★ L’être et la marchandise : la dissociation de soi

Publié le par Socialisme libertaire

★ L’être et la marchandise : la dissociation de soi

Si l’achat de service sexuel existe depuis très longtemps et dans de nombreux pays, l’accélération fut donnée par l’Organisation internationale du travail (OIT) en 1998 quand elle recommanda aux États de légaliser cette activité afin de percevoir des revenus. Les Pays-Bas, qui avaient été le premier pays à supprimer la réglementation de la prostitution en 1909, renouent avec ce système en 1999 et légalise l’industrie du sexe. L’Allemagne, la Nouvelle-Zélande et une grande partie de l’Australie adopteront la perspective de l’OIT. En fait, l’industrie du sexe, dans sa forme contemporaine, se développe dans les années 1970. « Pendant la guerre du Viêtnam, les États-Unis avaient fait construire pour leurs soldats de grands complexes bordeliers à Pattaya et à Bangkok, en Thaïlande » : les « rest and recreation facilities » ont ensuite accueilli les vagues de touristes masculins. Dans la même période, les lois réprimant la pornographie ont été supprimées. Les ingrédients étaient réunis pour le développement juteux de l’industrie du sexe, très exotique en Thaïlande sur les fillettes même pas pubères, puis les mafias ont renouvelé le « cheptel » des pays occidentaux en organisant une traite de femmes « raptées » au Moyen-Orient et en Afrique puis dans les pays de l’Est.

La dissociation de soi
Dans la prostitution, la personne prostituée « doit être dissociée de son corps : celui-ci doit devenir une chose, celui-ci est stigmatisé, car il est ce qu’on aliène ». « Le concept du Moi entièrement distinct du corps est la pierre angulaire de cette idée réitérée à tout bout de champ, à savoir qu’il est possible de vendre son corps sans se vendre soi-même. » Aussi, quand un être humain a un rapport sexuel, « il est au plus haut degré un être humain et peut-être plus que jamais un corps ». Mais quand le sexe devient une marchandise, il commence à évoluer, à être séparé de l’être humain, et semble exister par lui-même et s’échanger contre d’autres marchandises. La réification qui s’installe, chosification, est un « constat de non-engagement et de distanciation au monde ». Dans le système prostitutionnel, la sexualité devient une marchandise et la personne prostituée se dissocie pour préserver son Moi : elle se déconnecte en pensant à autre chose ou en prenant des drogues, elle établit des frontières physiques en interdisant certaines parties du corps (la bouche notamment), elle limite la durée du rapport, elle dissimule son Moi véritable en utilisant un faux nom, d’autres vêtements, en cachant sa vie privée, elle évite les prostitueurs auxquels elle pourrait s’attacher. La personne prostituée se positionne dans sa tête : elle « se transforme en marchandise en même temps qu’elle essaie de déplacer ailleurs son être ». La réification est un mécanisme de défense. L’être humain se réifie afin de pouvoir dire : « Je ne me vends pas moi-même, je vends autre chose. » Ce qui est vendu doit toujours être autre.
Utilisons une parabole d’Antonin Artaud : « la prostitution est un théâtre de la cruauté qui chasse le Moi », et donnons la parole à Sandrine Goldschmidt sur son blog pour la maternité de substitution.

GPA ou l’ultime forme de dissociation marchande
« Pour continuer à fonctionner, le capitalisme doit sans cesse trouver de nouveaux champs d’activités transformables en marchandise », écrit Ekman dans L’Être et la marchandise. Je sais, en ce moment, je n’ai qu’un livre en tête (façon de parler) : L’Être et la marchandise. Ce livre fondamental, écrit par Kajsa Ekis Ekman, fait le point sur la marchandisation des êtres humains au travers d’une analyse très fine des discours pro-prostitution et pro-maternité de substitution, appelée par certains « gestation pour autrui (GPA) ». Il s’agit, en réalité, du commerce d’êtres humains : on achète pendant neuf mois une personne et l’enfant qu’on lui demande de porter. Ce que s’emploie à décrypter cet auteur féministe et anarchiste suédoise, c’est comment le discours consiste à cacher systématiquement la réalité de cette atteinte aux droits humains au profit d’un discours mensonger sur le droit à l’enfant et le « bonheur de fonder une famille ». Quand, en réalité, il s’agit de pousser à l’extrême la réification de l’être humain en faisant croire qu’on peut « louer » ou « prêter » des parties de son corps sans dissociation, sans qu’il soit porté atteinte à l’intégrité de la personne. Et cela pour obtenir qu’une personne, la mère qui porte l’enfant, soit à tout jamais exclue d’une relation avec le futur bébé. En effet, dans cette ode au bonheur familial qui se pétrit de multiples contradictions, il y a une personne qui est rejetée et à qui on interdit toute relation avec l’enfant, c’est la mère !
Les dernières pages du livre sont particulièrement efficaces à dénoncer cette absurdité et à expliquer en quoi la maternité de substitution va plus loin que toutes les autres formes d’aliénation de la personne humaine. Je vais donc vous en citer quelques extraits marquants : « De se répéter que l’enfant appartient à quelqu’un d’autre est le premier mantra de l’univers de la maternité de substitution. Là où la prostituée dit « ce corps n’est pas moi », la mère porteuse déclare « cet enfant n’est pas à moi ». »
Pourquoi parler de cela comme d’un « travail », fait par un « objet » utérus qui serait louable ou prêtable est aberrant : « La maternité de substitution se poursuit jour et nuit sans interruption durant neuf mois. Pendant tout ce temps, la femme est soumise à une multitude de restrictions. Elle ne doit pas faire d’efforts physiques, boire ou consommer des drogues. Si les acheteurs le souhaitent, elle doit se soumettre à des contrôles médicaux. Son corps subit de nombreuses transformations ; elle a des nausées, son ventre grossit, elle peut souffrir de maux divers comme des dorsalgies, sans parler des douleurs de l’accouchement. Elle ne peut rien éviter de tout cela, elle ne peut pas avoir une seule minute de répit. Elle est plongée dedans, car c’est en elle. Le « travail » constitue son existence même, de jour comme de nuit. » Bien qu’elle vive en symbiose avec l’enfant, elle n’a pas la moindre prise sur lui – il appartient à quelqu’un d’autre. Quel autre « travail » ainsi pratiqué 24 heures sur 24 ne serait pas considéré comme de l’esclavage et inhumain ?

Les stratégies de survie et l’enfermement ultime dans la réification
« Afin de pouvoir vendre une partie d’elle-même, la mère porteuse – exactement comme la prostituée – se doit de désavouer une partie de son corps. La personne, qui connaît bien la prostitution et qui écoute ce que disent les mères porteuses, découvre de nombreuses similitudes dans les stratégies de survie. […] Personne ne s’est intéressé de savoir si les mères porteuses subissent une dissociation émotionnelle. Au contraire, les analystes prétendent que c’est précisément cette distance qui prouve que la maternité de substitution fonctionne. La meilleure mère porteuse est décidément celle qui ressent le moins d’attachement au bébé à naître. […] Là où les personnes prostituées peuvent fuir en vivant de façon destructive, les mécanismes physiques de distanciation sont impossibles à la mère porteuse. Elle ne peut pas écourter le temps de travail ou prendre une douche après le travail. Elle ne peut pas adopter une double personnalité. […] Elle ne peut pas s’échapper en prenant des drogues, fumer ou boire – il faut qu’elle prenne soin d’elle-même. »
Et surtout : « Elle doit vivre pour l’enfant, penser à lui à chacun des gestes de son quotidien. En même temps, elle doit créer cette différence entre elle et son corps, entre elle et l’enfant qu’elle porte – car l’être humain est toujours obligé de créer une distance entre l’être et la marchandise. Elle est contrainte de penser à l’enfant, mais il ne faut pas qu’elle s’attache à lui. C’est peut-être cela qui est le plus difficile, être contrainte de se vendre soi-même et, en même temps, être obligée de penser à soi. […] La mère porteuse ne peut pas anesthésier son corps. Elle ne peut pas interrompre les mouvements de l’enfant, tout en n’ayant pas le droit de s’attacher à lui. […] Que faire dans une situation où on est obligé de se dissocier d’une partie de soi et en même temps, s’efforcer d’en prendre soin, de s’en occuper ? »

La madone mise sur le marché
Ekman exprime enfin admirablement le mensonge qui tend à faire de cette pratique le comble du progrès qui offre le bonheur familial à toutes et à tous. En réalité, il ne s’agit que de la marchandisation de la figure patriarcale de la madone. D’un côté, en effet, il faut s’employer pour faire passer la maternité de substitution pour un travail, en dissociant la grossesse et l’accouchement du sacré (qui serait ici l’humain) : « La maternité n’est plus sacrée, elle est un produit comme un autre ! » De l’autre, les mères porteuses ne se décrivent jamais comme des travailleuses, mais plutôt comme faisant des « actes d’amour ultime », exerçant un « devoir sacré » : « Elles parlent de « l’énorme récompense psychologique d’avoir aidé quelqu’un à atteindre le but désiré ». L’argent n’est pas leur motivation première, c’est pour ces femmes une expérience féminine particulière (étude menée auprès de 200 mères porteuses potentielles). »
Au final, les discours qui en font un travail laissent entendre en même temps qu’il s’agirait d’un acte de bienfaisance, dans un récit mettant en scène une madone, et la figure patriarcale de la sainte, qui trouve l’épanouissement dans le don de soi.
« 1. La mère porteuse met au monde un enfant sans avoir eu de rapport sexuel.
2. Elle le fait uniquement pour faire plaisir à un couple sans enfant.
3. Elle ne revendique rien pour elle-même si ce n’est le bonheur de l’autre couple.
4. Elle est mariée, heureuse et en couple dans le cadre de la famille nucléaire. »
Il apparaît alors clairement que « loin des fantasmes de Kutte Jönsson sur la « brèche dans les normes familiales conservatrices », le monde de la maternité de substitution est imprimé d’une confiance inébranlable dans le caractère sacré de la famille. » […] Dans ce monde, « le rôle de la femme est net et précis, une nature généreuse, une épouse fidèle, qui donne naissance à beaucoup d’enfants ».
« Mais d’où vient donc cette aspiration à être une madone ? Pourquoi une madone devrait-elle souffrir ? Pourquoi ces femmes se sacrifient-elles ? Pourquoi endurent-elles neuf mois de grossesse, avec tout ce que cela comporte – les douleurs, l’enfantement et les injections d’hormones – uniquement pour le sourire d’un couple inconnu ? Dans le monde de la maternité de substitution, l’explication officielle est que c’est dans la nature de la femme. On trouve partout dans cet univers-là cette manière de voir : cette prise de risque insensée est un acte sublime et typiquement féminin. Toutefois, si l’on va au-delà de la surface des vieux mythes sur les sexes, on s’aperçoit que, derrière le désir d’être une madone, il y a souvent une profonde douleur. »
Et comme par hasard, les études faites auprès des mères porteuses montrent que celles qui ont subi des violences masculines extrêmes dans l’enfance, viols par inceste, ou celles qui ont perdu un enfant sont surreprésentées. « Phyllis Chesler, qui a traité de nombreuses mères porteuses, écrit que la maternité de substitution est, pour beaucoup, une tentative de purification par éradication du sentiment de culpabilité et de honte. N’est-ce pas cela qui constitue la manière classique qu’ont les femmes d’essayer de tout arranger ? De souffrir afin de rendre le monde meilleur ? De croire qu’il y a quelque chose de bon qui naît de notre douleur ? Que nos blessures vont nous libérer d’une culpabilité qui n’a jamais cessé de nous écraser ? »
Masochisme classique en patriarcat où la honte et la culpabilité qui devraient être celles des agresseurs est retournée contre les victimes.
« La séparation de la sexualité et de la reproduction, de la pute et de la madone, de l’image et du texte, de la pratique et de la théorie a des racines plus profondes dans la société. Ce sont un ensemble de contenus inconscients du psychisme masculin que la femme a dû endurer. Et ces complexes sont désormais des industries. Lorsqu’on crée de grandes industries à partir de complexes psychologiques, ce même complexe se dévoile dans toute son absurdité. Jamais jusque-là, le désir de dissocier la « pute » de la « madone » n’avait autant imprimé de son empreinte la géographie physique même de la terre. La Thaïlande est devenue fournisseur de femmes et de filles pour l’industrie du sexe ; l’Inde est devenue fournisseuse de femmes pour les enfants d’autrui. La civilisation est façonnée, littéralement, à l’image de l’homme. »
L’Inde fournit à la fois des enfants issus de la maternité de substitution et de l’adoption. Et Ekman termine son livre en faisant le parallèle, citant la similitude entre des témoignages de mères ayant abandonné leur enfant à l’adoption avant l’accouchement et de mères porteuses. « Ce qui revient constamment, c’est le sentiment de perte, la perte du Moi comme entité intègre. La prostitution aussi bien que la maternité de substitution fragmentent l’être humain, et le discours à leur propos a le même effet sur la société. Nous oublions la notion d’unité. »
Mais en refusant ce monde, on peut aussi se réunifier, et c’est la conclusion de Kajsa : « Lorsque nous revendiquons notre totalité, notre intégrité, quelque chose se passe, et il y a des conséquences. Lorsque nous disons que maintenant ça suffit, je ne veux pas jouer un rôle, je ne veux pas me cacher, je ne suis pas une pute, je ne suis pas une madone, je suis un être humain et j’ai le droit d’éprouver des sentiments. Je ne suis ni ceci ne cela, j’ai le droit aux enfants que je mets au monde. Je ne suis pas obligée de coucher avec des hommes qui me déplaisent. Mon corps est vivant et je dois écouter les signaux qu’il me donne. Il n’est pas ma propriété, il ne représente pas non plus un objet personnel, il est simplement ma possibilité au monde. […] S’enclenche alors la dé-réification. C’est un violent processus. Il consiste à réparer les blessures dues au dualisme, à la dissociation de soi. » Et elle finit en citant le cas de Gloria, qui a abandonné son fils à l’adoption avant la naissance et le retrouve trente ans plus tard : « Le mur s’est alors effondré, je commençais à réaliser ce que j’avais fait et ce qui m’était arrivé, d’une manière et à un niveau jamais ressenti auparavant. Enfin, je n’étais plus en état de léthargie. »


Sandrine Goldschmidt
Blog À dire d’elles

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