★ Abrégé de l'anarcho-syndicalisme

Publié le par Socialisme libertaire

Anarcho-syndicalisme

Si l'on commence à écrire l'histoire d'un tel mouvement, il faut, bien sûr, traiter à la fois des hommes et des événements, mais aussi des courants de pensée souvent contradictoires qui ont nourri (ou se sont nourris de) ce mouvement ; de plus, une histoire de l'anarcho-syndicalisme (une vraie) devrait embrasser ce qui s'est passé, et se passe, sur les cinq continents. Ce n'est pas une seule page qui serait nécessaire, mais bien plus, réparties sur un ou plusieurs volumes. Comme j'en suis toujours à l'introduction, en forme de précautions oratoires, il est bon de se rappeler que s'il n'existe pas (tout au moins pas à ma connaissance) d'ouvrage de synthèse sur ce sujet, on peut signaler une courte bibliographie, incomplète elle aussi. C'est pourquoi je me contenterai dans cet article d'indiquer seulement quelques points de repère, points de repère qui apparaîtront comme des redites aux lecteurs anciens du Monde libertaire.

Avant 1914

On peut dater la naissance de ce qui va devenir l'anarcho-syndicalisme aux 15 et 16 septembre 1872, lors du premier congrès de l'Internationale antiautoritaire tenu à Saint-Imier (Jura suisse). Les deux motions rédigées et adoptées au cours de ce congrès soutiennent l'essentiel de l'anarcho-syndicalisme :

 * autonomie ouvrière ;
 * action directe ;
 * égalité économique et sociale ;
 * autogestion.

C'est à dire à la fois le principe de l'émancipation de la classe ouvrière sans intermédiaire politique, et le projet de société basé sur la justice, c'est à dire sur l'égalité.

Cependant le travail ne peut s'exercer librement sans la possession des matières premières et de tout le capital social.

[...] Suivant nous, l'ouvrier ne pourra jamais s'émanciper de l'oppression séculaire, si à ce corps absorbant et démoralisateur il ne substitue pas la libre fédération de tous les groupes producteurs fondée sur la solidarité et sur l'égalité. Extrait de la 4e motion adoptée au congrès de Saint-Imier.

Lors de la naissance (ou de la renaissance) du mouvement syndical, ces conceptions vont se heurter de plein fouet à celles des tenants du socialisme autoritaire, pour qui les syndicats ne sont que les appendices des partis politiques, et pour qui l'inégalité et la hiérarchie sont des notions naturelles et indispensables.

Si dans certains pays (Allemagne, Grande-Bretagne) le travaillisme s'implante durablement, dans d'autres (Italie, France, Espagne) les tenants des thèses (et pratiques) bakouninistes constituent le fer de lance du mouvement syndical. C'est en particulier le cas de la CGT française.

La lutte d'influence entre les anarcho-syndicalistes (et/ou les syndicalistes révolutionnaires) et les sociaux-démocrates au sein de la CGT d'avant 1914, trouvera un point culminant lors du congrès d'Amiens de 1905.

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telle forme de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.
Charte d'Amiens (1905). Extraits.

Entre les deux guerres mondiales

La Révolution russe bouleverse complètement le champ syndical. Il est non seulement absorbé par le parti unique en Union soviétique, mais l'influence d'Octobre 1917 est tellement forte que la composante «syndicat = courroie de transmission» occupe une place considérable dans le mouvement ouvrier, et, coincé entre le bolchevisme et la social-démocratie parlementariste, le courant anarcho-syndicaliste a du mal à se maintenir.

Toutefois, en décembre 1922, se reconstitue à Berlin l'Association internationale des travailleurs (initialement fondée en 1864 à Londres et dissoute par Karl Marx en 1875), et grâce à l'adhésion de fortes sections (CNT espagnole, USI italienne, FORA argentine) peut agir en profondeur (en particulier, assurer un soutien à la révolution espagnole).

Comme base (sur le lieu de travail, dans le syndicat, dans la commune, dans tous les organes régulateurs de la nouvelle société) le producteur, l'individu comme cellule, comme pierre angulaire de toutes les créations sociales, économiques et morales. Comme organe de relations dans la commune et sur le lieu de travail, le Conseil d'atelier et d'usine, traitant avec les autres centres de production.Extrait du «Concept confédéral du communisme libertaire», Congrès de Saragosse de la CNT d'Espagne, Mai 1936. Traduit et édité par la CNT française en 1996.

Fondée en 1926, la CGT-SR, regroupant des militants anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires en France, adhère à son tour à l'AIT et tente de maintenir une présence active entre la CGT social-démocrate et la CGTU dominée par les communistes.

L'AIT a pour objectifs :

a) organiser et appuyer la lutte révolutionnaire dans tous les pays dans le but de détruire définitivement les régimes politiques et économiques actuels et établir le communisme libertaire. Statuts de l'AIT (extrait)

après 1944...

(cas de la France, uniquement)

En 1944, tout le monde se retrouve à la CGT, mais dès 1946, les «anciens» de la CGT-SR et des jeunes libertaires issus de la résistance ne supportent pas la mainmise du PCF sur la CGT, et créent la CNT. On pourrait presque dire dans la foulée, les sociaux-démocrates créent la CGT-FO en 1947. Et, plus près de nous, la CFTC se coupe en deux et donne naissance à la CFDT, apparemment déchristianisée mais toujours sous l'influence de la doctrine sociale (sic) de l'Église catholique.

Cette période pourrait être décrite comme une permanente atomisation du mouvement syndical (FEN-FSU-CFDT-CFDT en lutte-SUD etc.).

... et aujourd'hui

Ce bouillonnement permanent va avoir comme conséquence, entre autres, de disperser les militants anarcho-syndicalistes dans presque toutes les structures syndicales existantes (CGT, FO, CFDT, FEN, FSU, etc.), ainsi qu'à la CNT, à son tour coupée en trois tronçons : «Vignoles», «Caen», «Tour d'Auvergne». D'autres que moi écriront -- ou n'écriront pas -- ici ou ailleurs, l'histoire de leur parcours. J'aurai bien sûr tendance à développer le thème du parcours récent (depuis le congrès de février 1993) de la CNT dite Vignoles. Les événements récents (mouvement des chômeurs, mouvement des sans-papiers, grève de la COMATEC) et leur écho médiatique me dispensent d'écrire un paragraphe qui apparaîtrait comme un plaidoyer pro-boutique.

- Première (fausse) conclusion

Je n'ai que très peu traité des fondements «idéologiques» de l'anarcho-syndicalisme. Pour cela je renvoie à la bibliographie. J'aimerai seulement indiquer que dans ce mouvement ne règne pas la «pensée unique syndicale». En effet, par exemple, cohabitent au minimum deux conceptions apparemment contradictoires :

 * celle du syndicat de métier, insistant sur la notion de compétence, de qualification ;
 * celle du syndicat unique : un site, un syndicat. C'est l'attitude actuellement adoptée par la CNT.

Ces contradictions apparentes mériteraient d'être débattues.

- Deuxième (fausse) conclusion

Il est de tradition de tenter de préciser les points communs et les points différents du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme. Là encore gît un débat permanent nécessaire.

Pour aider à trancher ce qui peut paraître un peu byzantin à des non-initiés, on pourrait peut-être demander un renfort inattendu au dictionnaire de M. Émile Littré. Cet érudit ne connaissait les termes -- anarchie, anarchique, anarchiste -- que sous leur sens négatif. Il ignorait évidemment le concept d'anarcho-syndicalisme.
Mais le supplément du Littré, lui, l'a intégré, et sous une forme digne d'attention :

et il ajoute :

la Terreur noire. Si c'est le Littré qui le dit...

Yves Peyraut

 

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