★ Tout ce que l’homme fait à la nature, il le fait à lui-même

Publié le par Socialisme libertaire

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" Face à la catastrophe écologique annoncée, les dirigeants prônent le consensus rassembleur : pour résoudre la crise écologique, l'humanité est invitée à « dépasser ses divisions », à s'unir dans un « pacte écologique ». On évacue allègrement la dimension de classe. Or, comme le montre R. Keucheyan dans son essai, « la nature est un champ de bataille » ; elle le sera de plus en plus à mesure que les ressources s'amenuiseront et que les écosystèmes se dégraderont. L'égalité de tous devant la nature est en effet loin d'être assurée. D'abord, ce sont bien les catégories populaires, les minorités raciales qui supportent de manière disproportionnée les nuisances écologiques, qui sont surexposées aux risques industriels. Du fait notamment de la logique foncière. Proximité de multiples pollutions, zones inondables, bruits routiers, ferroviaires, aéroportuaires, risques d'explosion d'une usine chimique, de la rupture d'un barrage, de la dissémination d'OGM, d'un tremblement de terre... Le rapport entre inégalités sociales – qui ont un aspect cumulatif – et catastrophes naturelles a été mis en évidence lors de l'ouragan Katrina en août 2005 (84 % des personnes disparues sont noires, et bien entendu pauvres). Concernant la France, il existe 670 sites classés Seveso, la plupart se trouvant à proximité des quartiers populaires.
Ensuite, les politiques néolibérales de privatisation de la production et de la distribution conduites depuis plus de trente ans rendent difficile l'accès aux ressources (eau, énergie, mais aussi paysages, lacs, forêts) pour les populations les plus précaires. Par ailleurs, les inégalités sociales concernent également l'« empreinte » sur l'environnement : les ménages disposant d'un revenu élevé ont un impact négatif plus important sur cet environnement ; ce sont bien les riches qui détruisent le plus la planète. Même la création de parcs naturels principalement pour le plaisir des élites entraîne le plus souvent le déplacement (la mort ?) de nombreux villages. Souvent, de vastes territoires réservés à la chasse ou au safari, empêchent le développement agricole de certaines régions. Cette marchandisation de la nature à laquelle on assiste aujourd'hui n'est que la dernière étape d'un long parcours qui a commencé avec les enclosures de l'Angleterre du XVIIe siècle.

Vers des « guerres vertes »

La multiplication et l'aggravation des désastres naturels conduisent le capitalisme à développer deux instruments majeurs, à la fois pour amortir les effets de la crise et pour exploiter de nouvelles opportunités de profit : la financiarisation et la militarisation. L'assurance des catastrophes naturelles et/ou sociales constitue un marché en pleine expansion depuis deux ou trois décennies. « Marché carbone », « droits à polluer », « dérivés climatiques », « obligations catastrophe » : on assiste à une prolifération de produits financiers « branchés » sur la nature. Les assureurs essayant, selon le vieux principe « privatisation des bénéfices, socialisation des pertes », d'impliquer l'État dans la prise en charge de coûts de plus en plus exorbitants.
Du fait de l'aggravation des inégalités qu'elle provoque, la crise écologique induit des conflits armés d'un type nouveau. D'une façon générale, les armées seront davantage sollicitées pour « venir en aide » aux populations (ce que N. Chomsky appelait le « nouvel humanisme militaire »). Outre les projets délirants de la géo-ingénierie (mise en œuvre de manipulations technologiques du climat pour lutter contre le réchauffement), les armées interviendront de plus en plus dans les catastrophes naturelles. Les inégalités, la corruption, les conflits « interethniques » dû à la raréfaction des ressources ou à la plus grande fréquence des catastrophes, l'extension hors de leur écosystème de certaines maladies (malaria, paludisme...) à cause du réchauffement de la planète et de l'hypermobilité, fourniront suffisamment de prétextes aux classes politiques des « grandes puissances économiques » pour justifier les opérations militaires. Par ailleurs, la crise écologique produit des « réfugiés climatiques » dont les migrations déstabilisent les régions dans lesquelles ils arrivent (de 25 millions actuels, leur nombre pourrait s'élever à 200 millions à l'horizon 2050). Mais quand on sait que 80 % du pétrole consommé par l'État américain l'est par les forces armées, on comprend mieux les « préoccupations environnementales »... et l'obsession de sécuriser les voies d'acheminement de l'or noir.

Un coup d'œil dans le rétroviseur

Même si l'on peut penser que le capitalisme met en danger sa propre reproductibilité écologique et sociale, les stratégies développées par ce système pour « préserver la planète » — traduisez : pour assurer sa survie — ne peuvent évidemment qu'engendrer l'hostilité, la radicalisation de sa critique, et celle de l'État qui, selon R. Keucheyan, « organise la nature et la met à disposition du capital ». Mais suffirait-il de sortir de ces deux systèmes parasites pour résoudre la crise écologique ? Pour ceux, par exemple, qui pensent que la technique, pourvu qu'elle soit libertaire, peut tout résoudre, rappelons que les infrastructures numériques consommaient déjà en 2007 autant d'énergie que l'aviation mondiale (La face cachée du numérique – F. Flipo).
La période actuelle ne se caractérise pas seulement par une formidable régression sociale imposée par la finance internationale. Les sociétés de masse contemporaines sont autant marquées par l'individualisme consumériste, le déni des limites et de la mort, la perte d'empathie avec les autres, humains ou non. Par une accumulation sans précédent de gaz à effet de serre dans l'atmosphère, une extermination en masse des espèces, un « aménagement de l'espace » livré à l'urbanisation et la monoculture agricole, l'acidification des océans, l'épuisement des énergies fossiles... le tout avec une population qui dépasse sept milliards d'individus. Pour espérer trouver une alternative viable à l'accélération des destructions environnementales et à l'effondrement annoncé des sociétés industrielles, il ne s'agit pas d'idéaliser un « bon sauvage » ou de prôner un retour en arrière, un « primitivisme originel et immuable », mais de prendre du recul par rapport à un présent fourvoyé dans un environnement dangereusement artificialisé, de tirer quelques leçons du passé. Parce que le comportement écologiquement suicidaire des sociétés modernes résulte probablement en partie d'avoir adopté le principe de sa dissociation d'avec la nature dans tous les domaines de la vie.
Et ce sont les sociétés dites « primitives », « traditionnelles » qui ont sans doute le plus à nous apprendre des capacités humaines d'adaptation aux changements climatiques (et plus généralement à la dégradation des différents milieux). Alors que beaucoup ce sont plus à qualifier d'inférieures, arriérées, sous-développées ces sociétés, au nom d'une idéologie « progressiste » et du mythe de la croissance économique, leur mode de vie est en définitive le mieux adapté à l'espèce humaine, le seul ayant fait ses preuves sur le long terme.
La Révolution néolithique (sédentarisation, transformation agricole des paysages, domestication des animaux et des plantes) constitue une bifurcation significative, au même titre que la révolution industrielle (« choix du feu » avec l'énergie fossile, la machine à vapeur). Toutes deux ont contribué à dresser un écran qui a séparé l'humanité des organismes sauvages avec lesquels leur sensibilité s'était originellement constituée. Un rapport réducteur à la diversité et à la complexité du vivant, une volonté de dominer les espaces naturels, de détruire ce qui ne peut être contrôlé conduisent aujourd'hui, face à un échec patent, soit à un sentiment d'impuissance, à une démission, soit à une obstination dans le délire de transformation. Aussi bien l'illusion que la nature pourrait se plier à nos lois économiques que l'évasion dans le rêve technologique d'une domination sans limite de la biosphère ne peut conduire qu'à une impasse redoutable.
De nombreux travaux d'historiens, sociologues, anthropologues (P. Clastres ou M. Sahlins notamment) ont montré que seul l'ethnocentrisme culturel de la pensée occidentale – et la prétention à l'universalité de son modèle — voit dans ces sociétés des individus qu'un dénuement absolu condamne à une quête incessante de nourriture. Au contraire, beaucoup travaillent au maximum 5h par jour, plus souvent entre 3 et 4 heures. Non seulement, l'économie primitive n'est pas une économie de misère, mais elle est la première et jusqu'à présent la seule société d'abondance. Si l'homme primitif ne rentabilise pas son activité, ce n'est pas par incapacité, mais parce qu'il n'en a pas envie. Il n'y a pas de technologie inférieure ni supérieure. On peut satisfaire des besoins en produisant beaucoup, ou en désirant peu : nous avons effectué le mauvais choix. La plupart de ces sociétés exercent un contrôle rigoureux de leur capacité de production, craignant voir l'économique échapper au social et ouvrir ainsi la brèche de la division. Qualifiées d'« immobiles » parce que non conformes à nos propres schémas, ces sociétés refusent l'excès inutile toujours propice au piège de la possession, à l'accumulation, source d'inégalités. Par ailleurs, ces sociétés se caractérisent souvent par l'absence de stratification sociale, d'autorité du pouvoir, du sens de la propriété, par le souci d'une autonomie complète. Des individus qui, en définitive, participent davantage aux différents aspects de leur culture que ne le font ceux des sociétés « modernes », livrés à l'abrutissement de l'audiovisuel ou du numérique. Tout en se gardant de les idéaliser, nous avons sans doute plus de leçons à prendre qu'à donner. Ces sociétés possédaient un sens aigu de l'environnement et de son potentiel, une « compréhension continue, visionnaire, intuitive et poétique du monde ». Les processus d'industrialisation-urbanisation ont pernicieusement détruit cette proximité avec la nature. La rentabilité a tué le beau et l'utile – entre autres — parce que la vie passe après le profit. Conjuguée à l'expansion démographique, la croissance économique a anéanti des espaces naturels pour les transformer en artères de bitume, en cubes de béton, en centres commerciaux, en zones industrielles, en réseaux de métro, en aéroports internationaux, en plate-forme pétrolières. Grands ensembles anonymes, environnements domestiqués, réduction de l'espace, éloignement des cycles saisonniers, perturbation des rythmes biologiques, altération de la nourriture, arsenal pharmaceutique, existences sédentaires, solitudes juxtaposées, plus fortes densités de populations... Autant d'atteintes sérieuses à notre santé physique et mentale (voir le désir – inconscient ? – de renouer avec la nature, qui se manifeste aujourd'hui). Voir aussi la place de l'animal dans le développement de l'enfant. Décidément, l'homme n'est pas un animal rationnel !
La satisfaction des besoins fondamentaux, le bien-être, la liberté politique, la justice sociale, l'émancipation, la transmission aux générations futures d'un monde libre et égalitaire ne passent pas seulement par le maintien d'une position de lutte de classes, la grève expropriatrice et autogestionnaire, la socialisation des moyens de production, mais aussi par un changement profond de notre rapport à l'espace, au temps, au vivant, par une auto-limitation de la production. Même l'éducation à l'environnement n'aura d'efficacité que si elle s'adresse autant à l'émotion et à la sensibilité qu'à la raison. Un des objectifs de la modernité est de nous faire oublier nos origines. Il est donc salutaire de les rappeler. "
 

Jean-Pierre Tertrais

 

 ★ Tout ce que l’homme fait à la nature, il le fait à lui-même

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