★ Attention : le danger “fasciste” peut en cacher un autre

Publié le par Socialisme libertaire

antifascisme


L’ouverture d’un bar associatif à l’initiative d’ex-gudards et autres nazillons a conduit toute la gauche radicale strasbourgeoise à se mobiliser sous la bannière de l’antifascisme. Sans contester la légitimité de cette réaction d’autodéfense, nous tenons malgré tout à en dissiper certaines confusions et à mettre en garde contre les dangers de fourvoiement qu’elles impliquent. 

1. L’extrême-droite regroupe un grand nombre de mouvements, tendances, écoles, etc., quelquefois violemment opposées entre elles.
Par delà cette diversité, elle ne se laisse définir que par un noyau idéologique commun, qui combine trois éléments.

- La fétichisation (sacralisation) d’une identité collective (selon le cas : communauté religieuse, race, peuple, ethnie, nation, province, etc.), à la préservation de laquelle tout le reste (humanité, les autres identités collectives, les individus) doit être sacrifié.

- La naturalisation et la valorisation des inégalités sociales (entre races, peuples, nations, sexes, individus, etc.) : elles sont inévitables et nécessaires, toutes les identités collectives (races, peuples, ethnies, etc.) n’ayant pas la même valeur ni ne pouvant prétendre à la même considération. Dans le monde de l’extrême-droite, chaque identité collective a sa place à la condition qu’elle reste à sa place.

- La naturalisation et valorisation de la lutte (y compris dans sa dimension violente) : la lutte entre races, peuples, etc., est inévitable et à valoriser. L’enjeu de la lutte n’est autre que la préservation de l’identité de référence et sa place dans la hiérarchie des identités dont elle fait partie. De cette triade découle toutes les caractéristiques habituelles de l’extrême-droite : la haine du différent et de l’étranger, le culte de la force et de la violence, l’appel à la mobilisation dans un style guerrier, le culte des chefs, le fétichisme de l’État, etc.

2. Le fascisme n’a été qu’un rameau particulier (de doctrines, de mouvements et de régimes) au sein de la vaste famille des doctrines, mouvements et régimes d’extrême-droite. On ne saurait englober l’ensemble de ces derniers sous la dénomination de fascisme sans commettre une erreur grossière. Un peu comme si on assimilait toute l’extrême-gauche au stalinisme…

Le fascisme a correspondu à un contexte historique-mondial particulier et original, celui dans lesquels se sont trouvés certains États-nations européens dans les années 1920-1930 caractérisé notamment par :

- la crise de 1929 et ses suites, liées à la transition entre capitalisme concurrentiel et capitalisme monopolistique ;

- une crise d’hégémonie de la bourgeoisie libérale liée à la menace prolétarienne (la révolution) d’un côté et à la révolte des classes moyennes traditionnelles (paysannerie, petite-bourgeoisie) de l’autre ;

- une crise de l’État libéral (liée aux deux précédentes) et la nécessité de le transformer en un État interventionniste chargé de prendre en charge la régulation de l’économie capitaliste et de pacifier la lutte des classes dans un cadre national.

Or la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui les États-nations européens est totalement différente de celle qui a rendu le fascisme possible dans les années 1920-1930. Sous certains rapports, elle lui est même directement opposée. En conséquence, le fascisme est devenu un anachronisme historique et brandir le spectre du fascisme est se tromper sur le sens de la période historique qui est la nôtre. D’ailleurs, les mouvements d’extrême-droite qui se développent aujourd’hui ne sont pas fascistes. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait plus des individus et des groupes, voire des partis politiques, se réclamant du fascisme qui se développent en marge de ces mouvements. Ni qu’il n’y ait pas à lutter contre ces derniers.

3. Dans les sociétés européennes contemporaines, l’extrême-droite se présente essentiellement sous deux formes.

D’une part, des mouvements nationalistes
qui luttent contre l’affaiblissement des États-nations par les politiques néolibérales (libéralisation de la circulation internationale du capital ; déréglementation des marchés ; perte par les États de leur capacité antérieure de régulation et de réglementation de la vie économique et sociale au profit d’instances supra ou transnationales ; dégradation de la cohésion nationale sous l’effet de l’aggravation des inégalités sociales et spatiales ; etc.) Exemples typiques : le Front national (FN), l’Alternativ für Deutschland (AfD) et le Freiheitspartei Österreich (FPÖ).

- Ces mouvements regroupent des classes, fractions de classe, couches sociales qui font partie des “perdant·es” de la mondialisation néolibérale ou qui craignent d’en faire partie : éléments de la bourgeoisie dont les intérêts sont liés à l’appareil d’État national et au marché national ; classes moyennes traditionnelles ; éléments du salariat victimes de la mondialisation libérale et dépourvus des capacités traditionnels d’organisation et de lutte du salariat (organisations syndicales et représentations politiques).

- Ces mouvements cherchent à (re)constituer un bloc nationaliste cherchant à rétablir l’État-nation dans sa pleine souveraineté à l’intérieur de ses frontières, en prônant un national-capitalisme aux accents démagogiques.

D’autre part, des mouvements “régionalistes” qui cherchent au contraire à profiter de cet affaiblissement des États-nations pour promouvoir ou renforcer l’autonomie d’entités géopolitiques infranationales (régions, provinces, etc.), voire pour revendiquer et obtenir leur scission et leur indépendance politique. Exemples typiques : le Vlams Belang flamand, la Liga Nord en Italie, les composantes d’extrême-droite de l’autonomisme catalan, etc.

- Ces mouvements regroupent des classes, fractions de classe, couches sociales qui font partie des “gagnant·es” de la mondialisation néolibérale ou qui espèrent en faire partie : éléments de la bourgeoisie régionale qui a su s’insérer de manière avantageuse dans le marche mondial ; éléments du salariat liés à la précédente.

- Ces mouvements cherchent à constituer un bloc régionaliste (autonomiste voire indépendantiste) destiné à s’émanciper (partiellement ou totalement) de l’État-nation dont ils font actuellement partie perçus comme un fardeau (fiscal) ou un obstacle (réglementaire) à leur insertion avantageuse dans le marché mondial.

4. En conséquence de ce qui précède, pour nous, communistes libertaires, la lutte contre l’extrême-droite est aujourd’hui à la fois nécessaire, insuffisante et, cependant, potentiellement dangereuse.

- Nécessaire : dans ses deux composantes, l’extrême-droite divise et par conséquent affaiblit le prolétariat en mettant une partie de ses membres à la remorque et sous la coupe d’éléments de la bourgeoisie, en les dressant de surcroît contre une autre partie de leur propre classe.

Insuffisante : lutter contre l’extrême-droite, ce n’est jamais que lutter contre un effet dérivé et secondaire du néolibéralisme qui est l’axe central de la lutte de classe actuelle menée par la bourgeoisie et qui doit par conséquent constituer aussi la cible centrale de notre propre lutte. C’est d’abord en marquant des points dans cette dernière, en parvenant à organiser et mobiliser les travailleuses et travailleurs, les chômeuses et chômeurs contre les politiques néolibérales et, plus fondamentalement, contre l’oppression capitaliste, que l’on fera reculer l’extrême droite.

Potentiellement dangereuse : isolée et développée pour elle-même, comme c’est trop souvent le cas dans les mobilisations et les organisations antifascistes, la lutte contre l’extrême-droite risque d’être un dérivatif au regard de la lutte contre le néolibéralisme et le capitalisme.

 

★ Attention : le danger “fasciste” peut en cacher un autre

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