★ Le néostalinisme à la française

Publié le par Socialisme libertaire

L’histoire n’est souvent que trompe-l’œil, et le mensonge « l’activité la mieux partagée » (Pierre Miquel) quand on oublie de mesurer quel a été l’enjeu de la lutte, et quels en furent les véritables protagonistes. L’œuvre des partis uniques et des régimes se réclamant du marxisme n’avait qu’un seul but, et ils l’ont menée avec une obstination et une conscience qui leur venaient de leur fonction d’origine : la destruction du mouvement révolutionnaire au nom des valeurs de la révolution et du communisme, l’éradication de toute pensée d’émancipation du mouvement ouvrier, la terreur contre les opposants érigée en méthode de gouvernement et ciblée de manière à prévenir les récidives. Là où le stalinisme et ses intellectuels ont passé, l’herbe de la révolution ne doit pas repousser ! Car leur ombre mortifère s’étend bien au-delà du cycle de répression que l’on pourrait dire crucial, et ils ont eu les moyens et le temps d’assurer leurs arrières.
Leur système de pensée est le produit de tous les sophismes destinés à justifier cette culture d’inquisition, à éliminer la critique et les critiques. Paradoxalement, la chute de l’URSS, qui intervient longtemps après l’écrasement au long cours de toute opposition radicale, leur a ouvert un nouvel espace pour imprimer dans les esprits leur propre interprétation des événements, et le faire dans les termes mêmes qui ont été ceux de leurs falsifications. Ils se sont emparés des témoignages d’hier pour en détourner le sens et les faire parler à l’envers de ce qu’ils nous apprennent.
Toute la casuistique repose sur cette erreur de perspective qui fausse le regard que nous portons sur le passé. André Breton avait parlé, à propos des procès de Moscou, de « la plaie la plus effroyable des temps modernes ». « Je sais bien, ajoutait-il, que la guerre a passé, demeurant l’oubli. Je ne m’en étonne et ne m’en épouvante pas moins d’observer qu’il est généralement passé outre à cette iniquité monstrueuse, qu’elle ne discrédite et ne souille pas, à tous les yeux, qui l’a commise. »
Or, qu’en est-il aujourd’hui de cette blessure inguérissable ? Qu’en est-il de cette plaie ? Comment opèrent aujourd’hui ces intellectuels pour passer outre cette iniquité ? L’idée même que ses effets ne seraient pas un des ressorts de l’histoire politique vivante, cette idée constitue le premier des « mensonges déconcertants » du xxie siècle, celui qui ferme l’horizon des luttes. Ce n’est plus la guerre mais l’effondrement des régimes du communisme réellement inexistant qui a démesuré l’oubli, de sorte, pour le dire sous forme de paradoxe, que l’oubli est devenu une partie même de la mémoire. Il fallait soustraire l’évocation de ce passé au jugement du présent pour changer la nature du mensonge et tenir compte du nouvel environnement pour continuer l’œuvre de destruction du mouvement révolutionnaire.
Que sont les « staliniens » d’hier devenus ? Qui sont les « néostaliniens » d’aujourd’hui ? C’est une culture de la contre-révolution qui domine les esprits, savant amalgame des « ismes » disparus dont les idées, refondues dans un même creuset, instillent l’amnésie dans le cerveau des vivants afin d’éviter que le retour à la mémoire des éléments d’une véritable pensée critique n’éclaire leur véritable fonction. Stalinisme, castrisme, maoïsme, autant d’étapes sur le chemin d’une contre-révolution qui aboutit aujourd’hui à un néostalinisme fonctionnel, avec le trotskisme, et ses incroyables contorsions, pour transiter d’une rive à l’autre.
Comme aucune réflexion radicale ne s’est imposée, que le recours au passé est privé de tout pôle de référence, et que l’intelligentsia passée par ces « ismes » a partout essaimé, on a assisté à la sélection hiérarchique de ce que nous livraient les archives, prélude à une réhabilitation rampante du stalino-maoïsme marquée par la reprise d’une rhétorique manichéenne qui fit florès en son temps, système de comparaison destiné à établir une échelle de valeurs à géométrie variable, une grille de « bonus-malus », qui permettra de faire entrer les « crimes » du stalinisme dans une perspective historique nouvelle et de mesurer le passé à cette aune. Ainsi va naître le néostalinisme qui trouve aujourd’hui son accomplissement dans la situation créée par la disparition de toute revendication de gauche dans ce qu’il est convenu d’appeler la gauche. Le PC peut ainsi réinvestir l’espace et reprendre la place laissée vacante. Plus que d’un modèle positif, toujours susceptible de décevoir ses attentes, c’est un modèle négatif que le néostalinisme a forgé pour légitimer ses jugements.
Ce procédé, utilisé dès le départ par les bolcheviks pour dissiper les doutes, puis raffiné par les staliniens pour discréditer les opposants tout au long de leur histoire, on le retrouve désormais pour occulter toutes les questions gênantes et renvoyer la balle à ceux qui auraient le mauvais goût de les poser.
Évoque-t-on devant Alain Badiou, néostalinien de service, le nombre de victimes du communisme et le mur de Berlin ? Mais « on construit aujourd’hui des murs partout, en Palestine, au Mexique, avec un nombre de morts qui rivalise avec leurs équivalents communistes » (Libération, 27 janvier 2009). Nous risquions d’oublier qu’un mouvement dont les réalisations se réclamaient de l’émancipation humaine était l’« équivalent » dans l’horreur des régimes d’oppression !
C’est par cette inversion radicale des données historiques et théoriques du communisme que s’est opérée la synthèse de tous les « ismes » totalitaires pour donner naissance à un néostalinisme culturellement et électoralement présentable et surtout représentable. Cette défense et illustration du stalinisme à usage du XXIe siècle continue d’être la pensée radicale de la contre-révolution que l’intelligentsia « communiste » a portée jusqu’à nous. Contre-révolution unique dans l’histoire, puisque préventive car elle s’est fixé pour tâche d’extirper l’idée même d’émancipation des luttes ouvrières et, de ce fait, ne se prive pas d’utiliser à son profit les critiques pour les détourner de leur finalité radicale.
Pas un mot, pas une référence qui ne soit adultération éhontée de tous les « éléments de culture » qui ont défini dans l’histoire ouvrière le « communisme ». « L’hypocrisie de la dénomination » dont parle Heine consiste ici à faire en sorte que la comptabilité des cadavres serve à relativiser les monstruosités commises dans son propre camp au motif que les voisins et rivaux ne sont pas moins pourvus dans ce domaine. Revoir à la baisse les « crimes » du stalinisme en les faisant entrer dans une perspective historique nouvelle, et changer ainsi le regard que l’on porte sur le présent de ceux qui ont collaboré à ces entreprises, fût-ce en fermant les yeux — tel est le révisionnisme de fond qui a permis aux spectres du stalinisme de revenir hanter notre monde sans avoir à s’expliquer sur leur identité. Dans ce domaine aussi rien ne se crée, rien ne se perd, bien que les « ex » s’évertuent à nous convaincre du contraire !
Vous avez dit tortures, exécutions, massacres, corruption, exploitation, système concentrationnaire ? Certes, le « communisme » n’a pas été innocent de crimes et délits sans nombre, mais attendons la fin. Tournons la page, et cette histoire ne se lit plus au présent et ne concerne plus les apparatchiks du Parti lui-même. Le passé a disparu sans laisser de traces sur le Parti et le PC récuse toute responsabilité dans les exactions commises par les partis frères. Néanmoins, en raison de la proximité de cette histoire, le PCF, trop marqué par son allégeance à Moscou et par ses virages politiques, devra attendre de trouver un panneau de protection afin d’espérer se refaire une santé électorale — avec la promesse d’une récupération des sièges et des prébendes perdus. Sans cet écran de sécurité, impossible de réapparaître sur la scène de l’histoire avec les habits neufs de l’innocence retrouvée. (1)
Avec l’instant Mélenchon toute l’histoire de la contre-révolution menée depuis des décennies par le PC et ses compagnons de route, consentants ou obligés, peut enfin cristalliser ses formules et trouver son nouveau centre de gravité dans la gauche. Sa rhétorique est calquée sur celle du stalinisme d’antan, mais elle en a déplacé opportunément les signes de manière à neutraliser toute résonance critique inopportune et à tourner les regards vers des lendemains électoraux radieux. Qu’on prenne un à un les mots d’ordre et les revendications que le PC a glissés dans les affiches et proclamations du Front de gauche et l’on verra qu’il s’agit d’une mise à jour des pires clichés de la propagande du temps où le Parti était roi, propagande revue et corrigée en fonction des nouveaux enjeux du pouvoir. L’insurrection par les urnes ! L’insurrection citoyenne ! Prenez le pouvoir ! Place au peuple ! Reprenons la Bastille ! Faisons payer les banques, pas les peuples ! Fatigués de payer pour les riches ! Taxer les riches ! Les murs ont la parole, mais qui la leur donne ? Si l’on y va voir sans œillères, on se rend compte que ces coups de menton à double sens sont autant d’artifices de la plus pure eau démagogique, de simples effets d’annonce. Pour la première fois, toutes les revendications et tous les mots d’ordre à connotation radicale sont décrédibilisés, voire ridiculisés.
La présence du FN va permettre au PC, désinhibé et décomplexé, de renouer comme si cela allait de soi avec la rhétorique anti-impérialiste de la belle époque, celle où tout opposant était accusé de faire le jeu des fauteurs de guerre américains ou des partisans de l’Europe du capital. Quand une journaliste complaisante tendra le micro au grand tribun du peuple de gauche, le même disque sera repassé, avec coupures des passages qui risqueraient de faire entendre aux oreilles averties un autre son de cloche.
Le FN ayant accusé « le candidat des communistes » de s’allier à un parti coupable d’avoir « du sang sur les mains jusqu’aux coudes », la réponse sera à la hauteur du défi : « […] Je suis très fier d’être le candidat du Parti communiste français et d’autres formations, mais du Parti communiste français… Alors, est-ce que les communistes ont du sang jusqu’aux coudes ? Oui, le sang de l’envahisseur, le sang des nazis, le sang de tous ceux qui leur ont tapé dessus chaque fois qu’ils ont défendu la liberté. » Question : « Et le sang du goulag ? » Jean-Luc Mélenchon : « Vous connaissez un Français qui a été… qui a gardé un goulag en Union soviétique ? Allons, allons, allons. Notre liberté, à vous et à moi, nous la leur devons, pas qu’à eux, mais aussi à eux… par conséquent… » (« C Politique », France 5, 11 mars 2012).
Les partisans de Le Pen seraient donc les seuls à renvoyer le PC à son histoire… sanglante ? Et l’ex-trotskiste-socialiste Mélenchon, politicien chevronné, ignorerait-il, par exemple, quel fut le rôle du « boucher d’Albacete », le Français André Marty, dans la mise à mort de la révolution espagnole ? Ou celui de Jacques Duclos, fidèle serviteur du Kremlin et représentant d’un parti fier d’être nommé stalinien et dont les membres ne pouvaient effectivement être gardiens du goulag puisqu’une de leurs fonctions était d’en nier l’existence, d’étouffer les cris des innombrables victimes et de lui permettre ainsi de prospérer ?
Exit le socialisme réellement existant et ses mirages, mais ce qui lui a donné naissance ne disparaît pas pour autant ; non plus que la collaboration d’une armée de scribes qui, revenus de leurs pérégrinations militantes, imposeront leur propre vision du communisme et de la révolution – calquée sur les stéréotypes du totalitarisme !
Le Front de gauche et son tribun vont offrir au Parti ce qu’il ne pouvait espérer. Grâce à ce porte-voix et à ce prête-nom, le PC a réussi un véritable aggiornamento qui est de rester pareil à lui-même en se présentant pour ce qu’il n’est pas et ne peut être en raison même de son passé. En se prêtant à cette délégation de pouvoir et d’image, il peut offrir sous label de gauche tous ses acquis, à savoir les acquis d’une contre-révolution désormais suffisamment détachée de l’histoire pour que ses plus hauts faits d’armes contre-révolutionnaires ne disent plus rien au présent.
Avec de tels représentants, nombre des spectres que l’on croyait disparus avec le monde qui les avait fait naître se réveillent ainsi d’entre les morts et se déploient au grand jour et les revoilà parmi nous, mais habillés de telle sorte qu’ils ne répondent plus de leur ancienne identité. L’aube dissout les monstres ? À moins qu’ils ne profitent de sa lumière encore indécise pour se glisser parmi les vivants !
Tout est fait pour nous aider à oublier, ou faire passer pour quantité négligeable, les conséquences qu’ont encore sur notre monde ce que le Parti de la contre-révolution permanente entend occulter. Quand les manifestations réveillent la mémoire, ses organisateurs prennent soin de nous ramener à une période défunte pour faire revivre les anciennes dates, les anciens noms, et les cadavres que l’on croyait depuis longtemps tombés en putréfaction reprennent vie. Les réminiscences sont là pour recouvrir d’un voile héroïque les trivialités des ambitions et des propos, mais aussi, mais surtout, pour que la confusion s’installe dans les esprits.
La reprise de la Bastille le jour de la proclamation de la Commune de 1871, c’est l’évocation de deux événements qui s’annulent ; et l’occasion d’offrir à un électorat dont la seule boussole est l’antisarkozysme la parodie d’une manifestation révolutionnaire, avec, en tête du cortège, les acteurs dans l’ordre requis par la distribution actuelle des rôles : Mélenchon, poussé en avant par les grands ordonnateurs de cette nouvelle comédie historique, les seuls à en contrôler la logistique ; Marie-George Buffet, Pierre Laurent, Clémentine Autain, un peu en retrait pour ne pas capter l’attention, en attendant de reprendre la main, et les véritables places.
Le néostalinisme sait prendre son temps.

Monique Janover - Thomas Feixa

(1) Voir Thomas Feixa, Louis Janover, Monique Janover, Élection contre Démocratie, Rodez la Rouge, hors série, mars 2012.
 

★ Le néostalinisme à la française

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