Être ou ne pas être soi-même dans une société blanche

Publié le par Socialisme libertaire

Amélie Koulanda
Amélie Koulanda

Nous publions ce bel article d'Amélie Koulounda : un témoignage émouvant -vu de l'intérieur- de la condition noire dans la société blanche.


Il y a quelques années j’assistais à une représentation d’une poétesse afro-américaine à Paris. Partageant son expérience de vie en France, elle fit cette déclaration qui résonna en moi comme une évidence : « La France n’aime pas vraiment les noir-e-s, elle aime certaines « cultures noires » mais elle n’aime pas vraiment les noir-e-s ».

Ces mots faisaient référence à un adage tristement populaire aux États-Unis, mais en France, je n’avais jamais entendu une femme noire s’exprimer publiquement avec autant de justesse et de franchise.

Née au début des années 8o, issue de ce que l’on appelle un couple « mixte », père noir, mère blanche, la conscience raciale est une réalité avec laquelle j’ai grandi, mais que j’ai appris à taire et à enfouir, pour m’ « assimiler », pour plaire, ne pas contrarier, et être aimée. Car dès le plus jeune âge, le monde autour de vous vous apprend que parce que vous n’êtes pas blanche vous n’êtes pas la bienvenue, vous n’êtes pas belle, vous n’êtes pas respectable. Ainsi, en grandissant, la tentation est grande de se nier soi-même pour ce que l’on prend pour du respect, de l’amitié ou de l’amour.

Être ou ne pas être soi-même dans une société blanche

Quand Fanon parle dans Peau noire, masques blancs de la « mentalité du colonisé », j’ai le sentiment de reconnaître parfaitement l’histoire de mon père, et celle de nombreuses personnes issues des anciennes colonies de sa génération, des précédentes, et aussi souvent hélas des suivantes.

Mon père est né au Congo Brazzaville au début des années 50, il a donc grandit sous la colonisation française, une partie de ma famille a travaillé sous l’ordre des colons, à la construction du chemin de fer.

La République du Congo a connu officiellement son indépendance le 15 août 1960. Je naquis jour pour jour, vingt-deux ans plus tard.

De l’enfance sous l’emprise coloniale de mon père, et de sa vie au Congo je ne sais presque rien. Comme beaucoup d’ex-colonisés, son rapport au pays était conflictuel, et la transmission, meurtrie par le souvenir de possibles violences et l’injonction de s’ « intégrer » fut quasiment nulle.

J’ai grandi dans la promesse jamais réalisée, le projet inachevé d’un voyage au Congo, pays que je ne connaissais qu’à travers quelques anecdotes enfantines contées avec parcimonie par mon père, à travers sa langue qui imprégna la première partie de ma vie comme un mystère, un autre monde qui lui appartenait, et quelques chansons en lingala blotties quelque part dans un recoin de ma mémoire.

Lorsque mon père rencontra la famille blanche de ma mère à la fin des années 70, il lui fallut « montrer patte blanche », gagner leur confiance, du moins en surface, démontrer qu’il était un être digne de respect, bref jouer au « bon nègre ». Ce « bon nègre » qui rit aux blagues racistes pour ne pas contrarier, montre son bon français, sa culture française, fait des courbettes pour rassurer que les colons ont bien fait leur travail. Mes parents ont été mariés pendant 13 ans, et ensemble pendant plus de quinze ans, et à chacune des visites à ma grand-mère maternelle, mon père avait droit à son régiment de bananes. « Roger je vous ai acheté vos bananes », car oui le saviez-vous les noirs sont des singes, bons à manger des bananes.

A mon tour j’appris à vivre dans le racisme de ma famille, et bien sûr il ne fallait rien dire, car avec des enfants métis et un homme noir dans leur famille, ils ne « pouvaient pas être racistes ». C’est moi qui n’avais pas d’humour parce que je ne riais pas à cette fameuse blague du noir qui sourit, à leurs « taquineries » saupoudrées de Banania. C’est moi qui n’avais rien compris, bien sûr mes tantes n’étaient pas racistes même si elles ne voulaient surtout pas que leurs filles sortent avec un noir ou un arabe (bien qu’il y ait les deux dans la famille), etc. etc.

Enfant je croyais que la famille pouvait être un refuge face aux agressions extérieures, mais très vite je compris que c’était un leurre. Comment recevoir de la compassion de la part de personnes qui considéraient par exemple qu’un jeune d’origine maghrébine, tué par la police pour un maigre larcin, avait mérité de mourir, mais que des jeunes blancs qui avaient saccagé un cimetière juif n’avaient commis là qu’une « erreur de jeunesse » ? Je compris peu à peu que l’amour et le respect familial, et plus largement celui de la société, étaient des choses auxquelles je n’aurais pas droit si je ne jouais pas à mon tour le rôle de la « bonne négresse ».

Enfant quand on est né-e métis-se, dans un environnement majoritairement blanc, on prend très vite conscience de soi, conscience d’être « autre » à un âge où on a envie et on croit être comme tout le monde. Je fus souvent la seule métisse ou noire de ma classe, ou de mon école. J’ai connu quelques camarades noirs ou métis dans mon enfance avec lesquels je me liais souvent d’amitié, mais il y en eu si peu que je pourrais les compter de la maternelle jusqu’au lycée.

Les premières années d’école demeurent un très mauvais souvenir. Je me souviens, j’avais trois ans lorsque pour la première fois des enfants refusèrent de jouer avec moi ou de me tenir la main pour ne pas se « salir ». J’en ai développé un sentiment à la fois d’attrait et de crainte envers le groupe, et la peur parfois phobique du rejet. Certains enfants allaient plus loin : des insultes, des coups, des intimidations ou des humiliations physiques et intimes. Dès le plus jeune âge j’ai été exposée à cette violence qu’est le racisme et à cette autre violence qu’est l’indifférence d’autrui. Indifférence des adultes, des enseignants qui faisaient semblant de ne pas voir, ou lorsque j’avais le courage de leur rapporter ce qui m’arrivait, me disaient que ce n’était « pas grave ».

Je me souviens enfant la peur que j’avais d’aller à l’école, d’être toute seule, et d’être frappée. J’avais trois ou quatre ans et je me souviens encore comme je courais après mon père le matin, m’échappant de la classe, pour le supplier de ne pas me laisser à l’école. Je changeai trois fois d’école, et je finis par être davantage respectée lorsque j’intégrai une école ou ma mère enseignait. Avoir une mère blanche permet en certaines circonstances de gagner en respectabilité quand on ne l’est pas soi-même.

Plus que tout lorsque j’étais enfant, je voulais être blanche, je pensais que c’était ce qui me permettrait d’être belle et d’être aimée. Je n’avais pas trois ans lorsque je fus admise aux urgences après avoir avalé un produit toxique, un « effaceur », qu’on appelle d’ailleurs « un blanco », en espérant que cela me permettrait de devenir blanche. Plus tard, je m’accrochais à quelques modèles de femmes noires, des athlètes ou des chanteuses américaines, souvent des modèles inaccessibles, rompues autant que possible aux standards de beauté blancs.

Ces premières expériences du racisme furent nombreuses et sonnèrent le « la » de la suite de ma vie. Au collège il y eut le harcèlement, les crachats, les insultes (« Bamboula » etc.), et les intimidations ou agressions physiques. Plus tard en recherchant du travail ou un logement, je fus rappelée à la division et discrimination raciale qui quadrille souvent dans l’indifférence consentie notre société.

Quand je cherchais un logement à Paris, mon interlocuteur/interlocutrice au téléphone me demandait mon nom de famille, dans 95% des cas j’avais droit à : un silence, un refus poli « je pense que finalement ce logement ne vous correspond pas » ou bien des questions pour le moins douteuses : « C’est pour vous ou votre famille ? », « Vous allez faire venir votre famille ?» « Vous êtes de quelle origine ? »… tout ça pour un studio de 25m2 ou moins.

Parfois, il y eut des périodes d’accalmie, je n’ai pas vécu chaque jour de ma vie dans ces violences fort heureusement. J’ai toujours eu conscience, avant même d’entendre parler de colorisme, que les choses auraient été bien pires pour moi si j’avais été noire, de deux parents noirs, et avec une carnation plus foncée.

Le métissage que la société nous vend comme un idéal, fruit du multiculturalisme, comble de l’ironie dans la société française qui refuse d’adopter un modèle multiculturel, n’échappe ni au racisme ni à la racialisation. Le métissage noir/blanc est souvent présenté comme une valeur « esthétique », positive, comme s’il était préférable d’être métis-se plutôt que noir-e. Il suffit de regarder par exemple les publicités où des noir-e-s sont représenté-e-s, ce sont généralement des personnes métisses et/ou à la peau claire. Le métissage est perçu comme un « exotisme » qui attire ou fascine parfois, mais qui n’en est pas moins chosifiant et raciste. Nos corps sont hyper-sexualisés, et ne nous appartiennent pas vraiment.

Combien de fois des personnes que je connaissais à peine se sont permises des commentaires sur des parties de mon corps, sur mes fesses cambrées, alors qu’elles ne se l’autorisaient pas de manière frontale avec des femmes blanches. On entend souvent les gens dire « un-e beau/belle métis-se » (idem avec noir-e-s, arabes, asiatiques etc.) alors qu’on ne dit pas un-e beau/belle blanc/blanche). Il n’y a rien de flatteur à être « complimenté » à travers le prisme racial. Dans le regard des autres, lorsque je croyais être comme tout le monde, j’ai souvent été renvoyée au fait d’être « autre. Même si la mentalité « colorblind » (« aveugle/insensible à la ‘couleur de peau’/ au faciès’») dans laquelle se complaît la société française selon sa convenance est à proscrire, force est de constater que l’identité raciale est stigmatisée, essentialisée selon le bon vouloir d’autrui.

Il a été longtemps difficile pour moi d’apprécier, de célébrer mes origines car toujours associées à des perceptions ou clichés fétichisants et exotisants, et autres idées racialistes et racistes. Je ne dis pas merci à Julien Clerc et sa « Mélissa, métisse d’Ibiza » ! On me demande souvent d’ « où je viens » ou bien « ce que je suis » ; de parfaits inconnus qui parfois ne prennent même pas la peine de faire une phrase : « Antillaise ? Guadeloupe ? Martinique ? …Brésilienne ? ». Mais ce n’est que de la curiosité n’est-ce pas ? Il faut donc accepter d’être un objet de curiosité, de satisfaire la curiosité et le besoin d’ « exotisme » des autres, de justifier son faciès.

Aujourd’hui, je n’ai plus envie d’accepter. Accepter les « blagues » racistes, les moqueries soi-disant pas méchantes, cet « accent africain » que beaucoup adorent imiter au nez et à la barbe des noir-e-s eux-mêmes. Ah oui, parfois on rit de guerre lasse, mais imiter les accents d’un autre groupe racial que le sien c’est tout bonnement raciste. Je n’ai plus envie d’accepter d’entendre « black » au lieu de noir, dans ce pays malade, qui ignore l’approche sociale et sociologique de la race, et a même honte de nous nommer, veut décider pour nous de la façon de nous nommer, et arrive parfois à le faire accepter par nos esprits asservis et meurtris.

Je n’ai plus envie d’accepter d’être acceptée tant que je renie une partie de moi-même, que je ne contredis pas les blanc-he-s dans leur vision des questions raciales, que je n’assieds pas ma légitimité en tant que personne concernée et conscientisée. J’en ai assez de tolérer que mes expériences, que mon vécu du racisme, soit ignoré, diminué, comparé à ce qui n’est pas comparable, silencié. Car oui, même les plus progressistes veulent avoir le dernier mot, et apprendre aux personnes concernées ce qui relève ou non du racisme, utilisant parfois un-e ami-e, un-e compagnon/compagne (etc.) racisée comme caution. Et très souvent, cela fonctionne car nous, les non-blancs, les personnes racisées, avons grandi dans cette injonction de ne pas se plaindre, d’accepter, de ne pas « faire de scandale », de ne pas « voir le racisme partout », de ne pas être « trop sensible », d’accepter que les blancs sachent mieux que nous, qu’ils soient plus « objectifs », comme si les blancs étaient extérieurs à la race et au racisme.

Être ou ne pas être soi-même dans une société blanche

La route vers la conscientisation, et l’affirmation de soi, est longue et parsemée d’embûches, et aussi de nombreuses éclaircies. Je me souviens du jour où adolescente je découvris Angela Davis, quelle révélation alors ! Pourtant les sirènes de l’assimilationnisme et de la politique de respectabilité eurent souvent raison de moi, me conduisant à un déni de mes idées et de mes souffrances, et parfois à un quasi racisme-intériorisé, phénomène très répandu chez les personnes racisées. Mais aujourd’hui cette période de ma vie est terminée.

Être soi-même, en toute circonstance, quand on n’est pas blanche dans une société blanche, dominée par l’hégémonie blanche, est un luxe quasi impossible à atteindre. Donc je sais que j’aurais peut-être encore à courber l’échine, mais autant que faire se peut, autant que doit se faire, je veux être moi-même, entièrement, sans nier cette identité raciale qui ne définit pas toute ma personne mais qui définit mon rapport à la société et au monde. Je sais que parfois je serai acceptée selon ses limites invisibles, tues, tant que mon silence laissera croire que qui ne dit mot consent. Parfois je ne serai pas aimée, mais je n’aime pas tout le monde non plus. Advienne que pourra et que voudra.

Amélie Koulanda - 23 février 2016

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