Du progrès au regret

Publié le par Socialisme libertaire

Du progrès au regret

L’heure n’est certes plus à la pignole.
Partout, tout le temps, dans tous les milieux – autorisés ou non – politiques, artistiques, et autres joyeux noms en trique, on assiste à une critique du Progrès avec un grand p.
Tantôt radicale (se définissant comme telle, mais ne l’étant pas réellement), tantôt neutre, très souvent follement enthousiaste, elle rallie à elle nombre de déçus de la politique classique et des débats politiciens, et elle s’en porte fort aise : il s’agit là de combler une niche écologique, si je puis dire. On peut être un décroissant de gauche, on peut également être un nationaliste crachant sur la modernité. On peut être tout et n’importe quoi, en somme. Si un homme est le point de jonction entre deux paradoxes, il se doit néanmoins de trouver une cohérence dans l’action, faute de quoi il se retrouve voué à finir fou, dans le meilleur des cas, isolé et malheureux comme la pierre dans le pire. Tout comme le blaireau ignore la possession et s’accommode fort bien de chiper le terrier d’un autre blaireau, notre bonne critique prend ses aises et pullule partout sur Internet – comble de l’ironie, mais y participant de près, je me garderais bien d’être par trop véhément sur le sujet – sans vraiment rien dire qui ne soit trop dangereux.

Il ne s’agit plus tant de comprendre le fait que les robots arrivent, que la science déploie sans cesse partout ses tentacules, et que l’état des biomes relève de la catastrophe : il est question de la manière dont nous devons nous organiser pour préparer notre défense en tant qu’espèce. C’est une lutte que nous ne gagnerons pas cachés derrière d’abondants articles aux sources éparses et variées. Loin s’en faut. Toute la philosophie du monde n’y fera rien et ne sera d’aucune espèce d’aide. Debord disait : Nous ne voulons plus travailler au spectacle de la fin du monde, mais à la fin du monde du spectacle.
Tous les ressorts éculés de la pensée occidentale ne serviront à rien, et répétons-le avec force : réfléchir, c’est fléchir deux fois. Il y a une menace qui doit être exprimée, analysée, délibérée pour finalement être solutionnée. Les rares soubresauts qui nous animent encore ne sont pas suffisants, l’action individuelle ne sera ici d’aucun secours : un mouvement réel de résistance doit donc être construit à partir de rien, mouvement qui portera in fine en germe une structuration plus importante, et qui se fixera des objectifs plus élevés avec le temps. Et s’il faut se contraindre à utiliser l’espace numérique plus que nous ne l’avons jamais fait pour produire notre agit-prop – n’ayons pas peur des mots – nous y consentons par souci d’autrui : il n’est pas question d’abandonner le terrain à ceux qui défendent le maintien du système en place ou projettent de petites réformes pour le repeindre en vert.

Partout, tout le temps, disais-je, nous pouvons désormais lire une critique du progrès qui n’oublie somme toute plus qu’une chose : se critiquer elle-même. Confortablement installée dans sa niche, elle assiste impassible à la progression de ses idées, bon an mal an, imperturbablement stoïque.
David Noble côtoie Christopher Lasch, Bernard Stiegler prend le café avec François Jarrige, mais nulle part on ne lit les noms de Ted Kaczynski ou de René Riesel. Même des penseurs comme Ellul ou Charbonneau semblent avoir été effacés des radars, c’est dire… C’est dire si la tâche est immense, s’il est temps d’investir massivement l’espace numérique pour tisser du lien entre les différents acteurs de ce mouvement à naître, et s’il nous incombe donc de montrer qu’il existe une pensée de ce type, ostracisée évidemment, mais prête à l’emploi, certainement : ne manquent que les bonnes volontés et le sabot qui coincera la première chaîne de production.
A nul endroit on ne lit les exhortations claires, nettes et sans appel, des différents groupuscules qui appellent purement et simplement à débrancher les machines pour celles qui existent, à empêcher la fabrication de celles à venir. Ils existent, pourtant, mais ils sont soigneusement ignorés, tant leur radicalité relève de la toxicité au sein d’un débat d’idées dont l’ineptie le dispute au dérisoire.
On peut voir partout des interviews de ce brave Stiegler, à qui l’on demande d’expliquer ad nauseam le recours qu’il fait au concept jungien d’individuation, à qui l’on demande de penser un monde de demain qui ne reposerait sur rien qui n’appartiendrait encore à hier. Un homme nouveau, en somme, tel qu’en rêvent ou en cauchemardent depuis toujours les littérateurs de science-fiction.

Nous sommes à un tournant, et bien plus proches de la chicane que de la ligne d’arrivée. Les penseurs comme Stiegler s’appuient sur les fantasmes – et sur les épaules — d’autres penseurs, et tentent de faire de petits bouts disparates une somme cohérente. Comme s’il était possible de faire un puzzle d’éclats de porcelaine. Ils imaginent pour nous, sans nous, des vies « simples ». Friot, qui imagine qu’avec un paradigme économique adapté basé sur la coopération (pouf pouf, apparition du salaire de base / à vie), se plait à penser qu’ainsi, il naitrait presque instantanément un système qui nous laisserait du temps pour lire Castoriadis et peindre l’Amour fou et la Tour de Babel l’après-midi après le thé (la néguentropie, en somme), système qui serait rendu possible par l’automatisation de tâches qui ne sont qu’aliénantes. Pour se convaincre que c’est bien là où souffle le vent, il n’est que de voir le buzz autour de « l’économie de la connaissance » et du « biomimétisme » d’Aberkane (nous nous pencherons sur cette idée lors d’un prochain article) … Piochons chez les animaux les capacités utiles à notre société humaine industrielle, mais laissons soigneusement de côté ce que nous pourrions apprendre de leurs modes de vie, des fois que nous finissions par nous apercevoir qu’il y aurait beaucoup à prendre chez telle ou telle espèce d’insectes.

Tout cela n’évoque que trop bien cette fascination occidentale pour penser un monde effondré, et où toutes les différentes cristallisations de la pensée humaine se rencontreraient pour décider que somme toute, on n’est pas si mal ici, puisqu’on y est, et qu’on y est en vie. Merci pour nous.
Un peu comme si la grenouille, voyant l’eau arriver à ébullition, se posait la question de savoir quel gout elle aura une fois la cuisson terminée. Ainsi, les survivalistes et autres « preppers » prolifèrent, leur présence médiatique est de plus en plus importante – et étouffante – et leurs idées semblent gagner du terrain. Or, il n’est pas question pour eux d’en finir avec un système mortifère, mais de s’assurer la meilleure place au sein des structures post-apocalyptiques grâce aux réserves que l’on aura au préalable eu le bon gout d’acheter dans les centres commerciaux qui distribuent la mort. Quant aux décroissants, ils ne font malheureusement que la moitié du travail : le mouvement qui se doit de casser les machines ne peut pas, par définition, être heureux, et encore moins convivial. Ce positivisme, rabâché à longueur de posts Facebook et d’émissions de télévision aliénantes, n’est qu’un masque en trompe-l’œil : il s’agit bien plus de cacher l’état des choses dans leur globalité et ainsi d’éviter une hypothétique révolte que d’une volonté établie d’apporter un peu de bonheur à ceux qui se proposent de distribuer ce positivisme partout et à tout le monde.

Vie simple grâce à l’automatisation, disais-je. Il faut entendre ici « simple » au sens de « simplifiée », pas au sens de « simple, fruste, et donc soutenable ». Si la simplification est la sophistication extrême, la simplicité en est de fait son exercice. Une vie simplifiée à l’extrême, dans laquelle l’homme ne s’agencerait finalement qu’entre deux machines, voilà ce qui nous est proposé comme solution aux désordres engendrés par le capitalisme et sa destruction méthodique et minutieuse de l’ensemble du vivant. Pourtant, cette vie simple se révèle impossible à l’usage, et elle n’est, quoi qu’il en soit, pas souhaitable, et ce pour de multiples raisons. Sortir de la torpeur qui nous embrume permet de comprendre que la réalité est qu’il s’agit là d’un fantasme dangereux, et qu’il est tout sauf acceptable de prôner ce type de modèle comme s’il s’agissait là d’une volonté collective d’aller vers une hypothétique « vie meilleure ». Les idées d’une époque ont été, sont et seront encore demain les idées de la classe dominante, et cette dernière n’a aucun intérêt à nous voir réfléchir à une destruction de l’ensemble de la mégamachine, pièce par pièce.

Pourquoi parler de fantasme ? C’est d’une part faire fi de l’autonomie qu’acquerront tôt ou tard les dites machines. Il n’est qu’à voir les progrès (sic) du deep learning : la singularité n’a jamais été si proche. Ellul rappelait qu’il était possible de faire des transplantations cardiaques grâce au système technique : en effet, les cœurs étaient récupérés sur les accidentés de la route. Pour qu’il y ait transplantations, il fallait qu’il y ait morts multiples. Réjouissons-nous, ceci appartient au passé et l’avenir est radieux. Radieux, il l’est tellement que nos yeux sont voilés. Les imprimantes 3D grâce auxquelles il sera possible de créer des organes ex nihilo permettront dans le même temps toute une série d’abominations dont la recension mentale suffit à donner le vertige, la nausée, et les mains moites. C’est faire fi d’autre part de la sacralité que les hommes ont mis, mettent, et mettront toujours dans l’objet machine. Gunther Anders, qui fait partie de la liste des penseurs volontairement omis par la majorité des critiques de la technique actuels, livra ainsi deux concepts essentiels pour en saisir l’étendue :

Le décalage prométhéen correspond au décalage entre les accomplissements techniques de l’homme et ses capacités (notamment le sens de la mesure et de la responsabilité). Tout au plus est-il capable d’évaluer les risques d’un phénomène particulier et de prendre diverses précautions pour le limiter mais il est foncièrement incapable de considérer le phénomène technicien dans son ensemble. A l’opposé de l’utopiste, qui imagine un monde qu’il ne peut réaliser, l’homo technicus produit un monde qu’il n’est pas capable d’imaginer. Cette incapacité d’appréhender les implications de ce qu’il fait, cet écart entre ses productions (prodigieuses) et ses capacités morales font de lui un « analphabète de la peur ». Son irresponsabilité elle-même ne relève pas de la faute morale (car pour qu’il y ait faute, il faut qu’il y ait conscience ou possibilité de conscience de la faute) mais d’un défaut d’imagination et de sensibilité, dans la mesure où l’ordre technicien impose ses critères (en premier lieu l’efficacité) et se substitue à toutes les valeurs qui avaient cours jusqu’à présent. Elle résulte donc du fait que l’on succombe (que l’on soit général ou sergent, chef d’état ou simple quidam) à la croyance en la capacité de la technique à résoudre les problèmes de l’existence. En d’autres termes, on a beau savoir quelles conséquences entraînerait une guerre atomique, notre savoir équivaut à de qu’on n’en retire aucun enseignement : ce n’est pas à lui que l’on se réfère en dernier ressort mais à sa croyance. Du fait de sa complexité et de son gigantisme, l’univers technicien est devenu proprement incompréhensible : il « dépasse l’entendement ».

La honte prométhéenne est le sentiment que l’homme éprouve lorsqu’il se compare à ses productions, ne supportant pas au fond l’idée que, contrairement à elles, il ne relève pas du processus de fabrication rationalisé qui leur a donné naissance. Cette honte ne s’exprime pas seulement dans les tentatives d’avant-garde pour remplacer le vieil homme par le nouveau, mais également dans les situations les plus quotidiennes. Elle constitue la honte de son origine, la honte de devoir son être à la nature, à quelque chose qui ne relève pas d’un processus technique. On a « honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué » résume Anders. La honte prométhéenne compense la fierté prométhéenne. Mais, comme elle, elle procède de la revendication à la liberté absolue : la fierté exprime une volonté de s’approprier intégralement les conditions de son existence, la honte relève de la conscience que quelque chose, en définitive, fait obstacle à cette entreprise de maîtrise intégrale. La mutation de l’humanité correspond donc à une volonté inconsciente de supprimer tout obstacle naturel par des moyens techniques, ceci afin de mettre un terme à la honte de se savoir un « produit de la nature ».

La sphère du sacré n’existant quasiment (j’insiste sur ce terme, puisqu’il s’agit de ne pas lâcher plus de lest aux religions de toutes sortes) plus, c’est la machine qui sert de référence sacrale. Imprimer des cœurs en 3D est effectivement un progrès technique, mais qu’en est-il de l’utilisation abusive qui en sera faite (est-il utile de rappeler l’historique de la bombe atomique ? Ce n’est pas un accident historique contingent…)? Il existe de multiples cadres de référence religieux pour penser la conception du vivant, comme il existe pléthore de philosophies. On choisira la sienne et on s’en portera bien. Qu’en est-il alors de l’idée selon laquelle une machine serait à même de créer la vie, ex nihilo ? Comment penser un monde dans lequel la vie ne naitrait plus tout simplement de la vie, mais d’un hasard historique qui nous a fait tendre en tant qu’espèce vers un progrès technique toujours plus sacralisé plutôt que vers une société apaisée et soutenable dans laquelle le moulin serait la seule machine autour de laquelle se retrouverait et se constituerait l’activité humaine ? On avancera que sur le plan médical, l’espérance de vie qui ne fait qu’aller en s’améliorant est un formidable espoir, et on évitera ainsi soigneusement de poser la question de l’explosion démographique. On avancera que l’on traite de mieux en mieux les cancers et autres maladies contingentes à la civilisation, et on évitera ainsi soigneusement de poser la question de leur origine, et de leur vertigineuse et exponentielle multiplication.
Qu’en est-il d’Abrahim Hassan, premier bébé à avoir été conçu à partir du patrimoine génétique de trois parents différents ? Les médecins, que l’on pourrait appeler « sorciers » pour l’occasion, ont ainsi transféré les matériaux génétiques contenant les chromosomes de la mère malade dans l’ovule d’une donneuse dont les matériaux génétiques avaient été retirés au préalable. Dans la mesure où l’ADN mitochondrial n’est transmis que par la mère, cette technologie permet de minimiser la transmission de gènes maternels défectueux. Les médecins ont pu ont ainsi pu féconder cinq ovules, et ont choisi celui d’entre eux qui semblait le plus viable. L’eugénisme n’est donc plus qu’une lointaine anxiété qui pèserait sur nos consciences, mais une réalité palpable qu’il faut appréhender et contre laquelle il faut penser, et agir. On entend d’ici les échos lamentables de ceux qui, pour défendre l’indéfendable, appellent à « la compassion pour les mamans ». Nous avons justement bien trop de compassion pour accepter d’abandonner la vie à quelques scientifiques.

Parlons un peu de la singularité, et du potentiel de nuisance de la machine. Fantasmé jusque-là, j’en conviens. Ne restait qu’une démonstration factuelle et je pense pouvoir dire que nous l’avons obtenue grâce à l’IA qui déclarait vouloir anéantir l’humanité d’un côté, grâce aux premiers accidents liés aux voitures Tesla de l’autre. Où se situe la volonté, en l’état : nulle-part. Je ne suis pas assez fanatisé pour oser avancer que les accidents résultent du comportement devenu intrinsèque de la machine. Il est trop tôt. Nous n’en sommes qu’à assister à la victoire d’une IA sur un colonel de l’Air Force dans une confrontation de simulation aérienne (simulation aérienne avec tout ce que cela implique comme facteurs à prendre en compte : on ne parle plus là d’un jeu d’échecs).

D’autre part, il est un point à prendre en considération et qui est soigneusement mis sous le tapis par les partisans de la technique pour tous : les machines, ça ne pousse pas sur les arbres. Il ne suffit pas de se pencher pour les récolter. Or, bien que je me tienne relativement informé des différentes avancées scientifiques liées au sujet, je ne vois pas qu’il existerait de « technologies » soutenables : partout il faut en passer par l’extraction de tel ou tel minerai. Il n’est qu’à voir les éoliennes, qui fourniraient une « énergie verte », les mettre en avant comme étant les solutions à nos problèmes humains revient à faire l’impasse TOTALE sur les terres rares qu’elles nécessitent, le scandium, l’yttrium (liste non exhaustive qu’une rapide recherche complétera fort bien) ; et des dégâts irréversibles causés aux sols pour obtenir ces dernières. Idem pour le thorium, au passage, et cette idée idiote de nucléaire propre (le sel, ça ronge). Avant tout, il s’agit de prendre en compte que le thorium n’est pas un combustible. Il faut, pour pouvoir s’en servir à des fins de production d’électricité, le transformer en uranium 233 et donc le bombarder de neutrons pour ce faire. L’un des principaux avantages du thorium est qu’il se trouve dans les sols de presque tous les pays du monde. Joie pour les industriels, malheur pour nous autres : retour à la mine généralisé sans passer par la case prison. Qui plus est, il ne présente aucun intérêt pour nos centrales actuelles, il conviendrait donc de tout démolir et de tout rebâtir. Ceci sans compter que l’histoire n’est pas linéaire et que nous n’avons jamais connu de transition simpliste bois => charbon / charbon => pétrole, mais simplement une accumulation des différentes strates. Il viendrait donc en superposition du nucléaire actuel.

Ensuite, et pour en revenir au danger que représente une évolution significative de l’intelligence de la machine, si l’on prend la peine d’observer l’histoire humaine en l’insérant dans celle des biomes, on s’aperçoit que toujours – relativement -, il y a eu compétition. Les humains ont répondu aux virus et aux bactéries par l’arme du sexe, par le mélange de gênes qui permet de créer un individu apte à leur résister de par sa dissimilarité. C’est un processus évolutif intelligent : que se passerait-il si les machines en venaient à voir dans l’homme un adversaire, plutôt qu’un allié ? Si vous êtes prêts à prendre le pari, ce n’est pas mon cas, je ne mise pas mon avenir sur un lancer de dés et je ne le laisse pas entre les mains de quelques scientifiques tarés.

Parce que c’est un point à prendre en compte : que l’on parle de telle ou telle machine, jamais nous ne rentrons en ligne de compte, ni dans sa conception ni dans sa fabrication. Et l’idée de décisions démocratiques dans ce sens-là est une ineptie. C’est faire l’impasse, une fois encore, sur le caractère sacré du progrès technique et de ce qui meut l’homme moderne depuis plusieurs siècles maintenant.

Cette critique, enfin, tait le fait que nous sommes en guerre. Elle ne dit pas le nom de cette guerre, et fait l’impasse sur le fait que nous sommes en train de la perdre.
Cachée derrière une littérature foisonnante et des circonvolutions d’usage, elle ne croit pas bon de définir une stratégie pour prendre le dessus : ne serait-ce qu’au niveau de la pensée la plus abstraite.
Cette critique tait que les cerveaux pollués par les perturbateurs endocriniens se doivent de, sans plus attendre, repartir au combat, sortir de cette léthargie qui les gangrène, et repenser un monde où le combat ne saurait attendre plus longtemps.
Que les corps, avachis et lâches, doivent se redresser enfin, et cesser d’êtres les complices passifs de leur propre décrépitude.
Que nous sommes en danger en tant qu’espèce, et que – ô ironie glacée – nous mettons par notre passivité toutes les autres espèces en danger. 100 espèces disparaissent de la planète chaque jour à cause de l’activité humaine. .. Si le chiffre semble si vertigineux qu’il n’évoque rien en nous à son évocation, il n’est que de regarder par la fenêtre et d’imaginer que les pigeons, lézards, chats et chiens domestiques, pies, et autres animaux que nous autres pauvres citadins avons l’habitude de voir de nos propres yeux auraient disparu.
41% des amphibiens sont menacés d’extinction. 26% des mammifères et 13% des oiseaux. Cela ne veut rien dire, ça n’est qu’un chiffre sur un écran. Jusqu’à ce que l’on puisse lire : 72% des êtres humains sont menacés d’extinction. Cela sera un chiffre qui trouvera son public.

Un réservoir d’eau contenant l’équivalent de trois fois le volume de l’ensemble des océans de la planète a été découvert sous la surface de la Terre, et tous les scientifiques de s’empresser de crier « Hourra », pendant que tous les industriels se frottent les mains à en allumer des feux par friction. Là où nous devrions voir des occasions de réinsérer l’humain dans un milieu soutenable pour lui et son espèce, nous ne voyons que profit et narcissisme prométhéen, course en avant et foi aveuglée dans le progrès. A quoi bon construire des golfs sur Mars ? La question est grossière ? Le problème est structurel. A la seule question qui ait du sens « Comment se passer d’énergie? », on répond en ces termes : « Comment changer d’énergie? »…

Il est temps de reprendre l’offensive. Il est plus que temps de dépasser nos conditions d’existence passives. Aux questions : oui mais enfin, comment abattre le capitalisme, où irons-nous, quand c’est qu’on arrive et à quelle heure on mange, nous n’avons aucune réponse. Ce que nous allons faire, c’est agir. Reprendre la main. Créer une culture de résistance conséquente, débuter sabotages et actions asymétriques, perturber les systèmes, puis finir par démanteler les infrastructures. Ça ne tient en aucun cas de la prophétie auto-réalisatrice, mais de la mise en chantier d’une lutte nécessaire, simultanée et proportionnelle (ce qui est la définition de la légitime défense).

Un petit conte, pour finir, et qui constitue un excellent résumé :

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »

Et le colibri lui répondit :« Je le sais, mais je fais ma part. »

Alors, un industriel de chez Vinci, qui avait allumé le feu, pour raser la forêt, et ensuite y construire un centre commercial, tira une balle dans le poitrail du petit colibri, et la forêt brûla complètement.

Kevin AMARA

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