★ La difficulté d’être anarchiste

Publié le par Socialisme libertaire

AnarchismeArticle paru dans Le Monde Libertaire en juillet 1961.

Lorsque périodiquement le mouvement anarchiste est agité par les remous nés d’une volonté de renouveau, les promoteurs du moment inscrivent en tête de leur programme les intentions premières. En effet, leur naissance trouve ses origines dans la constatation du fait que le public, ou bien ignore tout de la réalité anarchiste, ou considère cette doctrine comme un ramassis incohérent d’idées et de principes primaires formant une misérable philosophie à prétention sociale. Cette constatation en entraînant une autre, ils recherchent les causes de cet effet non sans avoir au préalable exécuté définitivement, au sens figuré bien sûr, leurs prédécesseurs qu’il est convenu d’appeler « vieilles barbes » oubliant que ceux-là aussi en leur temps, se proposèrent les mêmes objectifs.
Il est bien certain que l’isolement du mouvement et, par conséquent de ses militants, est à la fois la conséquence et à la base de la pauvreté de l’expression et des manifestations de la pensée anarchiste. Dans le passé les tentatives faites pour sortir de cette masse ont conduit leurs auteurs vers les pires déviations, allant du libéralisme et de la collaboration de classes jusqu’à la découverte du néo-marxisme bâtard –les événements laissent le mouvement saigné à blanc condamné à s’enliser encore davantage de par la passivité verbeuse et sénile des survivants, jusqu’à ce qu’une nouvelle agitation précipite la cyclique poussée de fièvre et la chute qui la suit.
D’aucuns peuvent se satisfaire que quelque chose survive à ce régime de douches écossaises et nous disons bien quelque chose parce que nous ne sommes pas certains de ce qui nous reste et il n’est pas impossible de penser, qu’il y a belle lurette que l’idée anarchiste s’est volatilisée au cours d’une des expériences d’un quelconque apprenti-sorcier libertaire.
Les échecs systématiques des actions originales menées pour la diffusion de nos idées, l’inopérance des méthodes traditionnelles, impliquent-ils une condamnation de l’anarchisme ? Doit-on penser qu’il y a une tare originelle, que l’anarchisme contient des contradictions, une insuffisance, une inefficacité « sui généris » sans appel ? Nous nous refusons à le croire, car il n’est pas de doctrine qui détermine le plus simplement du monde, sans la moindre ambigüité son but et ses moyens. Au travers de ce que l’on appelle à tort des tendances, se dégage un certain nombre de principes qui font que nous pouvons dire que l’anarchisme est parfaitement et totalement élaboré.
Que l’État pour Bakounine soit « … une institution historique, transitoire, une forme passagère de la société… » « … né dans tous les pays du mariage de la violence, de la rapine, du pillage, en un mot de la guerre et de la conquête avec les Dieux créés successivement par la fantaisie théologique des nations… » que pour Kropotkine ce soit : « une croissance historique qui dans la vie de tous les peuples, est venue à une certaine époque se substituer lentement, peu à peu, aux confédérations libres… » enfin que pour Stirner, l’État n’existe que par le fait que l’individu le croit sacré « qu’il n’est pas débarrassé de cette idée erronée que lui, l’État, est un moi et comme tel une personne morale, mystique ou politique… », tous sont unanimes pour dire que l’État est la plus puissante et la plus aveugle expression de l’autorité. La notion d’État est la cause fondamentale de l’a-société au travers de l’autorité dont il est l’absolu expression, négation même de la liberté et de l’individu.

« L’État ne poursuit jamais qu’un but : limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque (1) »
« L’État c’est l’autorité, c’est la force, c’est l’ostentation et l’infatuation de la force… sa nature n’est point de persuader mais de s’imposer… (2) »
« L’État c’est la guerre… la forteresse des riches contre les exploités… il cherchera toujours à renforcer son pouvoir dans toute chose en tuant l’initiative de l’individu et du groupe pour les supplanter par la loi… la forme momentanée de l’État ne changeant rien à l’affaire… (3) »
Et le but de tous les anarchistes est la destruction violente et totale de l’État.
« Ce n’est que par l’audace arbitraire que l’État peut être vaincu… Crime signifie emploi de sa force par l’individu ; ce n’est que par le crime que l’individu peut détruire la puissance d’État… (4) »
« Nous comprenons la Révolution sociale dans le sens du déchaînement de ce que l’on appelle aujourd’hui les mauvaises passions et de la destruction de ce qui dans la même langue s’appelle l’ordre public… La Révolution telle que nous l’entendons devra dès le premier jour détruire radicalement et complètement l’État et toutes les institutions de l’État… (5) »
« Il nous faut la Révolution sociale, c’est-à-dire la prise de possession par le peuple de toute la richesse sociale et l’abolition de tous les pouvoirs… L’instinct de destruction si naturel et si juste parce qu’il est en même temps l’instinct du renouvellement, trouvera largement à se satisfaire… Ne craignez pas la force… Le peuple abolira lui-même la propriété individuelle par l’expropriation violente… (6) »
Ne trouvez-vous pas que la matière qui nous est offerte est amplement suffisante, qu’il n’est nul besoin d’aller chercher dans d’abstraites spéculations de faux problèmes surtout si on a toujours présente à la mémoire cette phrase de Kropotkine :
(Pour arriver à ce but –la Révolution sociale- il n’y a qu’un moyen) « … c’est l’action, l’action continue, renouvelée sans cesse, des minorités. Le courage, le dévouement, l’esprit de sacrifice, sont aussi contagieux que la poltronerie, la soumission et la panique… (7) »

Alors si la doctrine anarchiste contient de telles forces indiscutables, c’est vers nous qui avons pris la charge de préparer les esprits à la Révolution qu’il faut vous retourner et nous dire : « L’anarchisme, Bakounine, Kropotkine et Stirner n’ont pas les militants qu’ils méritent ».
Au jeu de la préparation à la Révolution sociale le militant anarchiste s’essouffle vite ; d’autant plus qu’il est déchiré entre le désir d’aboutir et le complexe libertaire. Sceptique quant au contenu et aux possibilités de la Doctrine, parfois ignorant, nous le verrons trop souvent honteux de ce qui peut paraître aux yeux des masses comme une utopie ou un déferlement sanguinaire ; nous donnant ainsi une impression semblable à celle que l’on ressent devant des parents honteux de leur enfant infirme. Mais où est l’infirmité ? Elle est chez ceux qui n’ayant pas la force intérieure nécessaire, recherchent dans des accommodements, des compromissions, des adaptations, une solution à ce qu’ils croient être l’insuffisance de l’anarchisme et qui n’est en fait que l’expression de leur propre pauvreté. Velléitaires de tout poil, éternellement soucieux de « repenser » l’anarchisme ils produisent à grande cadence les plus invraisemblables formules où leur suffisance n’a d’égale que leur infantilisme, prouvant ainsi qu’en refaisant l’anarchisme, ils le rejettent tout entier, même s’ils s’en réclament encore.
Ou bien enfermé dans un conservatisme morbide, certains par une précoce sénilité se transforment en gardiens de la foi, drapés dans une religiosité mystico-fétichiste, née dans la contemplation de ce qu’ils ont contribué à faire vivre les curés de l’anarchisme, prêcheront l’humilité et décerneront des brevets de bon et pur anarchisme après confession et examen de moralité au nom de ce qu’ils appellent l’éthique et qui n’est en fait que le relent d’une morale laïco-judéo-chrétienne.
Rejetons loin derrière nous ces parasites de l’anarchisme, notre intention n’est pas de faire leur procès, mais de se servir d’eux comme exemple des dangers qui nous guettent. Militer anarchiste est un fait brutal en soi, l’anarchisme ne se dispense pas comme une gâterie, mais c’est une bombe et la plus belle qui soit.
Notre action est basée sur la justification dans la minute présente de notre idéal, politiquement, économiquement et philosophiquement et non sur des spéculations d’organisation d’un monde nouveau. Ce n’est pas l’espoir d’un avenir meilleur où règnera la justice qui peut nous nourrir ; notre nourriture nous la prenons quotidiennement dans la haine d’un univers qui nous brime et que nous nous sommes promis d’écraser, c’est pour cela que nous sommes ensemble et c’est pour cela que d’autres viendront nous rejoindre.
Il est possible et normal, bien sûr d’imaginer l’avenir, mais en regard des dangers que cela représente, il n’est pas certain que ce soit cela l’anarchisme. Car l’utilisation que l’on peut faire du « monde nouveau » dans le temps présent n’est guère autre chose qu’une image d’Épinal, pour le prix d’une cotisation et d’un abonnement où figure en bonne place le messie, ses prophètes et les élus dans un paradis d’abondance et à trop bien façonner dans l’abstrait on sera tenté de façonner l’individu à la mesure de ces spéculations. C’est notre force que le refus de présenter un programme problématique. Toute compromission dans ce domaine nous sera fatale, la solution viendra en son temps parce que :
« L’ouvrier a tout fait et l’ouvrier peut tout détruire parce qu’il peut tout refaire ».
Cela implique bien sûr un certain nombre d’obligations dont les moindres seraient que le militant anarchiste conscient de son rôle de leader, soit intégré dans l’évolution de l’humanité et la réalité économique ce qui, malheureusement, n’est pas toujours le cas.
Comme nous nous sentons forts et sûrs de nous, persuadés que notre action ne comporte aucune fin, que la société sans classes parce que sans État pour laquelle nous combattons ne peut être et ne sera qu’un tremplin d’où l’homme nouveau se lancera vers de nouvelles conquêtes.
Et si, pour justifier ces intentions, il est nécessaire de recourir à l’éthique, nous dirons que celle-ci étant liée à l’évolution de l’homme, les lois morales n’ont de sens qu’en tant que réalités présentes et non sous la forme d’hypothétiques projections sur l’avenir.
L’attitude anarchiste c’est le fait du moment s’il est conforme au but, sans aucune responsabilité des conséquences possibles.
Notre doctrine est la seule qui, sans préjuger du futur donne dans le présent des formes de pensées et d’actions, les plus conformes à son idéal, car dans cette action, l’individu peut se réaliser pleinement et c’est à partir de là qu’il est anarchiste.

Henry K.


1. M. Stirner – L’unique et sa propriété
2. Bakounine – Dieu et l’État
3. Kropotkine – Parole d’un révolté
4. M. Stirner – L’unique et sa propriété
5. Bakounine – Statuts de l’Alliance
6. Kropotkine, ibid.
7. Kropotkine

 

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