★ Histoire du mot communisme

Publié le par Socialisme libertaire

Communisme libertaire

"Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme."
Marx - Manifeste du Parti Communiste (1847).

L’histoire du mot communisme pourrait servir à illustrer cette pensée de Rubel : « Les mots, ne vivent ni ne meurent comme les êtres ; leur sens se transforme selon les intentions et les intérêts de ceux qui les manipulent et qui entendent leur faire dire, selon les besoins du moment, le contraire de ce qu’ils ont signifié primitivement ». Inventé pour exprimer l’aspiration libertaire à une société égalitaire débarrassée de l’exploitation de l’être humain par l’être humain, le mot communisme a fini par désigner certains des régimes tyranniques les plus cruels de l’histoire humaine, au terme de manipulations langagières opérées par les marxistes, les staliniens, les social-démocrates et les thuriféraires du libéralisme.

Le mot communisme, qui a été formé sur l’adjectif commun, est apparu, dans le sillage du terme socialisme, inventé par Leroux (1833), au cours des années qui ont suivi la non-révolution de 1830. On n’en connaît cependant ni l’inventeur ni la date exacte d’invention (peu avant 1840). Si le mot communiste a d’abord été employé dans une acception juridique (en 1769, Mirabeau l’utilise en effet pour désigner des « personnes qui possèdent en commun un droit »), le substantif correspondant a d’emblée désigné diverses doctrines politiques utopistes, fondées sur l’abolition de la propriété privée et l’égalité absolue entre les êtres humains. Sainte-Beuve le définit ainsi, dans sa correspondance, comme un « socialisme préconisant la suppression de la propriété privée » (1840), Proudhon affirme, dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840), que « c’est la propriété qui se retrouve au fond de toutes les théories des communistes » (1840) et Cabet s’applique dans Comment je suis communiste (1840) à penser l’organisation d’ « une grande société sur la base de l’égalité [...], dans l’éducation, dans la nourriture, dans le vêtement, dans le logement, dans l’ameublement, dans le travail, dans les charges de tout genre, et dans les jouissances de toute nature » (p. 6). D’ailleurs, la naissance du mot paraît être liée à la publication de ses utopiques Voyages et aventures de Lord William Carisdall en Icarie (1839), réédités en 1842 sous le célèbre titre de Voyage en Icarie : l’auteur y décrit en effet une société idéale organisée suivant « le système de communauté », lequel est explicitement opposé au « système de l’inégalité et de la propriété ». Quoi qu’il en soit, il est diffusé par Reybaud, dans ses Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (1840-1843) et rencontre un franc succès en France (dès 1843, Cabet est appelé à défendre un certain Gouhenant accusé de « complot communiste ») et en Allemagne, où Marx en fait le titre d’un article (1842).

C’est d’ailleurs ce dernier qui a commencé à en a remodeler la signification.
Dénonçant l’idéalisme des socialistes utopistes qui nagent dans « la pensée pure des systèmes philosophiques » et ne conçoivent pas que le communisme doit s’inspirer « de toutes les conditions de vie d’une classe déterminée dans des pays déterminés » (1846), Marx réduit drastiquement l’extension du concept : avec lui, le mot communisme ne désigne plus toutes sortes de doctrines utopistes, mais un mouvement social inscrit dans l’histoire, ainsi que son expression théorique, matérialiste et historiciste. Cette nouvelle idée du communisme, qui nourrit le Manifeste du parti communiste (1847), est développée dans un article d’Engels, publié la même année : « Le communisme n’est pas une doctrine, mais un mouvement ; il ne part pas de principes, mais de faits. Les communistes n’ont pas la source de leurs thèses dans la philosophie, mais dans toute l’histoire passée et surtout dans les résultats présents, réels, qui sont atteints dans les pays civilisés.

Le communisme est issu de la grande industrie et de ses conséquences, de la formation du marché mondial, de la concurrence effrénée qui en a résulté, des crises commerciales toujours plus violentes et universelles, qui, dès maintenant, sont devenues des crises mondiales, de la création du prolétariat et de la concentration du capital, des luttes des classes qui en sont issues entre le prolétariat et la bourgeoisie. Pour autant qu’il est théorique, le communisme est l’expression théorique de la position du prolétariat dans cette lutte et la synthèse théorique des conditions de la libération du prolétariat ». Telle est l’acception dominante du mot communisme, lors de la fondation de l’AIT, l’Association internationale des travailleurs (1864).

Durant une dizaine d’années, le mot communistes désigne alors les marxistes, ou communistes autoritaires (partisans de la dictature du prolétariat), le mot an-archistes les socialistes réformistes proudhoniens et le mot collectivistes les socialistes anti-autoritaires (les anarchistes bakouninistes). Pour des raisons qu’on ignore, les choses changent vers 1876-1877, où les partisans de Bakounine se nomment eux-mêmes anarchistes, communistes anti-autoritaires, communistes-anarchistes ou communistes libertaires, alors que les guesdistes (les marxistes) se disent en revanche collectivistes. Le terme communisme aura dès lors deux acceptions principales, ainsi que Kropotkine l’a clairement exposé dans Communisme et anarchie (1903) : « Ces idées [les idées socialistes], en se précisant, engendraient deux courants principaux : le communisme autoritaire et le communisme anarchiste ». Le mot désigne donc deux mouvements et deux théories internationalistes qui partagent un même but, l’abolition du salariat et de l’État (Lénine : « Sur la suppression de l’État, comme but, nous sommes complètement d’accord avec les anarchistes » [1917]), mais ne le poursuivent ni pour les mêmes raisons, ni par les mêmes moyens : les communistes autoritaires veulent supprimer la propriété individuelle et parvenir à la société sans classes au terme d’une période de transition étatique (le socialisme, ou dictature du prolétariat) ; les communistes libertaires (anarchistes) veulent en finir avec le principe d’autorité et instituer la société sans classes sur les ruines mêmes de l’État bourgeois.

Après la révolution d’octobre (1917) et la création du Komintern (1919), le parti communiste russe impose à ses alliés de la IIIe Internationale une bolchevisation qui aboutira au centralisme démocratique (interdiction des tendances), aux purges et, dans les années 30, au dogme « marxiste-léniniste » du socialisme dans un seul pays et au culte de la personnalité. C’est cette doctrine nationaliste et belliciste, en tout étrangère au rêve de la société sans classe universelle, qui, à l’issue de la seconde guerre mondiale, est unanimement appelée communisme par les staliniens eux-mêmes, qui ne veulent plus entendre parler de l’abolition de l’État et du salariat, les social-démocrates et la droite, libérale ou républicaine : seule l’opposition de gauche (les communistes libertaires, les communistes révolutionnaires, les communistes internationalistes, etc.) lui donne son vrai nom, le stalinisme. Pendant quelques temps encore, le régime soviétique, qui n’est qu’un capitalisme d’État dirigée par une caste bureaucratique, conserve le nom de socialisme, mais les choses changent et, durant le dernier tiers du XXe siècle, les anticommunistes le nomment lui-même communisme, ainsi que tous les régimes du même acabit (Chine, Cuba, Corée, etc.) : le terme désigne alors certaines des tyrannies les plus sanglantes de la planète. Dans le même temps, les partis staliniens, dits communistes, deviennent ouvertement réformistes et ne se réfèrent plus à la lutte des classes : après la chute du mur de Berlin (1989) et l’effondrement de l’URSS (1991), les thuriféraires du libéralisme osent enfin décréter la mort du communisme et en publier le prétendu Livre noir (1997).

Avec la déconfiture du capitalisme d’État et de l’idéologie stalinienne, ce n’est cependant pas le communisme qui est mort, mais l’une des deux formes les plus monstrueuses qu’aient prises l’anticommunisme (l’autre étant le fascisme). Le communisme libertaire reste, quant à lui, aussi jeune et attrayant qu’à sa naissance : il est prolétarien, démocratique, internationaliste et révolutionnaire...

 

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