★ LA QUESTION DE L’ORGANISATION ANARCHISTE (1/2)

Publié le par Socialisme libertaire

 ★ LA QUESTION DE L’ORGANISATION ANARCHISTE (1/2)

Cette interrogation semblerait impensable tant l’imaginaire collectif de l’anarchisme se conjuguerait avec désordre et pourtant les anarchistes se sont sans cesse souciés d’en préciser les contours.

La question organisationnelle est une interrogation récurrente du mouvement anarchiste mais trop souvent, les oppositions ont été réduites à des problèmes d’efficacité alors que des contradictions plus importantes existaient. La présente étude reviendra sur ces contradictions mais aussi sur le fondement mythique de l’anarchisme qui l’enfermera dans un angélisme politique.

Il est intéressant de reprendre le cours réflexif du militant Jean Grave. « jusqu’ici, on a essayé d’enrôler, de discipliner et de mener les individus en des systèmes hiérarchiques et centralisés, que l’on décorait du nom d’organisation, nous avons vu, parmi les anarchistes, des camarades affirmer que, ne voulant plus d’autorité, ils ne voulaient plus d’organisation. »

Jean Grave pose, en des termes simples, le refus d’organisation par certains anarchistes mais cette défiance à l’encontre de toute organisation repose sur un substrat philosophique.

Il partitionne en deux groupes ces opposants à toute idée d’organisation : « ceux qui viennent nous dire que leur individualisme ne leur permet pas de se fier d’avance par des promesses lorsqu’ils s’associent avec d’autres et ceux, plus rationnels qui comprennent que dans la plupart des cas,il est profitable d’associer ses efforts aux efforts d’autres camarades pour obtenir une plus grande somme de résultats, qu’il n’y a d’association possible qu’à condition de s’entendre , au préalable, avec ses coassociés, pour bien déterminer l’action commune aussi bien que l’action de chacun pour une bonne coordination des efforts associés. Seulement disent ils ce n’est pas de l’organisation, c’est de l’entente libre. »

Le rejet d’organisation tiendrait-il alors plus à une question terminologique et à de l’ergoterie : « Entente libre, organisation, cela en somme serait peu important, si la confusion ne permettait d’épiloguer là-dessus » ?

Mais avec ces prétendues réserves des anarchistes individualistes, la problématique organisationnelle n’est qu’effleurée. L’ important devint le phénomène de « perte de forces qui résultait de cette dissémination des forces anarchistes » qui, appela à son tour, une réaction de certains camarades, face à « cet individualisme outré ». certains camarades en virent à proposer « des systèmes de fédération qui n’avaient qu’un tort :d’être calqués sur les systèmes centralisateurs et autoritaires, n’assurant la coordination des efforts qu’au détriment de l’esprit d’initiative. »

Mais les contradictions philosophiques qui sous-tendaient l’anarchisme individualiste et le communisme anarchiste étaient indépassables.

Le différent qui opposera les étudiants Socialistes Révolutionnaires Internationalistes (S.R.I) à Jean Grave entre autres est symptomatique.

Selon les dires de Jean Grave, les étudiants S.R.I sont ces protagonistes qui proposent le « bureau des correspondances » dont le rôle ne serait que d’intermédiation, les groupes gardant leur autonomie.

Jean Grave dénonce « la méthode des partis autoritaires » qui décrétaient « l’entente, la fédération, en créant des organisations et des groupes qui avaient pour but d’assurer cette union et cette unité de but. »

Nous avons dans cet écrit de 1902, tout l’argumentaire qui sclérosera le mouvement anarchiste ultérieurement.

Dans la suite de sa brochure, figure noir sur blanc, le point d’achoppement.

« C’est des groupes eux-mêmes, se reliant peu à peu les uns aux autres que doit sortir la fédération anarchiste, et non pas parce que l’on aura décidé de créer un groupement chargé de l’organiser. »

Et voilà ce nœud gordien, ce lien inextricable que l’anarchisme ne parviendra pas à trancher.

La question organisationnelle est bien posée en terme de pouvoir quelque soient les intervenants : autonomie, pouvoir décisionnel…la dimension de l’efficacité révolutionnaire est annexe mais va devenir de plus en plus prépondérante. Elle se posera constamment ensuite dans le mouvement anarchiste et aboutira à des ruptures successives et des incompréhensions à répétitions, rendant pour le coup, le mouvement anarchiste impuissant en bien des situations.

La différence d’approche tient pour une part d’une vision différente du temps révolutionnaire que les étudiants SRI souhaitent brefs alors que Jean Grave fonde ses espoirs sur un temps long de maturation des idées anarchistes et part du constat que les idées progressent et que du fait de la complexité du monde, il est difficile, voire non souhaitable et illusoire, de prétendre appréhender la totalité dans une formulation programmatique. Quant à la propagande, elle n’a pas attendu une élaboration sur le papier pour se développer « devant eux, derrière, de droite, de gauche, en long, en large, en travers…et « c’est peut-être par les côtés dont nous nous doutons le moins, que s’opérera la transformation désirée. »

Guillaume Davranche estime avec lucidité que « Les temps nouveaux » renvoie aux calendes grecques cette question de l’organisation ce qui, compte-tenu de l’influence de cette revue sur le mouvement :

« La pensée qu’un homme puisse être autonome, c’est-à-dire autre chose qu’un pantin, mû par un autre homme, paraît renversante à ceux qui ont végété toute leur vie avec cette idée reçue de leurs ancêtres : il est indispensable qu’il y ait un gouvernement, c’est-à-dire une minorité d’individus chargés de mener la majorité et de penser pour elle. » [1]

Mais l’opposition est en fait plus profonde et philosophique.

Il est intéressant de citer le préambule du manifeste de la FCAR de 1913 : « Nous répudions l’individualisme. ».

Ce besoin de positionnement tranché constitue l’aboutissement d’un cheminement idéologique.

L’histoire du groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes porte en germe la défiance des milieux libertaires à leur égard. Les liens au marxisme et l’intellectualisme sont deux écueils difficilement évitables.

Le 21.12.1907, dans la revue hebdomadaire « Les temps nouveaux », est évoquée la question de la création d’une fédération anarchiste.

Il est intéressant de suivre certains de ces protagonistes comme Maria Isidorovna Goldsmith [dite Maria Korn ou Corn, Maria Isidine que nous retrouverons proche d’Idda Mett, de Makhno ou d’Archinoff].

En octobre de l’année 1907 Marc Pierrot se livra à une analyse critique de l’individualisme des plus intéressantes sous le titre « sur la méthode »

Il y dénonça le concept de « L’individu raisonnable » qui n’est qu’ « une abstraction qui n’existe pas dans la réalité… »

Il reprocha aux anarchistes individualistes dits scientifiques ou camarades géométriques , de faire « abstractions et du milieu économique et des sentiments. » et de ne pas tenir compte « non plus du milieu social »

« Ces anarchistes considèrent que le problème social (organisation du bonheur) ne peut être résolu que par l’entente entre les « individus raisonnables »

« Au lieu de considérer la Société, ils considèrent l’Individu, sans s'apercevoir que ce monstre n'a jamais existé que dans leur imagination. »

Et Pierrot opposa une autre conception sociétale : « Dans la réaction sur le déterminisme social, l'égoïsme est un sentiment puissant; mais il n'est pas tout chez les hommes. D'autres sentiments existent, qui se sont développés depuis les milliers et les milliers d'années que les animaux humains vivent en société. Il est impossible pour les individus actuels de s'abstraire de la société humaine Qu'ils le veuillent ou non, ils sont solidaires les uns des autres. Pour s'affranchir soi-même, il faut affranchir les autres, il faut s'affranchir tous ensemble ».

Ceci n’est pas sans rappeler Bakounine.

En 1909, selon l’expression juste de Guillaume Davranche, le mouvement anarchiste (est) enlisé. Il cite entre autre Amédée Dubois qui en décembre 1908 pense « impossible », l’organisation anarchiste soit « par manque d’influence et de culture pour certains », par refus « d’entendre parler d’organisation » pour d’autres ou par conviction du caractère superfétatoire du groupement idéologique pour d’autres encore qui ont investi le champ syndical. P54

Malatesta va poser la problématique de l’organisation selon un triple angle d’analyse : « l’organisation en général, principe et condition de la vie sociale, aujourd'hui et dans la société future ; l'organisation du « parti anarchiste » ; et l'organisation des forces populaires, en particulier celle des masses ouvrières, en vue de la résistance contre le gouvernement et contre le capitalisme... » [2]

Cette distinction des domaines organisationnels est révélatrice de la prise en compte du court, moyen et long terme et des champs d’applications différenciés que sont la société, le prolétariat et les anarchistes.

Il n’est pas ici question d’un parti, doté d’une claire vision historique, faisant le lien entre les différentes strates organisationnelles et qui serait dépositaire de la science historique et du devenir des classes défavorisées.

Malatesta déplore immédiatement l’ « erreur fondamentale des anarchistes qui sont opposés à l'organisation » qui « est de croire qu'il ne peut y avoir d'organisation sans autorisation - et, convaincus de cette hypothèse, de préférer renoncer à toute organisation plutôt que d'admettre la moindre autorité. » [3]

Il est important de se souvenir que Malatesta, tout comme Luiggi Fabbri ou Charles Malato s’expriment suite à la période difficile des attentats anarchistes, et qu’ils essayent de recadrer le débat et les oppositions du courant anarchiste individualiste.

Cette période que Malato définira comme celle de « vibration révolutionnaire » a profondément marqué la pensée anarchiste d’alors et l’empreinte sera plus profonde qu’il n’y paraît tant les attentats vinrent consolider l’apriori idéologique et le confusionnisme entre anarchie, violence et désordre.

Malato s’appliquera à positiver l’action anarchiste précédente des « anarchistes qui n’étaient pas des point des violents sans but, rués en une poussée aveugle d’esclaves ivres, mais bien des hommes ayant leurs conceptions, leur idéal et n’en déplaise aux railleurs, leurs moyens pratiques. » [4]

Ce n’est pas par hasard, si Malatesta glisse habilement du concept d’organisation à celui d’association dans ses écrits d’alors, cette notion si chère aux lecteurs de Stirner et qu’il conduit sa réflexion vers le terrain de la vie sociale, dans la droite ligne des écrits communistes libertaires, espérant faire la jonction entre ces courants d’idées.

Ce souci d’unifier le mouvement conduira toute la conception ultérieure qui aboutira à la synthèse anarchiste.

Pour Malatesta, dans la droite ligne de Bakounine, il faut considérer l’humain comme un être avant tout social, avant même la manifestation de son individualité et cette dernière n’est en rien antinomique du social.

« L'organisation, autrement dit l'association dans un but déterminé, sous la forme et avec les moyens pour atteindre ce but, est nécessaire à la vie sociale. » [5]

L’organisation n’est donc pas le fait d’un bon vouloir mais bien une condition sine qua non de survie pour l’homme. L’organisation s’impose à nous du fait de notre vie sociale.

« L'homme isolé ne peut même pas vivre la vie d'une brute ; il est incapable de se procurer sa nourriture, excepté dans les régions tropicales ou lorsque la population est extrêmement limitée ; et il est incapable, sans exception aucune, de s'élever à une vie quelque peu supérieure à celle de l'animal. Il doit donc s'unir à d'autres hommes. » [6]

A cette nécessité biologique s’adjoint un constat évolutif des sociétés humaines : « il se trouve uni à eux de fait, par suite de l'évolution antérieure de l'espèce ; il lui faut donc soit subir la volonté des autres (c'est l'esclavage), soit imposer sa propre volonté aux autres (c'est l'autorité), soit vivre en accord fraternel avec les autres pour le plus grand bien de tous (c'est l'association). » [7]

Malatesta ancre la question de l’organisation dans un substrat biologique et éthologique. Il reprend en cela la suite de Bakounine et Kropotkine.

Voilà le cadre général que pose Malatesta. La question de l’organisation est une nécessité et « Personne ne peut échapper à cette nécessité ; et même ceux qui sont le plus opposés à l'organisation subissent l'organisation générale de la société dans laquelle ils vivent ; de plus, dans les actes volontaires de leur vie, et aussi dans leur révolte contre l'organisation, ils s'unissent, se répartissent les tâches, s'organisent avec ceux qui sont en accord avec eux, et utilisent les moyens que la société met à leur disposition... à condition, naturellement, qu'il ne s'agisse pas seulement de vagues aspirations platoniques ou de rêves rêvés, mais de quelque chose qu'ils veulent vraiment et qu'ils font vraiment. » [8]

Malatesta en 1897 pose alors les bases pragmatiques de la nécessité de l’organisation. La troisième édition de la philosophie de l’anarchisme de Malato paraît la même année et contient nombre de recommandations destinées aux anarchistes individualistes. Ne définit il pas en ces termes l’anarchie « le complément... le correctif du communisme ». [9]

Une semaine plus tard, Malatesta réinvestit le champ conceptuel de la question du pouvoir qui est sous-jacente au refus d’organisation, celle-ci fabriquant immanquablement des chefs.

Malatesta pousse la contradiction que développeraient un anarchisme individualiste qui, sous prétexte de lutter contre le pouvoir s’en remettrait à réfuter toute forme d’organisation et s’interdirait du même coup de penser une organisation anarchiste quelconque ce qui n’aurait aucun sens pour lui, en tant qu’anarchiste.

« Le fait est qu'il peut exister une collectivité organisée sans autorité, c'est-à-dire sans coercition - et les anarchistes doivent l'admettre, sinon l'anarchisme n'aurait pas de sens. » [10]

Malatesta inverse ensuite le questionnement du pouvoir qui point derrière le refus organisationnel et le réinterroge à la lumière d’une capacité politique anarchiste des membres qui composent l’association.

« si, donc les anarchistes sont incapables de se regrouper et d'arriver à un accord entre eux sans se soumettre à une autorité, cela signifie qu'ils ne sont pas encore assez anarchistes et qu'avant de penser à établir l'anarchie dans le monde, ils doivent penser à se rendre eux-mêmes capables de vivre anarchiquement. Mais la solution n'est pas dans la non-organisation : elle est dans la plus grande conscience de chaque membre... » [11]

Malatesta en conclut donc que « bien loin de créer l'autorité, l'organisation est la seule solution contre l'autorité et la seule manière de faire en sorte que chacun d'entre nous s'habitue à prendre une part active et consciente au travail collectif et cesse d'être un instrument passif dans les mains des chefs... » [12]

Enfin, Malatesta répond à l’argument selon lequel « une organisation, cela suppose l'obligation de coordonner sa propre action avec celle des autres, ce qui viole et entrave l'initiative. » [13]

Sa réponse déplace le débat de l’étroite sphère individuelle vers la dimension collective d’une société : « ce qui prive réellement de liberté et rend l'initiative impossible, c'est l'isolement qui réduit à l'impuissance. La liberté n'est pas le droit abstrait mais la possibilité de faire quelque chose : c'est vrai pour nous, et aussi pour la société en général. C'est dans la coopération avec les autres hommes que l'homme trouve la raison d'être de son activité et de son pouvoir d'initiative. » [14]

Nous retrouvons là les remarques de Bakounine sur la liberté et la nécessaire coopération entre les hommes.

Malatesta revient un peu plus tard sur la question de l’organisation et sur la conception des anarchistes dans le rapport au peuple.

Pour Malatesta, dans un article publié dans l'Agitazione « soutenir les organisations populaires de toute sorte est une conséquence logique de nos idées fondamentales et devrait donc faire partie intégrante de notre programme. » [15]

En effet, si dans le cas d’un parti autoritaire « le but est de s'emparer du pouvoir pour imposer ses idées » Il va veiller « à ce que le peuple reste une masse amorphe. » et va « logiquement désirer que le peu d'organisation et le genre d'organisation qui l'intéressent pour arriver au pouvoir. » [16]

Pour les anarchistes, qui désirent « émanciper le peuple, que le peuple s'émancipe. » ; le but est tout autre. Ils aspirent à une « forme nouvelle de vie sociale » (qui) naisse des entrailles du peuple, qu'elle corresponde au degré de développement atteint pas les hommes et puisse progresser à mesure que les hommes progressent. » [17]

Nous retrouvons ici la conception libertaire du parti et son rapport plus d’accompagnement, d’insertion dans le mouvement social que de prétention à le diriger.

Luiggi Fabbri établit à son tour que « le principe d'organisation en soi est

un des postulats principaux de la doctrine anarchiste. » et il s’en explique en des termes qui ne sont pas sans rappeler les écrits précédents.

« la société préconisée par les anarchistes, où il n'y aura ni hommes ni instituts «providentiels», qui se basera sur le concours de tous les individus à la production et à l'association, aura besoin que l'organisation soit étendue jusqu'au dernier individu et que chacun concoure volontairement à l'harmonie générale. Et puisque la participation de chacun doit être spontanée, volontaire, libre, puisque sans qu'il n'y ait de coercition, aucun ne manque au devoir de la solidarité, il faut que soit d'abord répandue la conscience de la nécessité de l'organisation, de façon à ce que l'organisation signifie la satisfaction d'un besoin véritable tant matériel que moral. » [18]

Nous retrouvons là l’idée forte de l’anarchisme d’auto institution avec ce qu’elle implique et que résumait Rudolf Rocker :

« L'anarchisme n'est pas une solution brevetée pour tous les problèmes humains, ni une Utopie ou un ordre social parfait, ainsi qu'il a souvent été appelé, puisqu'il rejette en principe tout schéma et concept absolus. Il ne croit en aucune vérité absolue, ou but final défini pour le développement humain, mais dans la perfectibilité illimitée des arrangements sociaux et des conditions de vie humaines, qui sont toujours tirées vers de plus hautes formes d'expression, et auxquels pour cette raison on ne peut assigner aucun fin déterminée ni poser aucun but fixé. » [19]

L’essentiel de l’anarchisme en ses idéaux implique un mode organisationnel différent des autres « partis ».

« Son fonctionnement interne se doit d’être autre et le rapport au mouvement social est fondamentalement et idéologiquement différent des partis autoritaires. L'organisation libertaire, volontaire, des nombreuses unités individuelles associées en vue d'un but commun et employant une ou plusieurs méthodes considérées bonnes et librement acceptées par chacun. Une telle organisation reste impossible si les individus qui la composent ne sont pas habitués à la liberté et ne sont pas débarrassés des préjugés autoritaires. Il est nécessaire, d'autre part, de s'organiser pour s'exercer à vivre librement associés» et cela pour s'habituer à l'usage de la liberté.... Par organisation nous entendons l'union des anarchistes en groupes et l'union fédérale des groupes entre eux, sur la base des idées communes et d'un travail pratique commun à accomplir. Cette organisation laissant naturellement l'autonomie de l'individu dans les groupes et, des groupes dans la fédération, avec la pleine liberté pour les groupes et les fédérations de se former selon l'opportunité et les circonstances par métier ou par quartier, par province ou par région, par nationalité ou par langue, etc.

L'organisation fédérale ainsi conçue, sans organes centraux et sans autorité, est utile et nécessaire. » [20]

Dans un article de 1927, Malatesta synthétisera qu’elles devraient être les bases d'une organisation anarchiste: « pleine autonomie, pleine indépendance et donc, pleine responsabilité des individus et des groupes ; libre accord entre ceux qui croient utile de s'unir pour coopérer dans un but commun ; devoir moral de tenir les engagements pris et de ne rien faire qui contredise le programme accepté. Ces bases étant posées, on adopte ensuite les formes pratiques et les rouages adéquats pour donner une vie réelle à l'organisation. D'où les groupes, les fédérations de groupes, les fédérations de fédérations, les réunions, les congrès, les comités chargés de la correspondance et autres. Mais tout cela doit se faire librement, de façon à ne pas entraver la pensée ni l'initiative de chacun, et dans le seul but d'augmenter la portée d'efforts qui, isolés, seraient impossibles ou de peu d'efficacité. » [21]

Il en ressort en toute logique un processus organisationnel qui ne s’inscrit pas nécessairement dans la durée. La « durée d'une organisation libertaire doit résulter des affinités spirituelles de ses membres et de sa faculté de s'adapter aux circonstances qui changent continuellement ; quand elle n'est plus capable d'accomplir une mission utile, il vaut mieux qu'elle meure. » [22]

La question organisationnelle va devenir rapidement une interrogation récurrente du mouvement anarchiste notamment à l’occasion des confrontations révolutionnaires où l’anarchisme ne sera pas le vainqueur des affrontements idéologiques entre révolutionnaires mais où il maintiendra une exigence de l’auto-organisation du mouvement révolutionnaire et réfutera et combattra, même en ses rangs, des alliances avec des partis autoritaires et étatistes.

« La nécessité de se différencier, en s'organisant entre anarchistes qui ont en commun des formes et des méthodes de lutte collective et de propagande, s'impose aussi par la clarté des idées face aux adversaires. » écrivait Luiggi Fabbri dans son discours de 1907 et il s’empresse de citer Charles Malato: « «Autonomie et fédération sont les deux grandes formules de l'avenir - à partir de maintenant c'est sur cette direction que s'orienteront les mouvements sociaux». Et c'est là aussi notre idée, car nous pensons que l'organisation trouve dans la forme fédérative la meilleure façon pour s'expliquer dans un sens vraiment anarchiste. » [23]

« Nous disons, par exemple, parti anarchiste en entendant simplement l'ensemble de tous ceux qui combattent pour l'anarchie. Lorsque nous précisons fédération socialiste-anarchiste nous pensons à l'union préétablie des individus et des groupes adhérents qui se sont mis d'accord dans une localité donnée autour d'un programme d'idées et de méthodes.

Il est curieux que l'on trouve à redire sur ce terme de fédération plus que sur le générique de parti; nous l'avions justement choisi parce qu'il implique historiquement (comme c'était aussi dans l'intention de Bakounine) le concept d'organisation décentralisée, de bas en haut, ou mieux (puisqu'il ne doit y avoir ni bas, ni haut) du simple au composé. Nous disions précisément nous fédérer parce que ce terme a désormais acquis une signification opposée et négative de la centralisation. » [24]

Charles Malato défend une idée similaire. « Il faut se garder de confondre autorité avec organisation…L’organisation imposée par un individu, une caste est haïssable, autant l’organisation élaborée et consentie par tous est juste, logique, nécessaire. »

Pour Charles Malato, « la grande erreur des esprits superficiels est de s’imaginer qu’après l’accomplissement de leur idéal à eux, l’humanité n’aura plus d’idéal à poursuivre. » [25]

Par là même, il inscrit l’anarchisme dans une dynamique d’autoorganisation perpétuelle, d’un mouvement d’idées non figé et évolutif, du fruit et des œuvres de l’humanité et non des seuls penseurs.

« L’organisation est la condition indispensable de tout développement, de tous progrès ; il faut seulement faire en sorte qu’au lieu de reposer sur l’autorité d’un ou de quelques-uns, elle soit basée sur l’accord mutuel… »

NOTES :

[1] Charles Malato , philosophie anarchiste, 1888 1897,p100

[2] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[3] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[4] Charles Malato

[5] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[6] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[7] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[8] Errico Malatesta, L'Agitazione, 4 juin 1897

[9] Charles Malato philosophie de l’anarchie,1888 1897, p3

[10] Errico Malatesta, L'Agitazione, 11 juin 1897

[11] Errico Malatesta, L'Agitazione, 11 juin 1897

[12] Errico Malatesta, L'Agitazione, 11 juin 1897

[13] Errico Malatesta, L'Agitazione, 11 juin 1897

[14] Errico Malatesta, L'Agitazione, 11 juin 1897

[15] Errico Malatesta l'Agitazione 18 juin 1897

[16] Errico Malatesta, L'Agitazione, 18 juin 1897

[17] Errico Malatesta, L'Agitazione, 18 juin 1897

[18] Luigi FABBRI, L’organisation anarchiste Rapport présenté au Congrès anarchiste italien de Rome (16-20 juin 1907) et au Congrès anarchiste international d’Amsterdam (24-31 août 1907)

[19] Rudolf Rocker, Anarcho-Syndicalism : Theory and Practice, Secker and Warburg, 1938.

[20] Luigi FABBRI, L’organisation anarchiste op.cit

[21] Errico Malatesta Il Risveglio, 15 octobre 1927

[22] Errico Malatesta - Anarchie et organisation (1927)

[23] Luigi FABBRI, L’organisation anarchiste Rapport présenté au Congrès anarchiste italien de Rome (16-20 juin 1907) et au Congrès anarchiste international d’Amsterdam (24-31 août 1907)

Charles Malato philosophie de l’anarchie,1888 1897,p21

[24] Errico Malatesta Organizzazione 1897, “Organizzatori e antiorganizzatori” in L’agitazione, Ancona, [4 juin 1897].)

[25] Charles Malato philosophie de l’anarchie,1888 1897

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