★ À propos de violence et de non-violence

Publié le par Socialisme libertaire

Banksy
Banksy
« La fin justifie les moyens ? Cela est possible, mais qui justifiera la fin ? À cette question que la pensée historique laisse pendante, la révolte répond : les moyens. »   Albert Camus

Cette réflexion d’Albert Camus dans L’Homme révolté ne devrait jamais quitter notre esprit et nous servir de garde-fou, car l’Histoire nous a donné moult exemples de « dérapages incontrôlés » pendant les insurrections populaires, ainsi que dans la pratique de certains groupes ou individus se réclamant de la révolution sociale. Je ne traiterai pas ici de certains aspects de la mouvance marxiste (comme la Bande à Baader, les Brigades rouges et d’autres organisations, notamment en Amérique latine…), mais je m’attarderai un peu sur le mouvement anarchiste à partir de l’article intitulé « Le futur est à venir [1] », qui commence par citer Emilienne Morin : « Ce qui est passé est passé. On ne fait pas deux fois la même révolution ». Certes. Souvenons nous qu’il était également de bon ton de prétendre, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que la révolution espagnole était sans doute la dernière expérience de ce type, et que le cycle des insurrections populaires issues des théories du socialisme du XIXe siècle était définitivement clos. Soit dit en passant, les insurrections de Berlin (1953) et de Budapest (1956) mettent à mal cette affirmation. Cela étant, il est évidemment vrai qu’on ne fait pas deux fois la même révolution, y compris dans le même pays, et nous sommes bien placés en France pour le savoir.
« Le futur est à venir » propose un éclairage original et argumenté sur un aspect de notre mouvement, mais (il y a toujours un mais…) il amène aussi certaines remarques sur cette option. Qu’il me soit permis de reprendre les auteurs de l’article en question lorsqu’ils écrivent : « à notre connaissance, l’ensemble de ces mouvements [dans les pays arabes – Ndlr] n’a pas attiré beaucoup de commentaires du côté de la presse libertaire. » Je ne peux que les inviter à lire le Monde libertaire et notamment les n° 1619, 1620, 1621, 1625 et, plus récemment, le n° 1643, il pourront vérifier que ces événements y ont été largement commentés. Les mouvements populaires qui ont eu lieu en Tunisie et en Égypte se sont développés – je ne dirais pas sans violence – mais sans lutte armée, et ont permis de chasser les dictateurs en place, mais nous sommes loin d’une remise en cause du système capitaliste ; en Tunisie, 110 partis politiques sont candidats à gérer ce système, et la liste des prétendants au pouvoir s’allonge. Pour instaurer une démocratie ? bien sûr ! Bourgeoise ? Assurément. L’armée a observé une certaine neutralité, c’est vrai et ça ne m’a pas échappé, mais au risque de passer pour un anarchiste « traditionnel », il ne me semble pas inutile de rappeler qu’en juillet 1936, nos camarades espagnols de la CNT se sont opposés au putsch des militaires rebelles à la République, en les combattant (avec violence), parfois aidés par certains corps de police et d’armée restés fidèles à cette République. Bien avant le 19 juillet 1936 d’ailleurs, des contacts réguliers s’étaient noués avec des militaires (y compris des officiers) qui fournirent des renseignements et même des armes aux militants de la CNT (relire, entre autres, les mémoires de Garcia Oliver). Comme quoi il n’a pas fallu attendre 2011 pour que des libertaires profitent des divisions de l’armée et/ou de la police.
En ce qui concerne la Libye, le problème s’est posé en d’autres termes : la révolte et la répression ont été violentes. Le problème de l’armement s’est tout de suite posé aux manifestants qui ont reçu (au bout de quelques semaines) une aide militaire de l’Otan (principalement de la France et de l’Angleterre), en armes mais aussi en opérations aériennes pour bombarder les forces de Kadhafi. Imaginons ce qu’aurait pu donner en 1936 ce même genre d’aide à la République espagnole de la part de l’Angleterre de Winston Churchill et de la France de Léon Blum… Évidemment, là il n’était pas envisageable pour ces démocraties d’obtenir des marchés de la part d’une révolution en cours, mais il était plutôt question d’éviter une socialisation de leurs multinationales implantées en Espagne. Quant à la Syrie, à partir de combien de milliers de morts le peuple a-t-il le droit de se montrer violent ?
Je ne suis absolument pas un partisan invétéré du « poignard et de la bombe » (moyens trop individualistes et contre-productifs à mon goût), mais l’Histoire nous apprend (l’Histoire, pas la tradition) qu’en Espagne toujours, dans les années vingt, le patronat envoyait ses pistoleros pour dessouder à tour de bras les responsables anarcho-syndicalistes de la CNT. Méthode efficace qui commença même à faire chuter les adhésions à cette organisation. La parade ? La création de groupes d’autodéfense (armés et violents nous vous le concédons) chargés de liquider physiquement ces pistoleros et leurs commanditaires [2]. Méthode radicale et efficace là aussi ; à propos du groupe Los Solidarios, Garcia Oliver devait déclarer plus tard dans un discours officiel pour le moins musclé (après avoir été un temps ministre de la Justice !) : « Nous étions les meilleurs terroristes de la classe ouvrière, ceux qui pouvaient rendre coup pour coup au terrorisme blanc dirigé contre le prolétariat jusqu’au triomphe de ce dernier. » La CNT vit de nouveau ses effectifs se renforcer, seulement stoppée par la dictature de Primo de Rivera et avant de reprendre sa marche en avant dans les années trente.

Psalmodie d’un catéchisme anarchiste ?
Changeons d’époque et de lieu : étonnant qu’en ce qui concerne la désobéissance civile, le Mexique ne soit pas évoqué dans l’article d’André Bernard et Pierre Sommermeyer. Ce pays a connu, lors des deux dernières décennies, moult exemples de désobéissance civile où ont été employées, au gré des situations, des méthodes violentes ou non-violentes. Les indigènes des Chiapas ont développé des contre-pouvoirs visant à instaurer des structures autonomes. Là-bas aussi l’état central a cherché à briser cette aspiration à l’autonomie en envoyant l’armée et des forces paramilitaires. Les indigènes se réclamant de l’esprit du révolutionnaire Zapata ont créé l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) qui, comme son nom l’indique, ne prône pas vraiment la non-violence et résiste toujours aux forces étatiques. Autre région du Mexique : la commune d’Oaxaca. Là, pas d’armée de libération nationale, mais des fonctionnements communalistes issus de la culture indienne, adaptés à l’époque actuelle et très proches des systèmes préconisés par nos « valeureux ancêtres ». Là, pas de théorisation de la violence révolutionnaire, mais pas non plus de politique « christo-non violente » de la joue tendue. Bien sûr, le Mexique n’est pas la France. Le climat politique et social baigne dans une violence que l’on ne connaît pas ici : chaque jour voit s’allonger la liste des morts, résultat soi-disant de la guerre contre les narcotrafiquants, alors qu’une grande partie des victimes de meurtres et d’enlèvements sont des opposants divers au régime en place. La désobéissance civile est largement pratiquée sans violence (oui) et parfois avec violence (encore oui) ; il ne s’agit pas de théoriser à tout crin la violence ou la non-violence, mais d’avoir la faculté de pouvoir s’adapter à des situations différentes ici et maintenant.
Dans cette perspective, je n’oppose pas non plus révolution et réformisme, et je suis d’accord avec André Bernard et Pierre Sommermeyer quand ils écrivent : « Nous n’opposerons pas pour autant la révolte globale – la révolution – au réformisme. Et comme nous l’avions noté pour d’autres combats : “La lutte ouvrière pour de meilleures conditions de travail ne débouche que rarement sur… l’abolition du salariat ! Est-ce une raison pour ne pas y participer ?” [3] »
D’une manière générale dans le monde entier, les forces en présence (étatiques et révolutionnaires) révèlent une supériorité de l’État. Un simple examen (d’un point de vue militaire) dans les pays occidentaux, nous oblige à constater (comme le soulignent fort bien André Bernard et Pierre Sommermeyer) que l’armée, si elle a diminué ses effectifs, est devenue entièrement professionnelle. La stratégie de la « crosse en l’air » a donc fait long feu dans ce secteur. Ce qui n’empêchera pas dans un avenir plus ou moins lointain (non, je n’ai pas la date…) qu’un mouvement social de grande ampleur n’éclate, paralysant les institutions de l’État. Mouvement non-violent ? Ça sera difficile tant le pouvoir s’accroche jusqu’au bout, surtout qu’en ce qui nous concerne, il ne s’agit pas de remplacer un dirigeant par un autre, mais de changer un système capitaliste en système tendant vers le communisme libertaire.
Force est de constater que le monde a changé, la classe « ouvrière » ne se trouve plus seulement dans les usines. Mieux vaudrait parler de prolétaires ou d’exploités qui ne sont pas forcément en bleus de chauffe, mais qui sont obligés de vendre leur force de travail pour vivre (quand travail il y a…). Ce sont ces prolétaires là que l’on retrouve dans tous les campements d’« indignés » (Grèce, Portugal, Espagne, Israël) Indignés se réclamant en majorité de la non-violence, mais pas seulement (Grèce et parfois Espagne). Indignés avec des revendications mêlant réformisme et révolution (le programme des Indignés de Madrid en est un bon exemple [4]). Reste que ces mouvements numériquement importants ne font pas encore fléchir leurs gouvernements respectifs, et qu’on ne peut s’empêcher d’espérer que ces indignés deviennent des révoltés exigeant non seulement des comptes, mais aussi le départ de ceux qui les trompent et les exploitent ; exigeant également autre chose qu’une démocratie « réelle » bourgeoise améliorée. En Inde, Gandhi et ses partisans ont peut-être fini par vaincre le colonialisme anglais, mais ce fut pour le remplacer par un système nationaliste tout aussi capitaliste, toujours en place soixante-cinq ans après l’indépendance.
Une dernière remarque : il est vrai qu’à une époque, une frange du mouvement anarchiste (certains individus plus exactement) s’est lancée dans l’illégalisme allant du braquage de banque pour son compte (Bande à Bonnot) au terrorisme (Ravachol, Henry…) Encore une fois, ça a concerné une infime minorité, qui plus est il s’agissait toujours d’attentats visant rois, tsars, présidents de la République et hauts dignitaires de l’État. Rien à voir avec le massacre récent d’une centaine de Norvégiens, perpétré par un de leur concitoyen chrétien et d’extrême droite. Les anarchistes illégalistes ayant versé dans le terrorisme ne déposaient pas de bombes dans des endroits publics (à ma connaissance, une « bavure » : l’attentat au Café de la Paix, censé n’être fréquenté que par des « bourgeois »). On sait le tort considérable que ces actions nous ont causé en France : discrédit dans le mouvement ouvrier, énorme perte d’influence au sein de la CGT d’avant 1914. Rejet de nos idées chez les travailleurs qui ne nous voient souvent que comme une bande de comploteurs et d’excités. Mais André Bernard et Pierre Sommermeyer sont bien placés pour savoir que ce n’est pas le cas, que l’illégalisme de certains individus a peu à voir avec une organisation libertaire, mais ils savent aussi – du moins je le suppose – que dans certaines luttes, la violence ne peut-être exclue même si on n’en fait pas une stratégie incontournable, et qu’il ne faut se bercer d’aucune illusion : le pouvoir, quand il est acculé et menacé de disparaître, n’hésite pas à employer les moyens les plus extrêmes pour garantir sa survie. Si nous voulons en finir avec ce système capitaliste, nous devons envisager les méthodes de l’ennemi de classe, non pour les copier, mais afin de pouvoir les contrer, sans exclure aucune stratégie qu’elle soit violente ou non-violente.
Pour conclure je me permettrai de redonner la parole à Camus dans son Homme révolté : « La non-violence absolue fonde négativement la servitude et ses violences ; la violence systématique détruit positivement la communauté vivante et l’être que nous en recevons. Pour être fécondes, ces deux notions doivent trouver leurs limites. »



[1] Voir Le Monde libertaire n° 1644 : « Le futur est à venir », article d’André Bernard et Pierre Sommermeyer.
[2] Voir Le Monde libertaire n° 1623 : « Barcelone sous les balles ; les années du pistolérisme (1919-1923) », article de Guillaume Goutte.
[3] Comme précisé par A. Bernard et P. Sommermeyer, cette dernière citation est tirée d’un numéro commun à deux publications : Courant alternatif (HS n° 17) et Offensive libertaire et sociale (n° 30).
[4] Voir Le Monde libertaire n° 1639 : « Réchauffement politique », article de Ramón Pino.

Ramon Pino

Ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige.

Albert Camus - 1913-1960 - L'Homme Révolté - 1951

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