget étatique est consacrée à la propagande extérieure. Alors Chavez serait le sauveur de l’Humanité ? Le héros de l’anti-impérialisme ? Le défenseur des plus démunis ? L’avant-garde de la lutte contre les OGM ? Face à la ferveur suscitée par le personnage, des voies s’élèvent, portent la critique et tentent d’organiser une résistance. Citons El Libertario, un journal anarchiste.

LES LIGNES QUI SUIVENT entendent relayer les critiques émises par ce journal. Elles puisent aussi leurs sources dans un texte paru dans la revue Échanges, n°123 de l’hiver 2007-2008, dans un récit écrit par un compagnon récemment rentré du Venezuela et dans quelques autres écrits.

LE CHAVISME ne sort pas de nulle part. A la fin des années 80, une grave crise secoue le Venezuela, notamment à cause de la baisse des cours du pétrole. Situation propice à l’émergence d’un sauveur. Après un coup d’État raté en 1992, Chavez opte finalement pour la voie légale de prise du pouvoir : le jeu électoral et fonde en 1993 un nouveau parti : le Movimiento V Républica, voué à un large succès dans les années qui suivent. En 1998, il est élu président de la république et dès 1999, il modifie la constitution et fonde la 5e république du Venezuela.

CHAVEZ A SU CAPTER ET DÉTOURNER l’élan révolutionnaire du pays, la soif de changement dans un pays aux rapports de classes extrêmement violents. Les 27 et 28 février 1989, le peuple de Caracas s’était soulevé suite à une explosion des tarifs, notamment des transports en commun et les réformes économiques inspirées par le néo-libéralisme suite à des accords avec le FMI. C’est ce qu’on appelle le Caracazo. Le 2e jour, le président Carlos Abdres Perez avait envoyé l’armée contre la population révoltée, tuant 300 à 3000 personnes selon les sources.

CHAVEZ S’APPUIE sur un certain nombre de mythes fondateurs et surtout sur l’armée dont il est issu. Un militaire, élu démocratiquement, ça promet une chouette révolution ! Son « socialisme du 21e siècle » se réclame de Bolivar le grand libérateur de la domination coloniale espagnole. Une libération qui profita surtout aux riches du pays, bien plus libre, il est vrai, d’exploiter la main d’oeuvre indienne et leurs terres à partir de ce moment.

IL S’AGIT AVANT TOUT D’UN POPULISME : un discours destiné à séduire les masses à grands coups de promesses sur une meilleure répartition des richesses, sur la fin de la tutelle des états-unis, etc. Populisme aussi, dans la mesure où Chavez entend établir une relation directe entre lui et le peuple. Cela passe par exemple par une émission de télé dominicale « Alo presidente » où Chavez s’improvise animateur de talk show et répond 5 à 6 heures durant aux questions des télé-citoyens.

ALORS, ON EST POUR OU CONTRE Chavez et si l’on est contre Chavez, c’est qu’on est sans doute un suppôt du patronat et de la réaction voire même de la CIA. En décembre 2004, un général de la brigade déclarait : « comme il existe au Venezuela une mafia des droits humains, les écologistes forment une mafia verte derrière laquelle se cache la contre-révolution, les multinationales, le tout dirigé par la CIA ». Dans la revue Échanges, ce mécanisme est clairement exposé : « Les attaques de l’opposition revanchardes-conservatrices sont utilisées par Chavez pour cimenter son camp. Dorénavant, tous ceux qui ne le soutiennent pas sont qualifiés de traîtres au processus révolutionnaire ou, suprême injure, de soutenir l’Amérique de Bush. Fort de cette stratégie du double discours, Chavez et ses alliés, la gauche traditionnelle et tiers-mondiste ainsi que l’extrême-gauche trotskiste initient le show anti-impérialiste permanent pour faire face aux tensions politiques et sociales récurrentes. » Toute contestation est ainsi disqualifiée, tandis que les mouvements sociaux divers et variés se font absorber par l’hydre étatique, mettre sous contrôle, toute charge subversive s’en trouvant de fait désamorcée (par ce processus d’intégration). Il n’existe plus au Venezuela de mouvements sociaux proprement dits qui soient autonomes. Toutes les mobilisations importantes sont convoquées par le gouvernement, qu’elles concernent la guerre en Irak ou l’interventionnisme nord-américain en Amérique latine. Dans Échanges, on peut aussi lire : « Il se construit aussi un culte : le chavisme, un système où le peuple propose et lui dispose. Et comme tout système accepte son contraire, il a deux discours, celui pour le peuple, hyper-médiatisé, et celui pour les élites qui ne sort pas des salons de la présidence. Ce dernier modère nettement le discours de la rue afin de rassurer la bourgeoisie capitaliste du secteur bancaire et des USA, le principal client du pétrole du Venezuela. »

LE PÉTROLE EST LA RICHESSE PRINCIPALE du pays. Il représente en 2007 90% des exportations du pays. Il est donc le garant de la paix sociale au Venezuela. A elle seule, l’activité pétrolière représente la moitié des recettes fiscales et un tiers du produit intérieur brut. C’est le pétrole qui achète le soutien de la population vénézuélienne à coups de programmes sociaux de grande ampleur (les missions), d’augmentation de salaires des fonctionnaires, de campagnes médiatiques, de nouvelles infrastructures.

DERRIÈRE UN ANTI-IMPÉRIALISME de façade, Chavez continue d’entretenir des relations commerciales avec les États-Unis, notamment via des accords avec les majors du pétrole que sont Chevron texaco, Exxon Mobil ou Conoco Philipp. Depuis janvier 2006, toute entreprise étrangère opérant au Venezuela doit former une entreprise mixte avec le gouvernement. La part étrangère est de 49%, les 51% restant allant à l’Etat. Augmenter le taux de captation des revenus pétroliers est aussi à l’origine du renforcement du contrôle de l’exécutif politique sur PDVSA, l’entreprise pétrolière nationale. Cette décision sera d’ailleurs le déclencheur du coup d’état avorté d’avril 2002. En décembre 2002, l’opposition utilise de nouveau PDVSA pour tenter de faire chuter Chavez. Le 6 décembre, les patrons, les capitaines de tankers, les cadres et les administratifs de PDVSA entament une grève générale. Elle est suivie de sabotages des systèmes informatiques et techniques. Après 60 jours de lock out, le mouvement se termine grâce à la mobilisation de la population vénézuelienne, des ouvriers et techniciens de PDVSA. Cela aura quand même des conséquences importantes pour l’économie vénézuelienne avec une chute de la production à 200 000 barils contre 3 millions avant la grève. La situation sera récupérée au prix d’un grand nettoyage de l’entreprise (18000 licenciements sur un total de 42000, mais 80% de cadres) et d’une reprise en main politique de la direction (le ministre actuel de l’énergie est aussi le président de PDVSA). Finalement, une pas si mauvaise affaire, cette tentative de coup d’État… et hop ! Une petite reprise en main de l’entreprise phare de l’économie vénézuélienne.. Et puis, ça renforce le côté petit poucet socialiste en butte aux méchants patrons… Alors, opposants, taisez-vous si vous ne voulez pas faire le jeu de la réaction ! En fait, loin de remettre en cause le capitalisme, la politique économique de Chavez vise un simple repositionnement du Venezuela et des pays alentours dans le capitalisme mondialisé. Il s’agit de constituer un pôle de puissance économique afin de tirer un maximum de profit du système. Bref, un bon vieux capitalisme d’état. Chavez veut donc encourager le développement d’un marché intégré sud-américain sur le modèle du marché européen pour faire poids face aux USA. Et là, on retrouve les autres enjeux, beaucoup plus obscurs, de l’intégration à grande échelle du capital : constitution d’un marché unique permettant le développement d’une économie compétitive à l’échelle mondiale, accroissement de la concurrence au sein du marché intégré, flexibilité et mobilité du travail, nivellement des salaires par le bas, normalisation de tous les aspects de la vie quotidienne, renforcement des politiques répressives.

UN AUTRE EXEMPLE du double discours dont Chavez est passé maître : l’agriculture. « La réforme agraire dans les décrets-lois de 2001, loin de prévoir l’expropriation des grands propriétaires terriens a été un moyen de garantir le droit à la propriété privée et de ne redistribuer aux paysans qu’une très petite surface de terres qui appartenait à l’État ou à des propriétaires qui ont été indemnisés. La majorité des terres reste aux mains des militaires ou des propriétaires protégés par des groupes paramilitaires qui provoquent la violence dans les campagnes. Par ailleurs, la constitution de 1999 qui garantit aux indigènes la préservation sur leurs terres des ressources naturelles est systématiquement violée par les multinationales comme par les entreprises publiques. » (Échanges)

ALORS, L’EXPLOITATION du charbon et de l’or a notamment donné lieu à une vaste dépossession des indiens de leurs terres. Leur situation ne s’est pas améliorée, elle s’est dégradée. Mais de quoi se plaignent-ils ? Ils ont par ailleurs obtenu le droit de vote et aussi un arc, des flèches et un kayak sur le drapeau national ! Concrètement, l’État de Zulia, à l’ouest du pays, possède 95% des ressources en charbon du Venezuela. La Sierra Perija, à la frontière colombienne, est la première région concernée. Les populations de la région sont essentiellement indiennes. Elles sont venues peupler une sierra hostile sous la pression des planteurs de la plaine au cours du 20e siècle. Et de nouveau, elles se retrouvent soumises à l’arbitraire des intérêts économiques. En 1973, le gouvernement vénézuélien accorde les premières concessions minières au pied de la sierra. Il fonde trois ans plus tard la compagnie Carbozulia pour assurer l’exploitation. En novembre 2003, Chavez annonce le triplement de la production de charbon, justifié par la forte demande d’une Chine en pleine expansion. Il s’effectuera grâce à un partenariat de Carbozulia avec des compagnies occidentales (angloamerican coal, ruhrkohle…). Ce triplement s’annonce dévastateur pour l’environnement et les communautés Bari, Wayuu, Yupka et Japreria de la sierra : déforestation massive (2 à 3000 hectares), pollution des rivières alimentant les communautés et plus largement, contamination du bassin fluvial de Maracaibo (3 millions d’habitants), augmentation du nombre de maladies respiratoires… En mars 2005, plus de 1000 personnes se retrouvent à Caracas pour s’opposer à ce projet. Résultat des courses : rien ! Enfin, presque. Une commission évaluera ce qui est déjà tout évalué : la vie de milliers de personnes ne pèsera pas lourd dans la balance face aux intérêts financiers. Le projet est pour l’heure suspendu. Mais qui sait pour combien de temps. Juste assez sans doute pour que la contestation se calme.

DANS LA MÊME RÉGION est aussi prévu le complexe portuaire Simon Bolivar, aussi connu sous le nom de Puerto America. Son objectif est de permettre l’expédition de gaz, de pétrole et de charbon vers l’Europe et les États-Unis. Pour faire bonne mesure, il inclut même une centrale thermo-électrique au charbon vénézuelien. Bien sûr, les pêcheurs des îles concernées par l’implantation du port sont contre car ils savent bien que le dragage de la zone, les constructions portuaires, la pollution atmosphérique vont faire de ce coin tranquille un enfer industriel. Il est beau le « socialisme du 21e siècle ».

CRITIQUER LE CHAVISME n’est pas chose aisée, en fait. La situation vénézuelienne était tellement dure que nul ne peut cracher entièrement sur quelques améliorations de circonstances via la redistribution de la manne pétrolière. Mais, ce qui se passe, c’est le développement d’un assistanat à outrance pour les pauvres et l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie proche du pouvoir : la bourgeoisie bolivarienne. Chavez a réellement un projet de gauche dans un pays où 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Ce projet n’est pas celui libéral et répressif d’un Uribe en Colombie ou d’un Fox au Mexique. Il est essentiellement d’inspiration social-démocrate, son grand modèle restant l’Europe, un projet de société, on le sait pour le pratiquer, qui n’est qu’un aménagement de nos peines avec son lot d’oppression, de destruction et de mise au pas. L’incarcération des récalcitrants continue, qu’ils soient vendeurs de rue, ouvriers, étudiants ou indigènes. Le droit de grève est fortement limité. Plus de 400 personnes meurent violemment chaque année dans les prisons et il y a une moyenne mensuelle de 15 personnes tuées par les corps répressifs de l’État, etc. Par ailleurs, le pouvoir de l’armée augmente, de nombreuses zones où vivent les communautés indiennes sont détruites, le modèle industriel est glorifié, les compromis avec les entreprises pétrolières sont légion, l’ultra-nationalisme se répand… Ce ne sont pas des étapes « malheureusement nécessaires » vers la Révolution. Elles nient même toute possibilité de changement radical, car elles nourriront toujours dans leur sein une résistance forcenée de celles et ceux qui refusent de se plier au schéma imposé. D’autre part, le projet chaviste ne permet pas le développement d’individus et de communautés autonomes. Il propose juste la satisfaction bureaucratique de leurs besoins élémentaires (logement, nourriture, transport, etc.). Si une personne décide de faire autrement, elle ne peut pas car il n’existe plus d’espaces où elles le puissent, quand la loi ne l’interdit pas.

EN DÉCEMBRE 2007, Chavez a perdu ses premières élections depuis son arrivée au pouvoir. Le référendum appelant à la création de la république socialiste du Venezuela et au renforcement du pouvoir de l’État a été rejeté ; il semblerait qu’après 10 ans de pouvoir, le chavisme s’essouffle. En effet, tout va plus mal dans un pays pourtant de plus en plus riche au fur et à mesure que les revenus pétroliers augmentent ; les missions censées résoudre les problèmes alimentaires, sanitaires et de logement sont presque toutes en échec. La mission mercal destinée à vendre les produits de base à moindre coût ne fonctionne plus et souffre de problèmes de corruption et de marché noir. L’État a ainsi décidé de mettre en place un système parallèle au mercal qui sera géré par PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuelienne. La nourriture échangée contre du pétrole sera vendue dans les stations services et d’autres commerces pour faire face à la pénurie.

AU NIVEAU DE LA SANTÉ, la mission des médecins cubains (1 médecin dans chaque communauté) fait face à de nombreuses difficultés (réduction du nombre de médecins, retard dans les constructions des dispensaires) et n’a jamais permis de pallier aux carences du système hospitalier. On retrouve les mêmes problèmes au niveau de l’habitat (44% de ce qui était prévu a été construit en 2007). La solution actuelle est la petrocasa, une maison en plastique. Cela fait un nouveau débouché pour les résidus de pétrole vénézuelien même si certains disent qu’il est toxique de vivre dans des maisons en chlorure de vinyle. Et sans parler des problèmes d’eau potable, des prisons, d’abus policiers ou militaires quand ce ne sont pas des massacres…

ALORS, ON LAISSE LA CONCLUSION aux anarchistes du journal El libertario. Ils écrivaient en janvier 2007 : « les diatribes de Chavez sont très fournies. Mais lui-même a réitéré qu’il ne fallait pas se fier à ce qu’il faisait ou disait. Ainsi, son socialisme du 21e siècle dans les faits n’a pas dépassé le simple paternalisme et capitalisme d’État avec comme base l’abondance de la rente pétrolière. La souveraineté populaire est la souveraineté d’une élite de militaires, d’entreprises transnationales et de la boliburgesia (bourgeoisie bolivarienne) naissante. »

DÉCIDÉMENT, il n’existe pas de capitalisme à visage humain. Ni Bush, ni Chavez !

Paru dans: Basse intensité et lisible aussi sur Non Fides

À propos d’Hugo Chavez, un dictateur à la mode

La chanson de Chavez, paroles latinas sur musique nord-américaine

Depuis bientôt vingt ans, le Venezuela connaît la plus longue période de tension politique et sociale de son histoire. Le Caracazo de 1989 a été suivi de plusieurs vagues protestataires sur fond de crises économiques à répétition, cause d’un appauvrissement extrême de la population qui finira par écarter la vieille oligarchie du pouvoir (1). L’élection en 1998 de Hugo Chávez, militaire putschiste en 1992, emprisonné alors puis libéré en 1994 (2), change politiquement la donne.

Remisant le sabre pour la parole au verbiage proche du peuple, il gagne la confiance des pauvres qui le considèrent comme un sauveur. Cette fusion avec une partie du peuple va générer une confusion dans tous les milieux de gauche séparant, au Venezuela comme ailleurs, les prochavistes des antichavistes. En canalisant les volontés de changement longtemps étouffées, par une « révolution » (dite bolivarienne) dirigée d’en haut, Chávez, soutenu par les ouvriers de base du pétrole et la ferveur populaire, surmonte le putsch conservateur de 1992 (3) et se fait réélire en 2006 (4). Depuis, ses initiatives visant le contrôle de l’ensemble des pouvoirs a entraîné des divisions et des défections dans son clan qui lui ont fait perdre le référendum de changement constitutionnel du 2 décembre 2007.

En fait, le système bolivarien est gangrené par les mêmes maux que le système oligarchique précédent, seul le personnel a changé. Et comme avant, seul le pétrole fait vivre l’économie en permettant les dépenses publiques, unique ressort de la forte croissance actuelle (8%) (voir Venezuela : un pays ruiné, malgré le pétrole).

Le Venezuela de la fin du XXe siècle, c’est l’Amérique latine archaïque avec ses riches, très riches et ses pauvres, très pauvres. Comme le veut la caricature traditionnelle, les riches sont blancs (29 % de la population), gouvernent et, soutenus par les États-Unis et la hiérarchie ecclésiastique, sont pro-américains et pratiquants. Les pauvres, eux, sont le reste ou rien et de toute façon leur niveau de pauvreté ne leur permet que l’espoir providentiel que leur ont inculqué les missionnaires depuis des lustres. Les ouvriers sont concentrés dans l’exploitation du pétrole, la seule richesse du pays.

Privés de tout espace (5), ils n’ont jamais pu mener un mouvement autonome et d’affrontement de classes, ainsi historiquement depuis Bolivar et le bisaïeul de Chávez (6) l’ennemi dans l’inconscient collectif n’est pas intérieur mais bien plutôt les nations qui pillent les ressources de leur pays.

Sans doute existait-il déjà au début des années 1980 la nostalgie d’un « homme à poigne », d’un chef providentiel, tel le dictateur Pérez Jiménez qui nationalisa le pétrole, capable de débarrasser le pays de la corruption endémique, du système clientéliste entretenu par les deux grands partis, Action démocratique et Copei, qui alternaient au pouvoir en licenciant à chaque fois les fonctionnaires de l’équipe précédente.

Chávez avait reçu de son mentor Norberto Ceresole, pro-nazi, péroniste, l’idée de se présenter comme un nouveau Bolivar qui unifierait derrière lui l’Amérique latine ; et celle de construire une géopolitique tiers-mondiste fondée sur le pétrole, en nouant une alliance privilégiée avec l’Iran et si possible la Turquie, en tout cas tous les grands États du Proche-Orient qui souhaiteraient s’opposer aux Américains, en soutenant les mouvements islamistes et pro-palestiniens, etc.

Mais Chávez saura utiliser l’anti-américanisme après le putsch raté de 2002 soutenu par Bush et le premier ministre espagnol d’alors, le conservateur Aznar. Bush, voulant revenir aux très lucratives relations de dépendance de l’Amérique latine de la fin de la décennie précédente, et Aznar défendant les intérêts importants de la bourgeoisie espagnole au Venezuela.

2002 marque ainsi une différence dans la gouvernance de Chávez. En politique intérieure, pompier de service pragmatique, afin d’apaiser les tensions sociales, il est le grand tribun à la gouaille des bas quartiers et la foule se l’approprie. En bon militaire de « gauche », il condamne les politiques et les politiciens qui ont appauvri le peuple alors que le pays est riche, il promet une redistribution juste des richesses et plaide pour « un modèle économique humaniste, diversifié, orienté sur la production et la création d’emploi », quant à son projet politique, il le définit comme étant « la recherche des aspects humains du système capitaliste ».

Gérer la misère

Dans les faits, Chávez renforce les institutions juridiques et politiques en élargissant la participation aux jeux démocratiques pour tous, indigènes inclus. Surtout, il ne touche pas et ne modifie en rien la loi du travail qui rend l’exercice du droit de grève pratiquement impossible du fait des méandres et chicanes juridiques et administratives. Socialement, sans marge de manœuvre financière du fait du bas prix du pétrole, il mobilise l’armée pour venir en aide aux plus démunis. Ce faisant, il ouvre un gigantesque espace de rencontres, d’échanges d’information, de solidarité et de débats qu’il doit recentrer sur lui-même pour ne pas en perdre les dividendes et mieux en contrôler les aboutissants. Il lance ainsi des questions et des propositions tous azimuts sur la démocratie participative, la gestion de l’eau, la propriété des taudis, l’éducation, la santé, la réforme agraire, faisant en sorte que les pauvres apprennent à gérer leur misère et se gardant le droit de décision.

Il se construit ainsi un culte, le chavisme, un système où le peuple propose et lui dispose. Et comme tout système accepte son contraire, il a deux discours, celui pour le peuple, hyper-médiatisé, et celui pour les élites, qui ne sort pas des salons de la présidence.

Ce dernier modère nettement le discours de la rue afin de rassurer la bourgeoisie capitaliste du secteur bancaire (7) et des États-Unis, le principal client du pétrole du Venezuela (8).

Mais à force de débats, les revendications remontent des quartiers populaires car parler ne nourrit pas, et parallèlement les quartiers des classes moyennes et de la bourgeoisie commencent à exprimer leur mécontentement. Fin 2001, Chávez promulgue 49 décrets-lois encadrant la propriété foncière (réforme agraire) et les hydrocarbures, deux secteurs peu habitués à être réglementés et, dans certains cas, les soumet à l’impôt. L’opposition, dont la centrale syndicale Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), lance alors une grève dont l’épilogue seront la tentative de putsch puis la victoire du camp chaviste au printemps 2002.

L’entrée en scène
des ouvriers d
u pétrole

Ce qui est important dans cette opposition pro-chavistes/anti-chavistes, c’est l’entrée dans le jeu politique des ouvriers de base du pétrole qui d’une part vont appuyer de façon déterminante le camp chaviste et d’autre part vont briser le consensus syndical de la CTV, ouvrant un espace que les chavistes combleront immédiatement en créant un nouveau syndicat, l’Union Nationale des Travailleurs, qui restera peu opérationnel du fait de ses divisions internes.
Cette entrée en scène va supplanter l’opposition riches/pauvres au profit de l’affrontement de classes et va transformer le Venezuela en laboratoire d’expérimentations politiques et sociales tout en forçant Chávez à radicaliser son discours ce qui l’amènera, au rythme des luttes de la base, à projeter sur le socle de la « révolution bolivarienne » le très fumeux « socialisme du XXIe siècle ».

Les attaques de l’opposition revancharde conservatrice sont utilisées par Chávez pour cimenter son camp. Dorénavant tout ceux qui ne le soutiennent pas sont qualifiés de traîtres au processus révolutionnaire ou, suprême injure, de soutenir l’Amérique de Bush. Fort de sa stratégie du double discours, Chávez et ses alliés, la gauche traditionnelle et tiers-mondiste ainsi que l’extrême gauche trotskyste initient le show anti-impérialiste permanent pour faire face aux tensions politiques et sociales récurrentes. Car, hormis les fameuses « missions » qui ont probablement allégé la vie des pauvres dans le domaine de l’éducation et de la santé (9) mais qui ne sont en fait que la reprise de programmes sociaux que l’oligarchie précédente avait mis en place quand le prix du pétrole le permettait, le reste n’est que miroir aux alouettes pour le peuple. Mais il est crucial pour le capital national et international car il concerne le contrôle social dont les contours peinent à s’imposer et la sécurisation ainsi que la mise en valeur de l’exploitation pétrolière et minière liée à l’intégration du continent américain.

Pour exemple, la réforme agraire dans les décrets-lois de 2001, loin de prévoir l’expropriation des grands propriétaires terriens, a été un moyen de garantir le droit à la propriété privée, et de ne redistribuer aux paysans qu’une très petite surface de terre, qui appartenait généralement à l’État ou à des propriétaires qui ont été indemnisés. La majorité des terres restent aux mains des militaires ou des propriétaires protégés par des groupes para-militaires qui provoquent la violence dans les campagnes. Par ailleurs, la Constitution de 1999 qui garantit aux indigènes la préservation sur leur terre des ressources naturelles (hydrocarbures, gaz, charbon) est systématiquement violée par les multinationales comme par les entreprises publiques (10).

Toujours dans le cadre de l’exploitation des ressources naturelles, en octobre 2007, lors de son passage en Colombie pour officiellement négocier son intervention avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Chávez a inauguré avec son « ami » le président colombien Uribe (lui-même ami de Bush) un gazoduc qui, faisant partie des infrastructures qui relie l’Amérique latine au Plan Puebla Panamá (11), va du Venezuela via la Colombie pour alimenter les États-Unis (12) – ce qui bat en brèche définitivement l’idée répandue selon laquelle Chávez se bat pour le contrôle de ses ressources (cela vaut pour le Bolivien Evo Morales ou l’Équatorien Rafael Correa).

En fait, Chávez privilégie le tout-pétrole au mépris d’un véritable développement du pays. La société pétrolière nationale, PDVSA, sorte d’État dans l’État par son importance et sa bureaucratisation, liée aux « majors » internationales et dont la participation des cadres à la tentative de putsch a permis à Chávez d’y placer ses hommes, est devenue plus que jamais la vache à lait permettant dans les années difficiles de 2002 à 2004 de financer le programme social. Ce choix lui permet de répondre à la fois aux exigences sociales et à l’impatience des États-Unis de créer la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), compatible avec son ambition régionale qui est de peser aussi lourd que le Brésil et l’Argentine dans le sous-continent américain (13). Pour cela, il poursuit la même stratégie.

D’un côté, par son engagement contre la ZLEA et sa volonté de créer une zone pseudo-indépendante, il s’affirme comme le vrai défenseur des pauvres du sous-continent, ce qui a pour conséquence de diviser ou démobiliser les populations généralement opposées à la ZLEA, isolant un peu plus les derniers résistants sur le terrain que sont les indigènes (14).

Quant au contrôle social qui est le grand chantier de Chávez, il se fait au rythme des tensions et du renforcement juridique et institutionnel qu’il implique. Outre une plus grande participation au jeu électoral pour laquelle Chávez travaille depuis son accession au pouvoir grâce à une organisation quasi militaire depuis 2002 (cf. note 4), les autres décisions prises sous la pression des différents mouvements bénéficient aussi d’une organisation similaire et ne sont que des coquilles vides. Les « conseils communaux », prétendus outils de la démocratie directe, sont encadrés par la loi ; ils n’ont pas de pouvoir de décisions politiques et sont chapeautés par un conseil présidentiel dont ils dépendent pour leurs subventions. Les « coopératives ouvrières » ne fonctionnent qu’avec les subsides de l’Etat qui impose une supervision « bolivarienne » (15).

Grèves réprimées

Quant aux ouvriers, ils ont un traitement à la hauteur de leur dangerosité. Depuis 2002 toujours, dans la foulée du mécontentement patronal et des lock out qui l’ont suivi, certaines entreprises ont été réouvertes par les travailleurs pour leurs comptes mais ils ont vite été rattrapés par Chávez qui a alors institutionnalisé l’idée du « contrôle ouvrier » pour que ce contrôle mené avec des fonctionnaires bolivariens (cogestion) devienne un contrôle de leur travail (autogestion) et non un contrôle de la production. Les grèves et manifestations sont sévèrement réprimées (16). Ainsi le fut la lutte des ouvriers du pétrole travaillant au forfait (« chanceros ») en 2005 qui se plaignaient des nouvelles conditions d’embauche toujours plus drastiques.

Le secteur du pétrole étant particulièrement sensible, Chávez a aussi proposé une loi qui sanctionnait de prison celui qui, par son action visait l’interruption du fonctionnement d’une entreprise stratégique de l’État… ce qui revenait à interdire le droit de grève pour une certaine catégorie de travailleurs… proposition retirée suite au tollé dans son propre camp – que Chávez voudrait bien finir par organiser et mettre définitivement sous ses ordres.

En effet, l’organisation du camp chaviste, en clarifiant le paysage politique, désamorcerait nombre de tensions. Et si l’on avait l’explication de son inachèvement, alors que la création du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) est continuellement repoussée et que le fonctionnement du syndicat chaviste Union Nationale des Travailleurs (UNT) est plus que grippé, on pourrait répondre à la question : que se passe-t-il réellement au Venezuela ?

Le revers subi par Chávez lors du référendum sur la révision constitutionnelle de décembre, qui met au point mort son projet de « socialisme du XXIe siècle », alors qu’il avait mis toutes ses forces pour la victoire,
montre que son mouvement est loin d’être monolithique. La nébuleuse chaviste est en perpétuelle transformation. Division, fusion, coalition se forment aussi vite qu’elles se déchirent. Jusqu’à maintenant, seules les élections présidentielles, sans faire le plein (qui sont les 25% d’abstensionnistes incompressibles ?) permettent de cimenter l’ensemble. Il est sûr toutefois que l’éparpillement de tous les courants, de la gauche rose pâle pleinement capitaliste à une partie de l’extrême gauche trotskyste en passant par le parti communiste, profite aussi à Chavez pour qui « diviser pour régner » est le B. A.-BA.

Le Venezuela reste dans une bataille de pouvoir aiguë où tous les rêves sont permis et c’est bien la force de Chavez qui, jusqu’à présent, permet et entretient un nouveau rêve latino. Non plus la révolution armée des guérilleros, mais la révolution par l’intégration et la démocratie libérale.
L’année qui s’ouvre montrera comment ce rêve tentera de s’imposer à la dure et tenace réalité.

Rappelons simplement que la grande pauvreté subsiste, corruption et népotisme suivent la hausse du pétrole, l’emploi informel reste élevé (40 %) tout comme l’inflation (16 %), les problèmes d’approvisionnement même sporadiques obligent à la débrouille et aux combines, le tout dans un contexte de violence sociale inégalée et que si Chavez est certainement décidé à protéger le capital et faire fructifier le sien, la lutte de classes pourrait bien s’intensifier (17).

J.-L. G

(1) Le système oligarchique vénézuelien a été mis en place en 1958 sous le patronage des États-Unis, suite au renversement du dictateur Marco Pérez Jiménez. Appelé pacte de « Punto fijo » ce système permettait à la bourgeoisie de gérer ses intérêts à travers deux partis, Action démocratique (social-démocrate) et Copei (chrétien-démocrate), alternativement au pouvoir jusqu’à l’élection de Chávez. La paix sociale était garantie par une centrale syndicale inféodée au patronat, la Confédération des Travailleurs du Venezuela (CTV).

(2) Sa libération était une promesse électorale de Rafael Caldera, élu président en 1994. Sans faire de politique fiction, on peut penser que face à la situation chaotique et le manque de légitimité de la classe politique au pouvoir (l’abstention va de 40 % à 60 % durant cette période) Chávez représentait un recours possible. A peine sorti de prison, Chávez part à Cuba faire ses classes et à son retour, il crée le Mouvement Ve République (MVR) sur lequel il s’appuiera pour son élection.

(3) De 1999 à 2002 le prix du pétrole est erratique, il monte de 10 à 30 dollars en 2001 puis redescend à 20 dollars, ce qui aggrave la situation économique. Parallèlement, Chávez essaie de calmer le mécontentement ambiant en promulguant des réformes qui vont à l’encontre des intérêts des propriétaires terriens et des cadres du secteur pétrolier (c’est sa période péroniste). Les conservateurs se mobilisent, obtiennent le soutien de Bush et d’Aznar via la Colombie (ce qui explique la haine que leur porte Chávez) et la défection de quelques officiers supérieurs. Le 11 avril 2002 ont lieu à Caracas de violentes manifestations, et le 12 la reddition de Chávez est annoncée par un général factieux ; mais la mobilisation des chavistes le 13 pousse les putschistes à le libérer, et dès le 14 il reprend le pouvoir.

(4) Chávez a organisé militairement sa campagne comme pour le référendum révocatoire de 2004 avec un comité national (appelé commando Maisanta, du surnom de son bisaïeul) chargé de coordonner sur l’ensemble du territoire des « unités de bataille électorale » devant organiser des « patrouilles électorales ». Fort de cette organisation, Chávez tablait sur 10 millions de voix et comptait ramener l’abstention sous les 10%. Ce que tout le monde voit comme un triomphe est au mieux une consolidation vu qu’il n’a réuni qu’un peu plus de 7 millions de bulletins avec une abstention dépassant les 25 %.

(5) La dernière dictature a été celle de Marcos Pérez Jiménez de 1952 à 1958 sous laquelle l’opposition a été systématiquement pourchassée et réprimée jusqu’à son anéantissement assurant au pacte de « Punto fijo » trente ans de paix sociale (voir note 1).

(6) Pedro Pérez Delgado plus connu sous le nom de Maisanta, célèbre au Vénézuela pour avoir été le dernier combattant anti-impérialiste à cheval, a combattu vers les années 1920, au côté du général nationaliste Castro contre le gouvernement de l’époque, vendu aux intérêts américains.

(7) Chávez a financé une partie de sa campagne de 1998 avec des dons provenant de la banque Bilbao-Viscaya (BBV) en échange de la privatisation d’une de ses filiales, la Banque Provinciale.

www.lavanguardia.es/web/20020407/23357963.html

(8) Le Monde du 8 décembre 1998 rapporte comment un conseiller du vice-président américain de l’époque, Al Gore, décrit Chávez : « Il est attentif aux critiques et tout à fait disposé à modifier ses positions de telle sorte qu’elles n’altèrent pas les relations avec notre pays. » Le jugeant malléable et réceptif, il finit par recommander aux autorités américaines d’engager un dialogue avec lui malgré son passé putschiste.

(9) Dans ce domaine de la santé, comptent des réformes concrètes : distribution de petits déjeuners et de repas de midi gratuits ; importation de 10 000 médecins cubains qui officient dans des centres de santé créés dans les quartiers pauvres (même s’ils ne prescrivent que des médicaments pas chers et renvoient à l’hôpital public – dans une situation catastrophique – pour tous les problèmes graves et les opérations).

(10) Pour avoir des détails sur la politique de Chávez envers les paysans indigènes, voir l’article www.alia2.net/article142910.html, plutôt pro-chaviste, et l’anti-chaviste www.soberania.org/Articulos/articulo_3318.htm. Le premier fait référence aux activités du Summer Institute of Linguistic (SIL) que Chávez a expulsé du Venezuela (le minimum quand on se dit bolivarien… autant exploiter soi-même ses indigènes…).

(11) Voir « Mexique : la commune de Oaxaca a vécu », Échanges n° 119, hiver 2006-2007.

(12) Les détails sur http://www.soberania.org/Articulos/articulo_3601.htm

(13) De source gouvernementale, la grande pauvreté a empiré de 2002 à 2004 (prix faible du pétrole jusqu’à 2002 puis blocage de l’économie par les anti-chavistes). Parallèlement, Chávez a privatisé progressivement au profit des grandes multinationales une partie des ressources nationales. Ainsi la part de PDVSA dans la production nationale est passé dans cette période de 65 % à 54 %.

(14) Le plus visible de l’intégration du continent, c’est la mise en place des infrastructures afin que les ressources naturelles des pays du sud parviennent au nord sans obstacles. Nous avons déjà vu le Plan Puebla Panamá, l’inauguration du gazoduc Venezuela-Colombie. Le projet d’un autre gazoduc de 10 000 km de long, qui relierait en 2012 l’Argentine au Venezuela via le Brésil et la Bolivie, a été lancé. Les indigènes de tous les pays concernés sont mobilisés mais ils font face à toutes les armes des gouvernements en place, de la carotte comme du bâton.

(17) Voir le site http://risal.collectifs.net/ (Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine, en français), dans la rubrique « Venezuela », de nombreux articles sur le débat politique.

paru dans Échanges n° 123

À propos d’Hugo Chavez, un dictateur à la mode

Mierda sempre Comandante !

Plusieurs jours ont maintenant passé depuis l’annonce de la mort d’un chef d’Etat étranger, malade depuis longtemps, dans un pays d’Amérique du Sud. L’info n’a surpris personne. Elle était attendue, presque annoncée. Tout comme étaient prévues les condoléances plus ou moins hypocrites de la moitié des chancelleries du monde entier, et le deuil de millions de ses compatriotes, ces sujets qui infestent la planète depuis des siècles en se serrant les coudes autour de leurs maîtres. Désirant la mort de tout Etat, la mort de ce type nous a laissés plutôt indifférents. Seul un sourire entendu -parce que la mort d’un chef de gouvernement fait toujours plaisir-, mais rien de plus. Si elle avait été provoquée par un acte de révolte, là oui il y aurait eu de quoi fêter sa disparition. Mais pour un cancer, qu’il soit naturel ou pas, quel goût y trouverions-nous ?

Si l’annonce de sa mort nous avait à peine effleurés, quelques nécrologies parues ici en Italie les jours suivants ont par contre réussi à attirer notre attention. Eh oui, parce tout le monde n’a pas partagé notre indifférence, certains ont vraiment pleuré sa mort. Nous aurions dû nous en douter. En qualité de porte-drapeau du socialisme d’État sud-américain, désigné comme héritier de Fidel (qu’il a précédé dans la tombe), il était évident que sa disparition serrerait pour de bon les glandes lacrymales de tous les sinistres tiers-mondistes.

Nous sommes là face à un de ces exemples qui montre comment, dans le milieu subversif, ce qui sépare les autoritaires des anti-autoritaires n’est pas seulement une divergence théorique, une différence d’objectifs ou une diversité de méthode. Il y a un abîme anthropologique – si on veut bien nous excuser du terme. Les tiers-mondistes sont ces révolutionnaires occidentaux bien nourris qui approuvent quiconque, à un continent de distance, affirme se battre pour défendre les opprimés. Ils sont persuadés que dans ces contrées lointaines, l’esprit critique doit être banni, parce que sinon, on fait -« objectivement », ça va de soi- le jeu de l’ennemi, c’est-à-dire de l’impérialisme yankee. Il s’agit de la reformulation moderne de la vieille litanie stalinienne, selon laquelle ceux qui critiquaient le gouvernement de Moscou étaient par la force des choses au service des gouvernements de Berlin ou de Washington. Cette accusation a disparu peu à peu, pour n’être plus réservée qu’aux « ennemis de l’intérieur ». Les dissidents cubains en exil (anarchistes compris), ont par exemple été accusés plusieurs fois d’être financés par la CIA. Si ce n’était pas le cas, pourquoi n’auraient-ils pas su apprécier avec gratitude les lois du Leader Maximo ? Craignons que les dissidents vénézuéliens du défunt commandant ne soient victimes des mêmes misérables insinuations.

Mais ici, à un océan de distance, eh bien on préfère utiliser d’autres arguments. Ici, ceux qui critiquent les lointains États socialistes pécheraient par « eurocentrisme », parce qu’ils ne comprennent pas que les critères d’interprétation habituellement utilisés en Occident ne peuvent pas être appliqués de la même façon ailleurs. C’est une remarque incroyable ! C’est d’ailleurs plus ou moins celle qu’utilisent pour se défendre ceux qui pratiquent le tourisme sexuel. Avec une différence : ces soi-disant touristes sexuels vont faire ailleurs ce qu’ils ne peuvent pas faire dans leur propre pays, tandis que les tiers-mondistes acceptent ailleurs pour d’autres ce qu’ils n’accepteraient jamais pour eux dans leur pays. Vous imaginez la réaction si ici, en Europe, un officier des paras, après avoir passé quelques années de prison pour une tentative de coup d’État, arrivait au pouvoir ? On invoquerait au minimum une mobilisation permanente contre le fascisme. Par contre, si c’est un officier des paras d’Amérique du Sud… hasta siempre comandante ! Il suffit d’avoir une main rouge, une propagande qui crache le mot peuple en permanence, et voilà que l’État, le gouvernement, l’armée, la police, la magistrature, les prisons… et tout ce qui a toujours défendu l’horreur quotidienne deviennent d’un seul coup de nobles institutions à défendre et à protéger. Ils ne se rendent même pas compte que leur soi-disant « refus de l’eurocentrisme » n’est rien d’autre qu’une forme de racisme inversé. Pourquoi les exploités d’autres pays devraient-ils accepter ce qui est considéré comme inacceptable par les exploités d’ici ? En Amérique du Sud, pourquoi devrait-on applaudir les militaires ? En Asie, pourquoi devrait-on se prosterner devant un Comité central ? En Afrique, pourquoi devrait-on honorer les rites religieux ?

Pourquoi partout, sous n’importe quelle latitude, ne devrait-on pas lancer un défi à l’existant, contre ses certitudes, ses habitudes, ses lieux communs, ses institutions ? Voilà l’abîme anthropologique auquel nous faisions allusion, la différence radicale et infranchissable entre ceux qui veulent une réorganisation différente de celle qu’on connaît, et ceux qui désirent tout autre chose.

Traduit de l’italien de finimondo par Brèves du Désordre et lisible aussi sur Non Fides

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