★ La révolution ici et maintenant

Publié le par Socialisme libertaire

Révolution libertaire

Quand on milite pour l’anarchie, on peut s’interroger parfois sur l’imprégnation de nos idées dans la société où l’on vit ; l’histoire n’étant pas linéaire mais faite de périodes de progrès, de ruptures… et de régressions. Au contraire d’une lutte syndicale (comme l’augmentation des salaires après deux jours de grève), d’une action écologiste (abandon de la construction d’une centrale nucléaire, d’un incinérateur d’ordures ménagères, etc.), il est parfois difficile de prendre la mesure des « résultats » de notre militantisme libertaire. D’autant plus quand la répression, diffuse ou brutale, côtoie nos vies ; quand les mouvements s’essoufflent ; quand la réalité de cette époque d’attaques antisociales et de destructions écologiques revient inlassablement saper non pas nos convictions, mais nos espoirs.

Pourtant, notre besace n’est pas vide. Plutôt que de rebuter son monde – pas que les gens, mais aussi nous-mêmes – en invoquant de grandes idées, certes légitimes, mais qui nous font aller (et parfois dériver) vers un utopisme idéaliste et dogmatique (quand bien même l’anarchisme est par définition un adogmatisme en actes), il peut être bon de réfléchir aux conquêtes en partie issues de nos pratiques, même si le chemin n’est jamais qu’à moitié parcouru. Ainsi, nous évitons de projeter nos rêves dans une eschatologie révolutionnaire (un avant et un après la révolution tant souhaitée), et nous pouvons nous recentrer sur une notion et une pratique de la révolution dans l’ici et le maintenant, une dynamique d’émancipation individuelle et collective. La vieille dichotomie réformisme/révolution se résout dans l’action directe, dans l’énergie d’émancipation et de réappropriation à l’œuvre dans toutes les sphères de la vie individuelle et sociale. L’anarchie, c’est l’anarchisme. Et à bien y regarder, cette force, cette affirmation permanente de la vie contre la résignation a œuvré pour transformer la société.

Jadis, la mixité à l’école a été promue et expérimentée dès la fin du XIXe et le début du XXe par des anarchistes, avant de devenir la règle dans le milieu des années 1960. La lutte pour l’objection de conscience au service militaire a donné le statut d’objecteur de conscience – lui-même tombé en désuétude du fait de la fin de la conscription obligatoire. Les anarchistes ont aussi milité pour l’autonomie de la classe ouvrière à travers une organisation fédéraliste des exploités, d’où furent issues en France les formes d’organisations fédéraliste et confédéraliste des syndicats. Fédéralisme de branche, mais aussi territorial, avec le mouvement des Bourses du travail initié par des anarchistes. Malgré leurs dérives bien connues, ces organisations syndicales demeurent un outil de lutte et d’autonomie des « bases ». Bien des conquêtes ouvrières furent obtenues par cet esprit pragmatique d’indépendance et d’auto-organisation, les droits sociaux n’ayant jamais été conquis qu’en débordant les bureaucraties politiques (et syndicales). La laïcité elle-même fut un compromis étatique obtenu sous la poussée d’une lutte antireligieuse résolue. L’union libre fut issue de la popularisation des thèses anarchistes sur l’amour libre. Le droit à l’avortement fut concédé après la constitution de réseaux d’entraide autogérés par des militantes féministes passant elles-mêmes à l’action directe. Des gynécologues libertaires et des militants anarchistes ont ainsi pratiqué des avortements illégaux, au nom de la liberté de choisir des femmes et en solidarité avec ces personnes. À une époque où la contraception était inexistante, certains anarchistes sont allés jusqu’à la vasectomie pour éviter les grossesses non désirées et ont été condamnés pour cela (affaire des stérilisés de Bordeaux en 1935). Et caetera

Aujourd’hui ? Sur les dix, quinze dernières années, on peut encore relever des victoires, issues de la diffusion des idées et des pratiques portées par de nombreuses personnes aux idéaux anarchistes. Dans une émission de Daniel Mermet de début février, consacrée à un fictif « alter-gouvernement » de gauche, avec des ministres militants d’Attac et autres, on a pu entendre le pressenti « ministre à la Ville » (Paul Ariès) dire qu’il mettrait en place la gratuité des transports en commun, alors que ce catho de gauche et électoraliste n’est pas anarchiste. Certaines villes sont d’ailleurs déjà passées à la gratuité des transports en commun. Or cette revendication politique a longtemps été portée par le mouvement libertaire, dont la Fédération anarchiste n’était pas la dernière. Le cercle d’influence s’est donc bien élargi. De même, la pratique du prix libre est née dans la mouvance anarcho-punk et s’est depuis largement diffusée dans les forums sociaux locaux, y compris pour les repas. Dans cette mouvance anarcho-punk, la gratuité des CD et des concerts est expérimentée pour s’affranchir de l’esprit de marchandise. La prise de décision au consensus, avec attention portée au temps de parole de chacun, au contrôle en assemblée de l’action des commissions ou des mandatés, est désormais pratiquée dans bien des forums sociaux, avec des participants venant pourtant d’horizons très différents, y compris de partis à la tradition beaucoup plus hiérarchiste… Chez les indignés aussi, malgré un manque parfois criant de « culture » politique, ces pratiques ont fleuri. Dans le film Tous au Larzac, on a pu voir que c’était la prise de décision au consensus qui prédominait dans les assemblées et apportait satisfaction (une seule fois il y a eu vote, à la fin du mouvement).

En ces temps de régression sociale, il est bon pour le moral de se rappeler qu’une partie de nos idées vogue, que quelques-unes germent sans qu’on ne sache pourquoi celles-là plutôt que d’autres.

L’anarchisme a toujours défendu une pratique d’alternatives en actes ici et maintenant, indissociable d’une aspiration révolutionnaire globale. Continuons !

Stef
Groupe Vannes-Lorient de la Fédération anarchiste
Juanito
Groupe Pavillon Noir de la Fédération anarchiste

 

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