★ Déclaration de Emma Goldman à l’audience fédérale concernant son expulsion

Publié le par Socialisme libertaire

Emma Goldman
Emma Goldman lors de son expulsion (1919).


« Pour commencer, je veux protester contre ces procédures de chambre étoilée (1), dont la nature même n’est rien d’autre que la résurgence des anciens temps de l’Inquisition Espagnole, ou plus récemment, du défunt système de Troisième Degré de la Russie Tsariste.

Cette audience, est en outre, un désaveu de l’affirmation continuelle du gouvernement selon laquelle nous jouissons de la liberté d’expression et de la presse dans ce pays, et que tout contrevenant à la loi — même le plus humble – a droit à une audience publique et à être entendu et jugé par un jury composé de ses pairs.

Si la présente procédure a pour but de prouver quelque prétendue infraction que j’aurais commise, quelque tort ou acte anti-social, alors je proteste contre le secret et les méthodes de troisième degré de ce soi disant « procès ». Mais si je ne suis accusée d’aucun délit ni acte et que – comme j’ai des raisons de le croire – elle n’est qu’une investigation de mes opinions politiques et sociales, alors, je proteste encore plus vigoureusement contre ces procédures, purement totalitaires et diamétralement opposée aux droits fondamentaux garantis par une réelle démocratie.

Chaque être humain a le droit d’avoir les opinions qui lui plaît sans être passible de poursuites. Depuis que je suis dans ce pays – et j’ai vécu pratiquement toute ma vie – on ma rebattu les oreilles avec le fait que l’on est absolument libre de penser comme on veut sous les institutions de cette prétendue démocratie. Que deviennent ces droits sacrés de liberté de pensée et de conscience lorsque des personnes sont poursuivies et expulsées pour les motifs et les raisons même pour lesquels les pionniers qui ont construit ce pays ont donné leur vie ?

Et quel est l’objet de cette procédure de chambre étoilée, qui est ouvertement fondée sur une soi disant loi Anti-Anarchiste ? (2) La seule finalité de cette loi, et des expulsions de masse, n’est-elle pas de supprimer tous les symptômes de mécontentement populaire qui se manifestent aujourd’hui dans ce pays comme dans tous les pays européens ? Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prédire que cette nouvelle politique d’expulsion du gouvernement n’est rien d’autre qu’un premier pas vers l’introduction dans ce pays du vieux système d’exil russe, pour cause de haute trahison, en nourrissant de nouvelles idées en ce qui concerne la vie sociale et la reconstruction économique. Aujourd’hui, des soi disant étrangers sont expulsés, demain, des citoyens américains seront bannis. Déjà, des patriotards suggèrent que les fils de citoyens américains, pour qui la démocratie n’est pas un faux-semblant mais un idéal sacré, devraient être exilés. Certes, l’Amérique ne dispose pas encore d’un endroit approprié comme la Sibérie, où ses fils exilés pourraient être envoyés, mais puisqu’elle a commencé à acquérir des possessions coloniales, en contradiction avec les principes qu’elle a défendu pendant plus d’un siècle, il ne sera pas difficile de trouver une Sibérie américaine une fois que la jurisprudence du bannissement sera établie.

La loi Anti-Anarchiste confond toutes les philosophies sociales et les -ismes les plus variés afin de mettre dans le même sac, pour ainsi dire, tout les aspects de contestation sociale, de sorte que, sous le couvert de cette seule loi, les ouvriers de l’acier, du rail ou toute autre catégorie d’ouvriers grévistes puissent être enfermés en masse et les plus actifs d’entre eux, expulsés du pays pour défendre les intérêts de nos rois de l’industrie.

La négociation collective des travailleurs est aujourd’hui un droit admis, reconnu par les plus hautes autorités de ce pays et accepté par ses éléments les plus réactionnaires. Pourtant, lorsque les métallurgistes, après un quart de siècle de lutte acharnée pour le droit à la négociation collective, ont rassemblé assez de force et de cohésion pour entreprendre la lutte contre les barons de l’acier pour l’application de ce droit fondamental , tout l’appareil gouvernemental, fédéral et local, est mis en branle pour écraser cette volonté et pour saper la possibilité de mettre en place des conditions de travail humaines dans l’industrie, conditions pires que celles qui existaient sous le féodalisme le plus brutal. Les ouvriers de la métallurgie n’ont exprimé aucune philosophie sociale particulière. Ils ne sont certainement pas en grève pour « renverser le gouvernement par la force ou la violence » et pourtant, on utilise la loi Anti-Anarchiste pour réprimer ces êtres humains harcelés et maltraités, qui ont risqué leur vie pour bâtir ce monstre dévorant – le Trust de l’Acier. La terreur règne dans la région gréviste. Les chevaux des cosaques américains, connus sous le nom de Police d’État, piétinent hommes, femmes et enfants; les fonctionnaires du ministère de la justice pénètrent par infraction dans les maisons des grévistes, violant la tradition sacrée anglo-saxonne selon laquelle le domicile d’un homme est son château et qu’on ne peut y pénétrer qu’avec un mandat de perquisition; et pour mettre une touche finale à cette représentation de la « liberté » américaine, les autorités de l’Immigration, les hommes de vos services, mettent les grévistes au secret et ordonnent leur expulsion selon la même procédure que celle à laquelle je suis soumise aujourd’hui, sans qu’ils aient commis la moindre infraction contre les institutions américaines, excepté le crime le plus grave aujourd’hui – l’exercice du droit des travailleurs à la vie, la liberté et la recherche du bonheur – un droit qui a été érigé en Amérique, et non pas importé par ces étrangers haïs.

Une commission, mise en place par votre ministère, a établi que quatre-vingt pour cent de la richesse de ce pays est produite par ces étrangers ou leurs fils. En récompense de quoi, ils sont pourchassés et persécutés comme des criminels et des ennemis.

Sous le masque ce cette même loi Anti-Anarchiste, toute critique envers une administration corrompue, toute attaque contre des bus du gouvernement, toute manifestation de sympathie envers un autre pays dans les douleurs d’une renaissance – en clair, chaque expression libre d’une réflexion sans entraves doit être entièrement éradiquée, sans même un semblant d’audition impartiale ou de procès équitable. C’est pour cette raison principalement que je proteste énergiquement contre cette loi despotique et ses méthodes procédurières de chambre étoilée. Je proteste contre son esprit dans son ensemble – celui d’une hystérie irresponsable, le résultat d’une guerre horrible et de tendances malsaines d’intolérance, de persécution et de violence qui sont l’épilogue de cinq années de bain de sang.

Dans ces circonstances, il est évident que la vraie finalité de ces mesures répressives – la première d’entre elles étant la loi Anti-Anarchiste – est de préserver le statu quo capitaliste aux États-Unis. Il est vain de prétendre que la sûreté du pays ou le bien-être du peuple américain exigent ces méthodes prussiennes drastiques. Non, bien sûr, le peuple ne peut tirer profit que d’un débat libre sur les idées nouvelles qui germent dans l’esprit des hommes et des femmes dans la société. La libre expression de leurs espoirs et aspirations d’un peuple représente la seule et la plus grande des sécurités pour une société saine. En réalité, c’est cette libre expression et discussion seules qui peuvent tracer la voie la plus bénéfique pour le progrès et l’évolution de l’humanité. L’objectif des expulsions et de la loi Anti-Anarchiste, ainsi que toutes les mesures répressives similaires, en sont l’exact contraire. Elles ont pour but d’étouffer la voix du peuple, de museler les aspirations des travailleurs. La réside la craie et terrible menace des procédures de chambre étoilée et de la tendance à exiler et bannir quiconque n’entrant pas dans le schéma que nos seigneurs industriels sont si désireux de perpétuer.

De toute la force et l’intensité de mon être, je proteste contre le complot du capitalisme impérialiste contre la vie et la liberté du peuple américain. »

Emma Goldman
New York, 27 octobre 1919
 

NDT

1. Star Chamber La Chambre étoilée était en Angleterre une haute cour de justice créée en 1487 sous Henri VII. Ce tribunal ne comportait pas de jury et se fondait sur le témoignage d’un seul témoin, sans aucune possibilité d’appel. Il fut aboli en 1641 mais son nom est resté comme synonyme de tribunal autoritaire.

2. La loi sur l’Immigration de 1903, appelé aussi Anarchist Exclusion Act, modifiait la loi précédente, en ajoutant quatre catégories entrant dans l’application de la loi : les anarchistes, les mendiants, les personnes épileptiques et les passeurs de prostituées.
L’anarchisme avait attiré l’attention publique suite à l’attentat de Haymarket Square à Chicago, le 4 mai 1886 où 7 policiers furent tués. Huit membres de l’Association Internationale des Travailleurs – AIT – nouvellement formée, furent déclarés coupables.Puis, le 6 septembre 1901, Leon Czolgosz, qui se réclamait de l’anarchisme, assassina le président William McKinley.
Théodore Roosevelt, lors de son discours inaugural devant le Congrès le 3 décembre 1901 recommanda à celui-ci de « prendre en considération l’entrée dans ce pays d’anarchistes ou de personnes professant des principes hostiles à toute forme de gouvernement... Elles devraient rester en dehors de ce pays ; et si elles s’y trouvaient, devraient rapidement être expulsées vers le pays d’où elles viennent ».
La loi fut signé le 3 mars 1903. La loi eut peu d’impact. Un rapport mentionne que, entre l’entrée en application de la loi en 1903 et le 30 juin 1914, 15 anarchistes se virent interdire l’entrée sur le territoire . 4 autres furent expulsés en 1913 et 3 en 1914.
La loi fut amendée le 29 juin 1906. La clause prévoyant que toute personne ayant séjourné plus de 3 ans dans le pays ne pouvait pas être expulsée fut supprimée. Puis de nouveau par le Immigration Act du 16 octobre 1918 , qui étendait et développait la définition de « l’anarchisme ». La loi fut abrogée en 1952. 


> Traduction R&B
 

★ Déclaration de Emma Goldman à l’audience fédérale concernant son expulsion

Commenter cet article