Ces athées (presque) invisibles dans le monde arabe

Publié le par Socialisme libertaire

Ces athées (presque) invisibles dans le monde arabe

أولئكَ المُلحِدون الذين نكادُ لا نَراهم في العالمِ العربيّ

Les soulèvements qui ont secoué le monde arabe à partir de la fin de l’année 2010 se sont souvent accompagnés de débats sur la place du religieux. Malgré la répression, un certain nombre de sceptiques ont ouvertement affiché leur doute, voire leur athéisme, notamment sur les réseaux sociaux. Un phénomène réel mais dont il est difficile de mesurer l’ampleur.

Pour la plupart des Européens, et aussi pour un certain nombre de Maghrébins, l’idée que les Arabes puissent ne pas être musulmans apparaît fantaisiste. S’ils ignorent souvent l’existence de minorités chrétiennes en Égypte, en Syrie, en Irak, au Liban et en Palestine, il leur est sans doute encore plus difficile d’envisager qu’il existe dans le monde arabe des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers d’athées, d’incroyants ou de sceptiques. Comme le relève Ahmed Benchemsi, aujourd’hui porte-parole de Human Rights Watch, « tandis que les régimes arabes minimisent l’athéisme chez eux, l’Occident est incapable de concevoir un Arabe athée. Dans les médias occidentaux, la question n’est pas tant de savoir si les Arabes sont religieux, mais plutôt dans quelle mesure leur religiosité peut affecter l’Occident » (1).

Athéisme contre nature

Paradoxalement, alors que les questions liées à la religion passionnent le grand public arabe, il n’y a pas beaucoup d’articles consacrés à l’athéisme proprement dit. Pour Tarek B., avocat marocain qui se définit comme « athée en terre d’islam », les athées sont en effet « souvent, et parfois de manière délibérée et malhonnête, confondus avec les laïcs. Ce sont surtout les islamistes qui confondent laïcité et athéisme pour affaiblir les voix appelant à une séparation stricte de l’État et de la religion. Cette confusion est entretenue, derrière la scène, par les régimes non démocratiques pour les mêmes finalités : décrédibiliser les mouvements laïcs appelant à une démocratisation profonde de la vie politique, mais aussi à la liberté d’expression et de conscience. »

Au Maroc, poursuit Tarek B., il y a « une autre confusion liée à l’apostasie, les Marocains — c’est vrai aussi pour le reste du monde arabo-musulman — étant tous considérés comme naissant de facto musulmans. En arabe, on dit « moslim bilfitra » (2). Dès lors, abandonner sa religion ou en changer est inacceptable pour le commun des mortels et pour les dirigeants musulmans. » Historien des religions, Dominique Avon, dans son article très fouillé « L’athéisme face aux pays majoritairement musulmans » (Institut du pluralisme religieux et de l’athéisme, IPRA) cite à cet égard cette déclaration de 1990 de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) : « L’islam est la religion de la fitra. Aucune forme de contrainte, aucune exploitation de sa pauvreté ou de son ignorance ne doivent être exercées sur l’homme pour l’obliger à renoncer à sa religion pour une autre ou pour l’athéisme. »

On peut aussi s’interroger sur la pertinence des mots utilisés en arabe pour « athée ». Le vocable le plus souvent utilisé est moulhid — hérétique, apostat, renégat — du verbe lahada — dévier de la bonne direction, abandonner sa foi —, mais qui n’exprime pas vraiment l’athéisme. Dominique Avon préfère parler de « penseur libre ». Quoi qu’il en soit, ce terme, comme ceux de mounafik (hypocrite), mourtad (apostat) ou kafir (idolâtre ou mécréant) sont tout aussi mal connotés aux yeux de la plupart des religieux musulmans ou de la communauté des croyants.

Les données statistiques sont rares et à prendre sans doute avec prudence, surtout quand un organisme égyptien comme Dar al-Ifta fait état en décembre 2014 de « 866 athées » dans le pays. Généralement, les travaux les plus sérieux, à commencer par l’étude de Brian Whitaker, Arabs without God, atheism and freedom of belief in the Middle East (CreateSpace Independent Publishing Platform, octobre 2014) se réfèrent à un sondage international WIN/Gallup remontant à 2012 pour lequel plus de 50 000 personnes avaient été interrogées dans 57 pays. L’enquête indiquait notamment que sur 502 Saoudiens interrogés, 5 % s’étaient déclarés « athées convaincus » (résultat comparable en pourcentage à celui des Américains) et 19 % des « personnes non religieuses » (3). On notera qu’en dépit du fait que l’athéisme, l’apostasie ou le « scepticisme » peuvent être lourdement sanctionnés, y compris par la peine de mort, le pourcentage d’Arabes qui expriment des doutes quant à leur religion était plus élevé (22 %) qu’en Asie du Sud-est (17 %) ou en Amérique latine (16 %). Le Liban et la Tunisie sont les plus critiques, avec 33 et 22 % de « non religieux ». Selon Ahmed Benchemsi, si l’on songe à l’environnement social et politique qui entrave une expression libre, le nombre d’athées et de sceptiques pourrait être plus élevé.

Des libres-penseurs dans l’histoire

Si l’on se réfère au livre de Sarah Stroumsa, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem — Freethinkers of Medieval Islam. Ibn Al-R Wand, AB Bakr Al-R Z, and Their Impact on Islamic Thought (Islamic Philosophy, Theology, and Science) (Brill, 1999), — il est pratiquement impossible au cours des premiers siècles de l’islam de trouver un penseur affichant clairement son athéisme. En revanche, les gardiens de l’orthodoxie n’ont pas hésité à taxer d’« athées » et d’« hérétiques » nombre de dissidents et surtout ceux qui considéraient qu’il n’y avait que de « faux prophètes » ou des « imposteurs ». Deux Persans, Ibn Al-Rawandi, qui vécut à Bagdad et Abou Bakr Al-Razi sont les plus connus de ces rebelles.

Abou Ala Al-Maari au XIe siècle, un Alépin, est une autre figure de la libre pensée, lui qui décrivit sans prendre de gants la société « corrompue et dégénérée » de son époque dans laquelle, pour gouverner, des tyrans s’appuyaient sur « des juges vénaux et des religieux sans scrupules ». Selon lui, la société était alors partagée entre des « coquins futés et des idiots religieux ».

On pourrait encore parler d’Omar Khayyam, contemporain de Al-Maari, toutefois le véritable athéisme n’apparaît dans le monde musulman qu’à la fin du XIXe siècle. Pour Samuli Schielke, anthropologue allemand et chercheur au Zentrum Moderner Orient de Berlin, si les premiers penseurs sont apparus au moment de l’expansion de l’islam, la seconde vague de penseurs libres ou d’athées émerge dans la seconde moitié du XIXe siècle. L’impérialisme occidental conduit en effet certains intellectuels à mettre en doute les traditions et l’organisation des sociétés dans lesquelles ils vivent et qui se montrent impuissantes à résister aux occupants. On voit ainsi apparaître dans les provinces arabes de l’empire ottoman, chez les musulmans comme chez les chrétiens, des courants nationalistes anticléricaux et antireligieux.

Dans le monde arabe, l’athée le plus notoire, l’Égyptien Ismaïl Adham, écrivain et critique littéraire d’Alexandrie, provoque la colère du recteur d’Al-Azhar au début des années 1930 après avoir mis publiquement en doute l’authenticité des hadiths. En 1936, il publie Limadha ana moulhid (Pourquoi je suis athée), qui suscite une violente polémique. « J’ai abandonné les religions et toutes mes croyances, écrit-il, et j’ai placé ma foi seulement dans la science et la logique scientifique. À ma grande surprise, cela m’a rendu beaucoup plus heureux qu’à l’époque où je luttais pour ne pas perdre la foi ».

Autre personnalité célèbre considérée par certains comme le « parrain » des athées du Golfe, Abdallah Al-Qassimi, à qui on doit cette formule célèbre : « L’occupation de nos cerveaux par les dieux est la pire forme d’occupation ».

Un peu avant Qassimi, le Syrien Abderrahmane Al-Kawakibi, sans faire profession d’athéisme, fut l’un des premiers intellectuels arabes à préconiser la séparation de l’État et de la religion, accusant les religieux traditionalistes de « renforcer leur autorité sur des croyants naïfs en utilisant l’islam comme un instrument de désunion afin de répandre l’esprit de soumission ».

Ainsi, beaucoup plus que sur l’existence de Dieu, les critiques des athées ou des sceptiques portent alors sur l’instrumentalisation de l’islam par les dirigeants du monde arabe. Ces critiques se renforcent avec le développement des idées marxistes après la seconde guerre mondiale. Néanmoins, les marxistes arabes, notamment au Yémen du Sud, se sont bien gardés de faire la promotion de l’athéisme publiquement. Au contraire, souligne Schielke, ils se sont efforcés de contrer la propagande anticommuniste en affirmant qu’un islam bien compris s’accordait parfaitement avec le socialisme.

Le doute et la critique

L’échec des nationalistes arabes et le développement de l’islamisme dit radical pourraient expliquer pourquoi, parallèlement à la montée de la bigoterie, de plus en plus d’Arabes abandonnent leur religion. Bien sûr, l’immense majorité des populations musulmanes est horrifiée par les crimes et les massacres commis par l’organisation de l’État islamique ou Al-Qaida. Mais cela ne les pousse pas pour autant à abandonner leur religion. En réalité, comme le souligne Brian Whitaker, le rejet de la terreur est rarement la raison principale de l’athéisme de certains Arabes. Pour nombre d’entre eux, ces choix ont été « l’aboutissement d’une longue réflexion personnelle ». La route vers l’incroyance, souligne-t-il, « démarre avec des doutes personnels ». Ils se posent d’abord des questions sur ce qui leur paraît illogique dans les textes sacrés : pourquoi les non-musulmans sont-ils destinés à l’enfer bien que nombre d’entre eux soient sympathiques ? Pourquoi Dieu qui contrôle tout et connaît le futur laisse-t-Il certains se fourvoyer avant de les punir comme s’Il était totalement étranger à leurs choix ? Pourquoi le vin est-il prohibé alors que les musulmans vertueux pourront en boire sans compter au paradis ?

Au cours de ses conversations avec des non-croyants, Brian Whitaker relève que beaucoup ont glissé vers l’athéisme après s’être forgé une image très négative de la divinité en islam : « irascible, irrationnelle, injuste et se comportant pour l’essentiel de la même manière qu’un dictateur arabe ou un patriarche familial vieux jeu ». Mohammed Arkoun déplore par ailleurs que l’islam n’ait « aucune espèce d’expérience de la dialectique laïcité/religion. On est ici sur une autre planète, incapable d’entendre des concepts qu’elle ignore et, a fortiori, incapable de les faire fonctionner. On a donc un rejet total, un « non » dogmatique et intolérant qui se couvre de l’axiomatique du discours prophétique. (…) Les Algériens ont été touchés par l’idée de la laïcité pendant un siècle : la République une et indivisible, et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen étaient là… Or ils assistent depuis l’indépendance à leur négation pure et simple ».

Mohammed Arkoun exprime le malaise de nombreux Arabes, en particulier les jeunes, qui ne trouvent aucune réponse satisfaisante aux questions qu’ils se posent. Le développement des chaînes de télévision satellitaires, la création de chaînes privées dans les années 2000, puis les réseaux sociaux depuis une dizaine d’années ont permis à beaucoup de ceux qui sont dans le doute ou ayant déjà franchi le pas de sortir d’un certain isolement. Compte tenu des pressions et des risques encourus, athées, agnostiques et sceptiques du monde arabe se sont donc tournés vers les réseaux sociaux où l’anonymat est plus ou moins garanti. C’est sur la toile, note encore Dominique Avon, qu’une autre expression visible de l’athéisme a fait son apparition ces dernières années. Ce sont « de simples citoyens, jeunes, exprimant un rejet de la religion et de la foi, organisant plus ou moins clandestinement des « cercles de sans-religion » (…) faisant circuler des livres interdits comme Min Tarikh Al-Ilhad fi-l-Islam (De l’histoire de l’athéisme en islam) ». En 2007, Kareem Amer est le premier blogueur condamné à quatre ans de prison pour « insulte envers l’islam ». Après lui, plusieurs Égyptiens connaissent le même sort. En mars 2012, dans la Tunisie dirigée par la « troïka » (Ennahda, Congrès pour la République et Ettakatol), le tribunal de première instance de Mahdia condamne Jabeur Mejri et Ghazi Béji à plusieurs années de prison pour « diffusion de publications et d’écritures qui troublent l’ordre public » et « transgression de la morale ». Tout le monde n’a pas le courage — ou l’inconscience — de ces activistes assumant publiquement leur incroyance. Retranchés derrière des pseudonymes, nombre d’internautes arabes ayant abandonné l’islam se montrent d’autant plus virulents.

Une « affaire d’hommes » ?

Les femmes ne sont évidemment pas absentes de ce débat extrêmement sensible. Comme le note Brian Whitaker, dans ces sociétés patriarcales, où elles n’occupent qu’une place restreinte dans l’espace religieux, on pourrait croire qu’elles auraient davantage de raisons que les hommes d’abandonner leur religion. Mais le système patriarcal les empêche presque toujours de franchir le pas. Dans les sociétés arabes traditionnelles, une femme doit être « vertueuse » et « soumise » afin de pouvoir se marier. Or, athéisme et immoralité vont de pair dans la pensée commune, ce qui rend le parcours vers l’athéisme pour une femme encore plus difficile, pour ne pas dire impossible. Certains vont même jusqu’à penser que dans le monde arabe, l’athéisme est « une affaire d’hommes » ! Ce qui est inexact. L’hypocrisie et les mensonges de maris n’hésitant pas à s’appuyer sur tel ou tel verset du Coran pour justifier des violences conjugales ont poussé des femmes à repenser la totalité du Coran, rapporte Whitaker qui précise que nombre d’hommes perdent également la foi du fait de la situation réservée aux femmes.

Au Maroc, en 2009, quelques dizaines de personnes ont lancé le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI). Ce collectif de jeunes activistes dénonce « les lois liberticides » du Code pénal marocain et défend la liberté de conscience, de culte, d’orientation sexuelle et plus généralement l’instauration d’un État laïc au Maroc. Le MALI a fait sien un propos de Taha Hussein : « Seules des femmes émancipées donneront des générations d’hommes libres ». Ses membres les plus médiatisés sont Zineb El-Rhazaoui, journaliste à Charlie Hebdo, et Ibtissam Lachgar, qui assument leur athéisme.

Des femmes jouent également un rôle prépondérant dans différentes branches du Conseil des ex-musulmans, créé en juillet 2013 à l’initiative de Walid Al-Husseini, un Palestinien réfugié en France après avoir été détenu en Cisjordanie pour blasphème.

Une certaine avant-garde

Compte tenu du poids de la religion dans la vie quotidienne des Arabes, on peut comprendre que pour certains, le rejet de la religion puisse constituer une réponse, mais, selon Brian Whitaker, au-delà de cette prise de distance avec l’islam, il y a plus largement une demande de changement politique et social. Qu’elles soient croyantes ou non, les populations arabes, comme celles des autres pays musulmans, supportent de plus en plus mal l’intrusion du religieux dans leur vie privée. On l’a même vu en Arabie saoudite où les pouvoirs de la police religieuse, les moutawa ont été réduits à plusieurs reprises ces dernières années. Mais simultanément, le régime, manifestement perturbé par les critiques d’une partie de la population envers les autorités religieuses, a qualifié l’athéisme en mars 2016 d’« infraction de nature terroriste » passible de la peine de mort.

Les libertés individuelles, le droit de pratiquer ou non le culte de son choix et de critiquer les institutions religieuses ne sont donc pas encore pour demain dans la plupart des pays arabes. Marginaux, les athées arabes représentent d’une certaine manière l’avant-garde d’un mouvement plus large de citoyens lassés de voir leurs dirigeants instrumentaliser l’islam pour préserver leurs régimes autoritaires ou dictatoriaux.

Ignace Dalle

(1) Ahmed Benchemsi, « Invisible Atheists », New Republic, 24 avril 2015.

(2) Le terme « fitra » signifie la prédisposition à l’aspiration à Dieu et « moslem bilfitra » désigne le musulman qui, par nature, aspire à Dieu.

(3) Saoudiens résidant dans le royaume, interrogés en novembre 2011 par le Pan Arab Research Center avec une marge d’erreur de 3,5 % selon Gallup.

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