★ De quoi « l’écologique politique » est-elle le nom ?

Publié le par Socialisme libertaire

★ De quoi « l’écologique politique » est-elle le nom ?

La plupart des chercheurs s’accordent à dire que Bertrand de Jouvenel (1903-1987) est l’inventeur du concept d’« écologie politique (1) ». Il l’écrit dans un article de 1957, alors peu connu, mais repris dans son livre de 1976, La Civilisation de puissance (2). Ce titre évocateur tombe à pic après le rapport Meadows (« Halte à la Croissance », 1972), le premier choc pétrolier (1973) et les événements de mai 1968.
C’est en effet le moment où, dans le cadre d’une société industrielle et marchande désespérante, de nombreuses personnes cherchent une issue à l’alternative droite/gauche, caricaturée dans l’opposition Amérique/Union soviétique. L’extrême gauche marxiste est idéologiquement bousculée par un retour de l’anarchisme, mais un anarchisme confus, souvent petit-bourgeois, qui a perdu sa base populaire et ouvrière.
C’est alors que le mouvement écologiste naissant fait basculer son identité originelle de « la droite » (naturalisme, malthusianisme, conservatisme, romantisme passéiste…) vers la « gauche » (évolution des mœurs, pacifisme actif…), du moins en apparence, ce qui est un point essentiel. Le tout s’opère sur fond de réinvestissement du terrain social et idéologique par les Églises chrétiennes. En France, le prototype en est la CFDT et le PSU, dans le sillage de Vatican 2 et de la doctrine sociale de l’Église, avec tous ses satellites intellectuels comme André Gorz (1923-2007), autre pionnier de l’« écologie politique ».
La gauche marxiste étant encore puissante, l’Union soviétique encore vivante, le processus s’accomplit à travers quelques compromis idéologiques — comme les théories du prêtre catholique Ivan Illich (1926-2002), considéré comme un penseur de l’« écologie politique » (selon sa fiche Wikipédia) — et autres hybridations audacieuses, mais souvent ratées (le marxo-freudisme de Marcuse, le marxisme libertaire de Daniel Guérin…).
Tout ce courant hétéroclite s’empare alors de l’idée d’« écologie politique » et fait carrière avec. Un Daniel Cohn-Bendit passé du Mouvement du 22 mars anarchisant à Europe-Écologie-Les Verts, avec un siège de député à l’Assemblée européenne, en est un bon exemple. Avec son « ni droite, ni gauche », Antoine Waechter exhume, à la fin des années 1970, le vieux slogan lancé en 1931 par L’Ordre Nouveau. Ce groupe d’« antiproductivistes » – qui ont inventé ce nom – a écrit en 1933 une Lettre à Hitler en espérant que le nouveau Chancelier du Reich restera fidèle à sa vision antiproductiviste (3). On sait que pour des raisons de tactique politique, et en partie de fond, la tendance Waechter est ensuite évacuée au profit d’une tendance prête à tous les compromis avec la social-démocratie : celle qui va de Dominique Voynet à Cécile Duflot.


« De l’économie politique à l’écologie politique » selon Jouvenel (1957)
Le texte publié en 1957 par Bertrand de Jouvenel est remarquable en ce qu’il pose un diagnostic souvent juste et une prospective intéressante. Il alerte sur les « dangers du modèle économétrique abstrait », critiquant le calcul du produit intérieur brut et la vision erronée que sa lecture entraîne : c’est l’un des premiers à le faire. Décrivant les « modes de prélèvement » des ressources, les rapports entre « espèces dévorantes » (« prédateurs » dit-on de nos jours) et « dévorées » (« proies »), il évoque le fondateur de l’écologie en 1866, Ernst Haeckel (1834-1919), sans en connaître, a priori, les positions social-darwiniennes et naturalistes intégristes (4).
Il questionne aussi la croissance démographique, les besoins en énergie, le machinisme et « la destruction des conditions de la vie humaine ». Il insiste sur la nécessité d’intégrer la question des « données naturelles » (= les ressources de la Terre) dans la réflexion et la politique économique, d’où sa proposition : « L’instruction économique devrait toujours être précédée d’une introduction écologique. Avant de parler de l’organisation des hommes pour l’obtention des biens, il faudrait montrer que ces biens sont obtenus à partir de l’environnement naturel et que, dès lors, l’organisation dont il s’agit est essentiellement une organisation pour tirer parti de l’environnement (5). » C’est dans cet unique passage que de Jouvenel définit ce qu’il entend explicitement par « écologie politique », mais l’ensemble de son livre illustre son raisonnement.
S’il n’a pas conscience, a priori, du caractère naturalisant de l’expression « écologie politique » (quid d’une « chimie politique » ?), des générations entières d’écologistes plus ou moins profonds la reprennent en durcissant sa dimension biocentrique, et en l’opposant à l’anthropocentrisme. Selon elles, l’être humain est intrinsèquement mauvais car prédateur, pollueur, gaspilleur et jouisseur. Sur cette vision religieuse, le catholique pratiquant de Jouvenel ne se contentera que de brèves et rares allusions.
Dans son livre Arcadie (1969), il martèle son hostilité au « productivisme ». Les exigences de ce qu’il appelle la « cité productiviste » modèle tout selon lui. « De là un renversement de toutes les valeurs sociales. Que l’homme soit enraciné dans un lieu géographique, qu’il y soit attaché parce que là sont les tombeaux de ses pères, […] là en un mot sont ses amours et ses responsabilités : cela de tout temps et par tous a toujours été jugé un bien. Or tout cela est devenu un mal au regard de l’exigence productiviste (6). »
De Jouvenel ne parle jamais de la lutte des classes, sinon de façon implicite dans une fulgurance dont il a parfois le génie lorsqu’il évoque l’élargissement de « la base de la consommation » et « la demande alimentée par des “traites tirées sur l’avenir” selon la frappante expression de Léon Blum ». Cet élargissement s’effectue grâce à « l’exercice de la puissance syndicale », composante de « phénomènes politiques [qui] n’entraient pas et ne pouvaient entrer dans la vision de Marx » (7).


De Jouvenel, du PPF au Club de Rome
Bertrand de Jouvenel est né dans un milieu très aisé, mondain et politisé. Son père, baron, est journaliste, patron de presse puis diplomate. Son oncle est écrivain, ainsi que sa belle-mère (Colette). Il baigne « toute son enfance dans un milieu littéraire agité, ce qui lui donnera le goût de la polémique et l’attrait du pouvoir politique. Ainsi, il fréquentera les décideurs, ces membres d’une élite qui doit conduire les affaires de l’État » (8).
En 1925, il s’inscrit au Parti radical, aux côtés des « Jeunes Turcs ». Il le quitte en 1934, après l’émeute fascisante du 6 février 1934, qui l’impressionne. Reconnaissant dès l’arrivée de Hitler au pouvoir que celui-ci a « rendu un immense service moral à la nation (9) », il couvre pour l’hebdomadaire Gringoire le congrès du parti nazi en 1935. Il fréquente les milieux nationalistes, des intellectuels comme Henri de Man (post-marxiste) ou Pierre Drieu La Rochelle (bientôt pétainiste et collaborateur), ainsi que le nazi Otto Abetz, futur ambassadeur de l’Allemagne à Paris sous l’Occupation. En février 1936, grâce à Abetz, il décroche une interview avec Hitler où il se montre à la fois complaisant et naïf ; de fait, il aura été roulé et par les nazis et par le gouvernement français (10).
En juin 1936, dès sa fondation, il rejoint le Parti populaire français (PPF) de l’ex-communiste Jacques Doriot (1898-1945), parti considéré par une grande partie des historiens comme étant fasciste (11). Il devient rédacteur en chef de son journal, L’Émancipation nationale, dans lequel il fait l’éloge du fascisme. Visitant l’Allemagne en septembre 1938, il est impressionné par la puissance et le fanatisme nazis.
Il démissionne du PPF en 1938, déçu par l’attitude de Doriot qui approuve les accords de Munich. Pendant l’Occupation, électron libre, il mène un double jeu, puis s’exile en Suisse (septembre 1943). De retour en France à la Libération, il échappe à l’épuration, mais se voit considéré, selon sa propre expression, comme un « pestiféré (12) ». Il revient dans l’essayisme, abordant tous les genres, notamment économique, politique et écologique. Avec Friedrich Hayek (1899-1992) et Jacques Rueff (1896-1978), il fonde, en avril 1947, la Société du Mont-Pèlerin, club d’intellectuels libéraux. En 1961, il lance Futuribles, association appuyée par le politologue Raymond Aron et par la Fondation Ford, puis la revue éponyme en 1975. Son but est de susciter et stimuler des efforts de prévision politique et sociale.
Bertrand de Jouvenel devient également membre du Club de Rome, fondé en 1968 par Aurelio Peccei (1908-1984), ancien PDG d’Olivetti et dirigeant de Fiat, et par Alexander King (1909-2007), dirigeant de la section « Éducation et science » à l’OCDE. Ce club est rendu célèbre pour avoir commandité le rapport Halte à la croissance (1972), en partie financé par la Fondation Volkswagen. Bertrand de Jouvenel soutient la candidature de François Mitterrand aux élections en 1974 puis en 1981, et la liste écologiste de Didier Anger aux élections européennes de 1984.


Du fascisme à l’écologie politique : quelle cohérence ?
Le parcours de De Jouvenel interpelle. Son adhésion au PPF gêne le roman national français qui bute régulièrement sur l’existence et la nature d’un fascisme en France à cette période. Elle dérange certaines versions historiques et certaines consciences, en particulier celles qui occultent les passages de la gauche à la droite, et même de l’antifascisme au fascisme, processus intellectuellement et politiquement trop perturbant. Il a d’ailleurs fallu que ce soient des historiens étrangers qui lèvent d’abord le coin du voile (Paxton, Sternhell, Asheri, Burrin, Hellman, Soucy…), et qui brisent ce que Soucy appelle avec justesse « la thèse de l’immunité (13) ». Au-delà de savoir si Bertrand de Jouvenel fut vraiment un pro-nazi, comme l’en a accusé l’historien Zeev Sternhell, on peut se demander s’il y a chez lui une cohérence idéologique qui le fait passer du PPF à l’« écologie politique ». La réponse est oui. Bien qu’elle ne soit pas de la même nature que celle des non-conformistes des années 1930, que de Jouvenel ne côtoie d’ailleurs pas, il existe des points de convergence. Ainsi, le théologien protestant Denis de Rougemont (1906-1985), pilier de L’Ordre nouveau (1931-1938), propage l’écologisme en fondant, et en présidant, en 1976 Ecoropa. Ce mouvement rassemble, entre autres personnages, le théologien protestant Jacques Ellul (1912-1994), l’écologue fondamentaliste chrétien Jean-Marie Pelt (né en 1933), le milliardaire Edward Goldsmith (1928-2009) et l’écrivain Armand Petitjean (1913-2003). Ce dernier, connu de nos jours pour ses nombreux écrits sur l’écologie, est également un ancien membre du PPF et du cabinet du ministre de la propagande sous Vichy, Paul Marion.
La cohérence de De Jouvenel se situe dans son soutien à l’interventionnisme politique — de l’État en l’occurrence puisqu’il n’envisage rien d’autre sur ce plan — en matière économique et environnementale (écologique, selon ses propres termes). Il s’agit de planifier. En cela, il reste fidèle à l’un de ses premiers livres, L’économie dirigée, le programme de la nouvelle génération (1928), publié par la maison d’édition Valois. De Jouvenel prend en effet très tôt conscience de la question des ressources, et donc de la nature. Sa vision est plus utilitariste que romantique, c’est ce qui le distingue d’autres courants de l’écologisme comme Charbonneau. Il fait partie de l’aile intelligente des dirigeants étatiques et capitalistes qui ont compris qu’ils ne doivent pas scier la branche écologique sur laquelle sont assis leurs profits à moyen et long terme.
D’où sa présence au sein du Club de Rome, lequel incarne l’avant-garde de cette écolocrature consciente. Cela ne l’empêche pas de critiquer une partie du rapport Meadows, en particulier son malthusianisme et sa myopie économiciste qui ne prend pas assez en compte les ressources maritimes ou le recyclage. Visionnaire, de Jouvenel se méfie également de l’énergie nucléaire car il pressent qu’elle poserait des problèmes de technique, de coût et de pollution (déchets), outre le fait qu’elle soit une énergie fossile et donc limitée. Il prône logiquement le solaire, l’éolien, le marémoteur.


De la critique de « la croissance » au capitalisme vert
Il critique même, dès 1976, ce qu’il appelle « l’idéologie de croissance (14) ». Bien entendu, son « écologie politique » n’envisage ni la disparition de l’État, ni celle des classes sociales. Tout juste espère-t-il que la prospérité écologico-économique assurera le bien-être de tous. En ce sens, beaucoup plus honnête que tous ceux qui critiquent les excès du capitalisme mais qui se gardent bien d’en toucher les fondements (propriété privée, plus-value, salariat, État…), Bertrand de Jouvenel représente l’un des précurseurs et hérauts de ce « capitalisme vert » qui se déploie actuellement.
Il va sans dire que toutes celles et tous ceux qui, pour propager une écologie soi-disant radicale et autre « décroissance », s’appuient sur le Club de Rome et sur les rapports rédigés par des savants patentés, idéologiquement déjà dans le moule, se trompent doublement : dans l’analyse de la situation, car les ressources planétaires sont limitées ici, mais inépuisables là (solaire, géothermie, biomasse, marémotricité, etc) — les dirigeants s’affirmant malthusiens pour mener une double guerre entre capitalistes et travailleurs, entre pays industrialisés et pays émergents ; et dans la stratégie, qu’elle soit électoraliste ou alternative, car cautionner cette analyse et ce type d’écologisme revient à cautionner le capitalisme vert (15).




1. Jean Jacob, Ivo Rens, Yves Frémion, Olivier Dard, Roger Cans.
2. Bertrand de Jouvenel, « De l’économie politique à l’écologie politique », Bulletin du Sédéis, 671, 1er mars 1957, rééd. in chap. 6 de La Civilisation de puissance, Paris, Fayard, 1976, p. 49-77.
3. Cf. Monde libertaire, n° 1733.
4. Cf. Monde libertaire, n° 1478.
5. Bertrand de Jouvenel, op. cit., (1 957), p. 7 ; rééd. (1 976), p. 56.
6. Bertrand De Jouvenel, Arcadie, essais sur le mieux vivre, Paris, Sédéis, 1969, p. 138.
7. Bertrand de Jouvenel, La Civilisation de puissance, op. cit., p. 170. Mais ce sera tout. Les implications de ce constat parfaitement exact emmèneraient De Jouvenel beaucoup trop loin, y compris pour des raisons politiques comme on le verra plus loin.
8. Andreu Pierre, Révoltes de l’esprit, les revues des années Trente, Paris, Kimé, 1991, p. 267. Comme Bertrand de Jouvenel, Andreu (1909-1987) fut membre du PPF.
9. « Peut-on s’entendre avec Hitler ? », La République, 10 février 1933.
10. Ce que raconte très bien Philippe Burrin. Burrin Philippe, La Dérive fasciste, Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, Paris, Seuil, 1986, p. 84-87.
11. Bertrand de Jouvenel, Un voyageur dans le siècle (1903-1945), Paris, Laffont, 1979, p. 456 et suiv.
12. Soucy Robert, « Enjeux – La Rocque et le fascisme français, réponse à Michel Winock », Vingtième siècle, revue d’histoire, 3-95, 2007, p. 219.
14. Bertrand de Jouvenel, La Civilisation de puissance, op. cit., Première partie, chapitre un.
15. En revanche, soutenir la ZAD à Notre-Dame-des-Landes est, bien entendu, une lutte contre le capital et l’État produisant des projets inutiles non pas pour les produire, mais pour les vendre. Cela ne les empêche pas de créer un Parc national en Guyane.

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Socialisme libertaire 14/04/2016 11:51

... un bon article sur la pseudo-écologie du capitalisme vert ou bourgeois (pour faire court !)
Loin, très loin, de l'écologie radicale dans une perspective communiste libertaire.
Après relecture : un petit bémol concernant l'allusion (plutôt négative ?) à Jacques Ellul (le lien sur son nom est de nous...) très connu dans le milieu "anarchiste chrétien" et qui est, avec Bernard Charbonneau (cité aussi dans le texte), un des précurseurs de la décroissance et de la dénonciation de notre société productiviste et technicienne.