★ DEMAGOGIE ET DANGERS DU PRODUISONS FRANÇAIS

Publié le par Socialisme libertaire

Internationalisme
DÉMAGOGIE ET DANGERS 
DU « PRODUISONS FRANÇAIS ».

Il y a parfois des convergences qui ne peuvent que nous laisser perplexe et interrogatif sur les bizarreries de la vie politique. C’est pourtant ce qui se passe autour du slogan « produisons français » revendiqué par la plupart des partis politiques. De l’extrême-droite à l’UMP, en passant par le Modem, le Front de Gauche, le PS et l’extrême-gauche, tous veulent « produire en France ».

Ce « produire français » s’inscrit dans leur programme de gouvernement applicable de suite, dans la société capitaliste telle quelle est et non pas dans une quelconque future société idéale, socialiste ou pas. Bien sûr, ce « produire français » s’explique pour chaque composante politique dans des stratégies différentes et parfois incompatibles entre elles et nous savons parfaitement faire le tri entre ces différents courants pour ne pas confondre le FN du Front de Gauche ou de l’UMP.

Pourtant nous avons le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond dans cette revendication. Nous pensons qu’assumer cette ligne économique c’est se tirer une balle dans le pied et qu’il y a urgence à expliciter l’impasse où elle pourrait nous conduire car la force des propagandes dominantes ne fera pas le tri et jouera des ambiguïtés de chacun pour faire valoir que l’essentiel est le « produire en France » et tant pis pour le reste.

Notre critique vise particulièrement les courants politiques de gauche, toutes tendances confondues, du fait de l’influence de leurs thèses sur les classes sociales dominées et exploitées par le capital et l’État. Les droites et extrêmes-droites étant pour nous les classes à qui profitent le plus l’organisation générale de l’actuelle société et à ce titre, il est de leur intérêt d’entretenir des illusions et divisions au sein des populations.

Les nécessaires revendications immédiates

Nous comprenons bien la nécessité de faire face à une situation sociale catastrophique. Un taux de chômage officiel de 10% et un total de huit à onze millions de personnes en situation précaire, vivants ou plutôt survivants dans une misère noire. Personne ne peut concevoir de perspectives politiques émancipatrices sans tenir compte de cette donnée économique, sans développer des stratégies de résistances et de luttes au quotidien.

Bien sûr qu’il faut dénoncer un chômage massif touchant les classes sociales les plus fragiles, salarié-es peu formé-es, jeunes, immigré-es ou cinquantenaires. Bien sûr qu’il faut mettre patrons privés et d’État, face à leurs responsabilités et leur demander des comptes sur leur gestion et leurs choix économiques. Bien sûr qu’il faut exiger qu’aucun-e individu-e ne soit victime de leurs logiques spéculatives et doit en conséquence, avoir en toutes circonstances, les moyens de vivre dignement, quelque soit son statut social : chômeur-es, précaires, étudiant-es ou salarié-es, retraité-es ou handicapé-es.

Pour autant est-on condamner à n’avoir comme horizon politique que l’illusion d’un plein emploi qui n’a jamais existé en société capitaliste ? Est-ce possible d’imaginer que l’industrie textile ou métallurgique relocalise massivement en France ?

Devons-nous nous aussi contribuer à cette meurtrière compétition économique qui voit des peuples entiers quémander un travail pour un salaire de misère ? N’est-on pas encore vacciner par le chantage exercé ici-même lorsque le patronat menace de fermer telle ou telle entreprise si les travailleur-es et/ou syndicats n’acceptent pas soit une réduction des salaires, soit une augmentation du temps de travail, soit les deux à la fois ? Quelles perspectives offrent la demande de rapatrier une usine automobile en France dans nos relations avec les autres travailleur-es de la planète ?
Que signifie aujourd’hui revendiquer le « produire français » ? Quel sens et quelles conséquences cela a-t-il sur la construction des mobilisations sociales internationales indispensables à une alternative au Capital et à l’État ?

Le capital n’a ni frontière ni patrie ni état d’âme !

Rappelons d’abord que dès sa formation dans les années 1820-1830 le capitalisme avait déjà sa dimension internationale tant pour se fournir en matières premières que pour trouver des marchés. Et ce n’est pas un hasard si les camarades qui nous ont précédé-es avaient dès 1864 créée la 1ère Internationale à Londres. Cela s’entendait tout la fois comme une nécessité de résistance et le lutte que comme un projet sociétal. La mondialisation était certes partielle voire embryonnaire mais était là et le prolétariat organisé de l’époque en avait conscience et savait que l’alternative était dans l’entraide et la solidarité entre travailleur-es de tous pays et non dans le repli national et le chacun-e pour soi.

Le capitalisme doit en partie sa survie à sa capacité à organiser la division internationale du travail. Nous sommes aujourd’hui dans un monde économique multipolaires et la conséquence en est un bouleversement total et global des tâches et fonctions attribués à chaque pays et à chaque zone économique. Pour le Capital, le coût du travail n’est plus la seule donnée à prendre en compte car l’émergence de classes moyennes solvables en Chine, en Inde ou en Amérique Latine impose pour les entreprises de se rapprocher de ces nouveaux marchés très juteux. Par exemple, Les statistiques économiques donnent pour l’Inde, une classe moyenne de plus de 400 millions de personnes ayant un revenu de 2 000 euros. Les petit-es franchouillard-es peuvent toujours s’agiter face à cette réalité, çà n’attendrira aucun investisseur ni aucun fond de pension.

Les grandes entreprises occidentales réalisent aujourd’hui plus du quart de leurs bénéfices dans ces nouveaux pays producteurs et cela ne va pas s’arrêter là. La Chine aura bientôt plus de chercheurs que les États Unis ou l’Europe, soit 30% des capacités mondiales en 2025 ! Cela a forcement des conséquences.

L’Europe reste encore la première puissance industrielle mondiale et la plus riche, mais son marché est saturé en « besoin » de biens de consommation, les salaires y stagnent et pour les classes populaires le niveau de vie à même baissé. Nous savons par exemple que les capacités de production dans l’automobile y sont surdimensionnées de 20 à 30 %. La sidérurgie ou le raffinage des pétroles se font aujourd’hui à proximité des sources d’énergies et des gisements miniers bon marché, en Russie ou en Asie. Il faut savoir que Les fermetures d’usines, de bureaux d’étude et les licenciements qui vont avec sont déjà planifiés par les multinationales et les quelques mises en scène de « sauvetage industriel » à vocation électoraliste, comme Legaby ou Les Fonderies du Poitou, ne changerons rien à l’affaire.

Enfin, d’immenses territoires, souvent riches en minerais ou potentiel agricole, sont quasiment abandonnés au contrôle des mafias et dictateurs locaux. Ces situations existent en Afrique à grande échelle, ce qui permet aux États et multinationales de faire main basse sur ces richesses, avec la complicité des trafiquants et de bandes armés, terrifiant les populations locales. Les mêmes stratégies d’abandon de zones urbaines existent ici même en France, dans certains quartiers de Marseille ou du 93. Mais aussi en Europe Centrale comme en Albanie, certaines régions de l’ex Yougoslavie ou en Roumanie. Ou encore en Amérique du sud. C’est le cas du Mexique par exemple, où les mafias contrôlent des États entiers, ce qui n’empêche pas ce pays de devenir une puissance économique qui compte. L’essentiel est pour le capital et les élites, d’annihiler toute capacité de contestation des habitant-es, toute émergence de développement économique local pouvant déranger le pillage organisé des richesses de ces régions : bois, uranium, or, métaux rares, pétrole, terres agricoles …

Mauvais choix ou calcul délibéré des élites ?

Il y a trente cinq ans, la Commission de Bruxelles et les États européens ont faits des choix stratégiques. L’élite politique et économique européenne a décidé d’abandonner l’industrie lourde et de tout miser sur « l’industrie de la connaissance ». C’est ainsi que pour la France, l’industrie qui représentait 24% des emplois en 1980 n’en occupe plus que 13% en 2011 ! Cela se traduit entre autres choses par la perte de centaines de milliers d’emplois et une situation sociale lamentable. Mais dans le même temps, la part des richesses produites qui vont au capital est passée de 40% à 60% ! Pas la peine de chercher l’erreur, il n’y en a pas dans la logique du patronat. C’est tout bon pour eux ! Et encore faudrait-il ajouter que de nombreuses entreprises chinoises sont en fait propriété de « nos » multinationales. Comme le sont les vins australiens et chiliens qui « concurrencent » les bordeaux.

Les pays « émergents » dans lesquels ont été délocalisées les industries ont permis d’alimenter nos marchés à des prix imbattables du fait de l’existence d’une main d’œuvre corvéable à merci et presque gratuite. Cela nous a donné l’illusion que notre niveau de vie progressait alors qu’en fait les marges des entreprises explosaient. Mais au bout du compte, les différents transferts technologiques qui ont accompagnés ces mutations ont permis à la Chine et autres dragons de « nous » concurrencer de plus en plus directement y compris sur les secteurs de pointe de la fameuse industrie des connaissances : télécommunications, aéronautique, train à grande vitesse, nucléaire, industrie navale et spatiale …

Ajoutons à tout cela les gains de productivité faits ces trente dernières années et qui ont permis un accroissement de la productivité de 40% tout en employant 30% de salarié-es en moins ! Faut-il pour autant casser les robots et outils informatiques pour donner un emploi à chacun-e ?

Au-delà des « nécessités » de rentabilité et de profits pour le Capital, nous pensons que ces bouleversements économiques voulus par les classes dominantes occidentales ont aussi une logique politique fondamentale, à savoir le maintien de la grande masse des vivant-es dans un rapport de domination et de dépendance vis-à-vis d’une élite économique et politique. Il s’agit d’isoler les individu-es les un-es des autres, de mettre en œuvre sciemment, de manière systématique et à chaque instant, un processus de déstabilisation au cœur même de notre existence individuelle et sociale. La norme qui s’impose aujourd’hui est clairement la précarité et la guerre de chacun-e contre tous. Pour les « gens de Pouvoir » cette atomisation de la société doit leur permettre d’assurer la continuité de « l’ordre naturel des choses ».

Des contradictions du système économique… disait Proudhon

Mais rien n’est vraiment joué et rien n’est jamais acquis. Une des conséquences de ces délocalisations est le décollage économique de nombreux pays pauvres (chine, Inde,…) sortant de la famine permanente des centaines de millions d’individu-es, même si cela s’est fait au prix fort pour les populations paysannes broyées par ces logiques économiques. Il ne s’agit pas ici de reconnaître quelque vertu au capitalisme, mais de constater un fait tel qu’il est. Le sort des populations chinoises, indiennes ou africaines a changé en mieux. Cela aurait pu se faire dans d’autres conditions, en particulier par une autre répartition des richesses produites sur la planète et des politiques d’entraides internationales. Nous-mêmes avons bien vus nos conditions de vie s’améliorer depuis le XIXème siècle et pourtant nous sommes toujours en économie capitaliste ! Pour autant cela ne signifie que leur système de domination et d’exploitation soit légitime.

Nous savons qu’aujourd’hui les populations asiatiques, du Moyen Orient, d’Afrique, … ont un autre regard sur le monde. Ces populations ont conscience des conditions misérables de leurs existences, des potentiels de développement qu’elles possèdent, des richesses qu’elles produisent et de l’exploitation que leurs bourgeoisies étatiques et capitalistes leurs imposent. Partout les revendications sociales montent en puissance et l’exigence de liberté individuelle et politique s’impose. Les grèves, les révolte, les insurrections se multiplient, gagnent en légitimité et s’étendent. De l’Indonésie à la Tunisie, du Chiapas aux grands centres industriels de la Chine, des indigné-es espagnol-es et américains aux contestataires russes, des islandais aux insurgé-es grecs, du Bahreïn au Sénégal. Les exemples de mobilisations sociales et sociétales sont nombreux et permettent de penser que l’avenir est loin d’être bouché.

Dans ce contexte mondial, comment comprendre ces discours identitaires et nationalistes autrement que comme une crispation, un repli sur soi lié à la peur de l’autre. Plus grave encore c’est aussi l’expression d’un refus de penser l’autre comme son égal en capacités à penser, à produire, à exister.

La liberté des autres étend la mienne à l’infini disait notre camarade Bakounine !
Là est notre avenir.

L’idéologie du « produire français » c’est déjà penser la guerre !

Alors peut-on « réindustrialiser la France » ? Et à quelles conditions pour les salaires, les rythmes de travail, la protection sociale ?
La première conséquence qu’implique le « produire français » est de nous entraîner dans une guerre économique, avec la mise en place de barrières douanières et autres mesures protectionnistes, créant les conditions pour que l’on nous renvoie l’ascenseur : si vous ne voulez plus de mes chemises nous boycotterons vos parfums… Et nous pourrions entrer dans une spirale infernale à l’issue plus que douteuse surtout pour les plus défavorisé-es. Les riches auront toujours des solutions pour se procurer les produits et biens de consommations.
La deuxième conséquence est que nous allons accélérer la régression de nos revenus et conditions sociales. Il faudra que « notre » production soit concurrentielle, c’est-à-dire que le coût de notre travail soit faible, notre productivité forte, notre temps de travail long, la protection sociale faible. Les capitalistes nous en demanderons toujours plus.

La troisième conséquence est que « nous » aurons des problèmes d’approvisionnement en matières premières : coton, minerais de fer, pétrole, gaz, métaux rares, uranium, … sont rares sur nos territoires. Il faudra bien les importer pour fabriquer « notre » acier ou « nos » draps. Et les lois du marchés étant ce quelles sont, cela va « nous » coûter cher. Imaginer rouvrir les mines de fer et de charbon en Lorraine ou à st Étienne est aujourd’hui impensable économiquement parlant. Les prix des produits finis vont exploser ce qui ne va pas arranger notre niveau de vie.

Bien sur, « nous » pourrons exporter des céréales, des TGV, des armements en tous genres, des centrales nucléaires, des médicaments, des technologies de pointes pour la dépollution, mais rappelons- nous que les décalages technologiques se réduisent vite avec les nouveaux pays industriels et que par ailleurs, les Etats-Unis, l’Allemagne et d’autres sont déjà nos concurrents directs dans ces secteurs, y compris dans l’industrie agro-alimentaire.

Et du travail il n’y en aura pas pour tout le monde… car le marché « français » est bien limité face à l’échelle des capacités industrielles de la planète. Cela aura aussi un impact important sur les coûts de production. Un milliard d’indiens induisent un marché intérieur de la chaussure imbattable pour « notre industrie française » et donc une capacité indienne de vendre à l’export à des prix de revient défiant toute concurrence. La solution est-elle de blinder « nos » frontières ?

« Produire français » est l’expression d’une incapacité à construire l’avenir
Affirmer que la solution aux problèmes de chômage en France est dans le « produisons français » c’est impulser des dynamiques politiques de repli sur soi qui nous rendent incapable de penser les évolutions du monde. Économiquement nous irons vers une faillite générale, alors que depuis plus de dix ans, « notre » commerce extérieur voit ses parts de marché régresser du fait de sous-investissements dans l’appareil de production. Nos capitalistes préfèrent percevoir les dividendes et investir ailleurs.

A coup sûr enclencher une telle logique économique c’est se tromper de perspective politique et se leurrer sur l’idée même de la réalisation d’une telle démarche.
Enfin le contenu même de ce « produisons français » empêche toute dynamique d’expansion des luttes sociales. Comment développer la solidarité internationale lorsque que la CGT dénonce un investissement d’un milliard d’euros dans une usine automobile au Maroc au « mépris de l’emploi en France » ? Les exemples de ce type peuvent être multipliés dans beaucoup de secteurs lorsque des marchés sont signés et qu’ils prévoient des transferts de technologie et d’usines. C’est bien, qu’ils le veuillent ou non, un discours du type les « français d’abord » qui est sous-tendu, malgré les cris d’orfraies de ces syndicalistes. Et cela ne nous prépare pas à créer des liens avec la grande masse des exploité-es de la planète.

En quelque sorte les tenant-es de ce « produisons français » croient proposer des solutions dans le cadre national français ou au mieux européen, alors que cette organisation sociétale est déjà morte. Elle ne perdure que par inertie et parce que les forces mondiales du changement à faire sont encore en phase d’émergence et de définition d’un projet de transformation sociale qui fera fit des frontières et des nationalismes.
 

★ DEMAGOGIE ET DANGERS DU PRODUISONS FRANÇAIS

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