★ Sorcières, Juifs et sodomites : cibles sur mesure pour intégristes

Publié le par Socialisme libertaire

★ Sorcières, Juifs et sodomites : cibles sur mesure pour intégristes
Texte du Monde Libertaire du 3 avril 2014... 
... qui n'a -malheureusement- pas pris une ride...    



Comme une sale odeur de « déjà-vu »
Depuis la pléthore de manifs organisées contre le mariage pour tous, les intégristes et les tenants de l’ordre moral, bien soutenus par les groupuscules néonazis, se sont regroupés au sein du mouvement générique Printemps français. Ils font feu de tout bois pour investir l’ensemble du terrain social et imposer leur carcan moral et religieux issu d’un autre siècle. Tous les acquis des luttes d’émancipation, féminine (IVG, antisexisme), homosexuelle (égalité des droits), contre le racisme et l’antisémitisme, ou plus largement pour le respect de la personne, sont tour à tour pris pour cibles. Un tel recul de la pensée ne peut que rappeler la sombre époque de la chasse aux sorcières, qui visait ces mêmes populations avec des méthodes très radicales… C’est à la fin du Moyen Âge que l’antisémitisme commence peu à peu à se fondre dans une chasse aux sorcières et aux comportements contre-nature, qui finit par toucher l’ensemble des individus refusant d’entrer dans la norme religieuse et morale. Cet amalgame, au départ peu cohérent, le devient tandis qu’il est attisé par le zèle et la folie des inquisiteurs aussi bien catholiques que protestants. Il débouche sur deux siècles de massacres de plusieurs générations de Juifs, de « sorcières » et de « sodomites », pourchassés dans toute l’Europe et jusque sur le Nouveau Continent. Malheureusement, après le retour à la raison au siècle des Lumières, ce phénomène d’intolérance suprême ne disparaîtra pas pour autant d’Occident. On le retrouvera notamment sous la montée des fascismes en Europe, ou sous le maccarthysme aux États-Unis avec encore et toujours les mêmes victimes…

Le Juif, la cible éternelle…
La première cible des intégristes et des inquisiteurs : le Juif. Entre 1347 et 1350, la peste noire emporte un tiers de la population du continent occidental. Les esprits simples y voient un acte satanique « orchestré par les Juifs qui voudraient dominer le monde en empoisonnant l’air et l’eau ». Malgré une bulle du pape Clément VI de 1348, dans laquelle il explique que les Juifs ne sont pas épargnés par la maladie et que l’épidémie sévit même dans les régions sans population juive, le peuple part les massacrer. On compte 2 000 morts à Strasbourg et de nombreuses victimes à Colmar, Worms, Francfort, Cologne, Berne et Zurich. Naît alors dans l’imaginaire populaire la vision du Juif comme un « serviteur de Satan, affublé de cornes, d’oreilles de cochon, d’une barbe de bouc, d’une queue et de sabots, errant à travers le mode comme un escargot ». De plus, le Juif « dégage une forte odeur et célèbre le sabbat des sorcières ». Comme par hasard (!), c’est le mot hébraïque chabba, le septième jour, qui sera appliqué à la sorcellerie… L’accusation de satanisme vise les pratiques religieuses comme la circoncision, les règles alimentaires, etc., qui sont synonymes à l’époque de mystères et font l’objet de mauvaises interprétations. Après la vague de peste noire, les Juifs reviennent dans certaines villes où ils sont appréciés et favorisés (protection spéciale, restauration de synagogues et de cimetières), mais leur sécurité reste précaire, la tolérance alternant avec les persécutions et les expulsions. Puis en 1391 les royaumes espagnols sont le théâtre des « baptêmes sanglants » qui voient de nombreuses conversions forcées de Juifs sous la pression de pogroms populaires. En 1492, les rois catholiques, par le décret de l’Alhambra, expulsent tous les Juifs d’Espagne, mesure sans précédent à l’origine de la diaspora séfarade. Seuls restent dans la péninsule les convertis ou ceux qui acceptèrent de le devenir, mais plusieurs professions leur sont interdites. Aussi, nombre d’entre eux fuient les territoires hispano-portugais pour redécouvrir ailleurs en Europe la religion de leurs ancêtres. Ce phénomène, appelé le marranisme, devient porteur d’une mémoire secrète, souterraine, cachée. C’est alors que les marranes commencent à être accusés de « judaïser en secret ». À la fin du Moyen Âge, les fantasmes et calomnies des antisémites reprennent et répandent la théorie du meurtre rituel, de la pollution des puits et de la conspiration universelle des sages de Sion. Mais, cette fois-ci, c’est l’Inquisition qui continue l’ouvrage entrepris durant la peste noire et poursuit les Juifs même lorsqu’ils décident de quitter le Vieux Continent, dans le but de « faire totalement disparaître le judaïsme ». Après l’arrêt de la chasse aux sorcières et la fin de l’Inquisition à la fin du XVIIe siècle, lors d’une épidémie de peste à Vienne, ce sont encore les Juifs qui seront accusés d’avoir empoisonné les puits et favorisé la propagation de la maladie…

Naissance la « femme hystérique »
Deuxième cible de choix pour les intégristes et les inquisiteurs : les femmes. Si depuis l’Antiquité les peuplades primitives d’Europe et d’autres continents reconnaissaient « les charmes » ou la « sorcellerie », qui perdurent pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne, ils se transforment radicalement au sortir du Moyen Âge pour revêtir une notion négative. Pour les mêmes raisons que l’antisémitisme, la « chasse aux sorcières » fait son apparition. Elle reprend exactement le même argumentaire que celui appliqué entre 1208-1229, durant le massacre des cathares et des vaudois, auxquels les missionnaires reprochaient le « dualisme entre dieu et diable, les assemblées secrètes et les orgies de promiscuité sexuelle ». Ces termes sont repris par les paysans superstitieux, qui considèrent les femmes refusant de se soumettre à l’ordre moral comme des hystériques, ou des possédées. Rapidement se met en place le système mythologique du royaume de Satan et de ses complices. Il vise autant les Juifs que les sodomites, mais avant tout femmes, puisqu’elles représentent 80 % des victimes des procès en sorcellerie. Les condamnations sont parfois étendues à leurs enfants, surtout s’il s’agit de filles. Le Malleus Maleficarum, traité de dominicains allemands contre les sorcières, leur reproche surtout une sexualité débridée, « elles ont vagin insatiable, les sabbats sont pour elles l’occasion d’imaginer de véritables orgies sexuelles ». L’Église stigmatise leur sexualité subversive, « les sorcières apprécient particulièrement les positions contre nature : en particulier, elles chevauchent volontiers leurs compagnons, ce qui symboliquement renverse le rapport naturel de domination ». Est-ce encore un hasard si l’on retrouve dans la sorcière la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d’Adam et qui l’aurait abandonné parce qu’il refusait de se livrer au jeu de l’amour en dehors des positions traditionnelles. L’Église fait une fixette sur la sexualité des « sorcières » qu’elle accuse de rendre d’une part les hommes impuissants et, d’autre part, la terre et les animaux infertiles. Le Malleus Maleficarum prétend encore que les sorcières « volent les sexes masculins et les cachent dans des nids »… À ce stade de bêtise, on ne se demande plus qui sont les malades !

Les sodomites et leur vice contre nature
Troisième grande cible des intégristes et inquisiteurs (avec les marginaux, les vagabonds et les gens du voyage) : les sodomites. Lorsque la Réforme protestante s’installe au fil des XVIe et XVIIe siècles, Martin Luther ne manque pas d’utiliser la suspicion d’homosexualité pour discréditer ses opposants. Il reprenait ainsi les mêmes termes utilisés deux siècles auparavant par les inquisiteurs contre les cathares et les templiers, qu’ils appelaient aussi « bougres » ou « bougerons ». En 1532, l’empereur Charles Quint promulgue le premier code pénal du Saint Empire romain germanique, dont l’article 116 stipule : « Tous ceux qui s’adonnent à la luxure, humain avec animal, homme avec homme, femme avec femme, doivent être brûlés. » Les Pays-Bas punissent également la sodomie de la peine capitale. Dans la Genève de Calvin, les « actes contre nature » sont sévèrement réprimés. Entre 1555 et 1670, on recense plusieurs exécutions d’hommes et de femmes pour ce motif, par décapitation, pendaison ou noyade. Pour autant, dans l’aristocratie, les relations homosexuelles peuvent être tolérées, si elles sont confinées au secret, jamais nommées et exercées plutôt dans le cadre d’une sexualité où « le maître choisit son partenaire, fille ou garçon, pour autant que ce dernier s’apparente au sexe faible et qu’il soit dominé tant socialement que physiquement ». Notons toutefois qu’à cette époque les relations sexuelles entre jeunes gens étaient fréquentes et renforcées par « la difficulté d’accéder aux femmes avant le mariage ». Ce qui n’empêche pas, tout au long du XVIe et du XVIIe siècle, la chasse au sodomite de poursuivre son cours. On recense des centaines de condamnations au bûcher à travers toute l’Europe. Le phénomène gagne même les colonies : en 1636, celle de Plymouth, dans le Massachusetts actuel, édicte une loi qui condamne la sodomie par le bûcher. Les autorités portugaises en font de même au Brésil en 1646.

Juifs, femmes et sodomites : le trio gagnant de l’Inquisition
Une fois ébauchée, la conjonction des trois mythologies développées contre les Juifs, les sorcières et les sodomites acquiert un dynamisme qui lui est propre et devient une tradition bien établie, qui va même jusqu’à engendrer ses propres témoignages. Ce qui arrange bien une société chrétienne et patriarcale qui se sent menacée et ne peut tolérer qu’on ébranle en aucune manière ses valeurs fondamentales. Si l’extension de la sorcellerie aux XVe et XVIe siècles est, outre les raisons évoquées plus haut, également rattachée aux ravages de la guerre de Cent Ans, ce sont les inquisiteurs qui en précipitent la répression en divisant le monde en deux parties : celui de la lumière et celui des ténèbres. Il est aisé de deviner quels sont les individus qui vont rejoindre la seconde… Pour mener à bien la mission de l’Inquisition, en 1468, le pape proclame la sorcellerie crimen exeptum et supprime de fait toute limite légale à l’usage de la torture. C’est avec son avènement que les « aveux des sorcières » et des autres cibles juives et sodomites vont atteindre leur apogée. Le déclin et la disparition des croyances magiques devront attendre le XVIIIe siècle et seront principalement dus au discrédit et à l’abolition progressive de la torture en Europe. En effet, beaucoup d’historiens s’accordent à dire que l’épidémie de sorcellerie est la résultante directe de la torture. Avec sa systématisation, les aveux des sorcières deviennent plus détaillés, tandis que les procédés de l’Inquisition deviennent plus énergiques. Et ce n’est que lorsque l’épidémie commencera à s’éteindre avec l’arrivée des penseurs du siècle des Lumières, en 1678, que sir George Mackenzie of Rosehaugh, avocat du roi en écosse, pourra enfin reconnaître publiquement que les dernières sorcières, qui encore à son époque finissent au bûcher, « furent torturées et c’est là le fondement de tous leurs aveux ».

Au cœur de l’horreur
Pourtant, même avec le renfort de la torture, il est difficile aux inquisiteurs de trouver des preuves tangibles de sorcellerie, comme parmi quelques exemples notifiés dans Malleus Maleficarum : « Retrouver une marmite remplie de membres humains, d’objets sacrés et de crapauds, ou tomber sur un pacte écrit avec le diable. » De fait, les preuves par présomption suffisent pour intenter un procès et souvent de plus en plus désuètes, comme « la présence d’une verrue sur un visage, destinée à allaiter l’esprit familier », ou « un point insensible qui ne saigne pas quand on le pique », ou encore « la faculté de flotter lorsqu’une sorcière est jetée à l’eau »… L’incapacité à verser des larmes ou la tendance à baisser les yeux lors de l’accusation sont d’autres signes de culpabilité, tout comme de simples traits physiques telles « la vieillesse, la laideur ou une mauvaise odeur »… Entre les différentes sortes de tortures, on trouve : le grésillon, qui broie le bout des doigts de la main et du pied dans un étau ; l’échelle, un râtelier destiné à étirer violemment le corps ; le tortillon, qui écrase les parties sensibles, ou le strappado, un palan qui soulève brusquement le corps en l’air.
Puis apparaît le tormentum insomniae, qui consiste à empêcher les condamnés de dormir, un procédé remis en vigueur dans les dictatures modernes. Après l’aveu, l’étape suivante consiste à obtenir, toujours grâce à la torture, une liste des personnes « reconnues au sabbat », avant de finir au bûcher. La cruauté et la stupidité qui provoquent les aveux des sorcières sont repris également par les évangélisateurs protestants. En 1540 à Wittenberg, la ville de Luther, quatre sorcières sont brûlées. Luther est aussi superstitieux que n’importe quel dominicain et en vieillissant il tend à l’être plus encore : il admet les succubes, les incubes et l’envol nocturne et conclut que « même les sorcières qui ne font pas le mal doivent être brûlées pour la seul raison qu’elles ont conclu un pacte avec le diable ».

« When returns the light »
S’il est clair que vers 1560 la recrudescence de l’épidémie de sorcellerie est directement liée avec le retour des guerres de Religion, il faudra attendre les prises de position courageuses des juristes laïques, concurrents du clergé, pour réduire l’hémorragie de la chasse aux sorcières. En effet, encore à l’époque, un seul prédicateur fanatique ou un magistrat trop zélé dans une province reculée pouvait inonder toute une région en procès. A contrario, la proximité d’une grande université internationale comme Bâle ou Heidelberg pouvait avoir un effet salutaire. Ce fut d’ailleurs le cas dans cette dernière cité en 1585, quand la faculté de droit s’éleva contre la peine de mort en matière de sorcellerie, expliquant que c’était « moins coûteux de soigner les âmes que de torturer et faire périr les corps ». Quelques savants, psychologues et médecins, comme Weyer Ewich ou Webster, eurent le courage de s’attaquer à l’apparente preuve empirique de possession, mais ces tentatives limitées ne suffirent pas à arrêter les massacres. Les humanistes critiques et les savants de Padoue, qui tentèrent à cette période de modifier le fondement philosophique du mythe des sorcières pour chasser les superstitions, quand ils osaient aborder le problème, n’étaient pas entendus. Pour ne prendre que l’exemple d’Érasme, ce dernier évoque très peu la sorcellerie dans ses écrits, sinon sous la forme ironique ou l’expression d’un silence gêné qui peut vouloir en dire long… Il fallut attendre le milieu du XVIIe siècle pour enfin voir s’amoindrir les croyances magiques en s’attaquant à leurs racines et plus particulièrement aux personnes qui s’évertuaient à les réanimer. Mais tous ces efforts cumulés ne furent pas vains et, petit à petit, le mythe des sorcières finit par tomber en désuétude, après avoir fait tant de ravages. Mais ce n’est pas pour autant que la persécution des Juifs diminua en Europe, tandis qu’en 1685 Louis XIV s’en prit à une nouvelle cible : les huguenots. Ces derniers devinrent le nouvel objet de haine sociale et le resta longtemps, comme le prouvera l’affaire Calas, en 1762…

Plus jamais ça !
On pourrait longuement disserter sur le fait qu’une appartenance raciale, communautaire ou un comportement individuel différent du groupe ait toujours suffi dans les périodes troubles de l’histoire de l’humanité à créer la suspicion, entraîner l’hystérie collective et une répression aveugle, sauvage, débouchant sur les pires boucheries. Comment ne pas penser aux horreurs perpétrées par les nazis et leurs alliés qui reprendront la liste des victimes stricto sensu, en commençant par concevoir un système capable d’exterminer en priorité 6 millions de Juifs, ce qui hélas devint la terrible réalité entre 1939 et 1945 ? Comment ne pas penser aux purges staliniennes ? Comment ne pas penser à l’expérience du maccarthysme aux États-Unis qui est en tout point comparable, avec son cortège de coupables issus des mêmes concepts ? Comment ne pas penser aux dictatures latino-américaines, communistes ou capitalistes ? Comment ne pas penser finalement à tous les systèmes de répression, basés sur la chasse à la différence ? Comment enfin ne pas penser aux mouvements réactionnaires qui veulent revenir sur le droit à l’avortement dans plusieurs pays d’Europe et sur la reconnaissance des mêmes droits pour tous ? Ne laissons pas aux intolérants, aux intégristes, aux puritains et à leurs inquisiteurs le moindre interstice dans lequel ils puissent se glisser pour imposer leurs vues réactionnaires et nauséabondes. Ne leur laissons pas la possibilité d’entrer par la fenêtre dans nos vies et nos quartiers, alors que nous étions convaincus de leur avoir à tout jamais bloqué le passage… No Pasarán !

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