★ Marx, penseur de l'anarchie

Publié le par Socialisme libertaire

★ Marx, penseur de l'anarchie

La réflexion de Marx est couramment opposée aux idées anarchistes. Marx et le marxisme incarnent l’autoritarisme, la bureaucratie, l’orthodoxie figée, le tout associé aux régimes dits communistes et au despotisme politique. Maximilien Rubel présente l’œuvre de Marx en insistant sur une éthique libertaire et brise tout un ensemble de clichés qui associent Marx au marxisme.

La pensée libertaire de Marx

Pour Maximilien Rubel, la pensée de Marx se distingue du marxisme qui se développe alors que les écrits du théoricien révolutionnaire ne sont pas encore accessibles. Le marxisme devient une idéologie d’État alors que Marx estime que ce ne sont pas les idées mais les forces matérielles et humaines qui font avancer l’histoire. Mais Rubel va plus loin dans la réhabilitation de Marx en le considérant comme un penseur anarchiste car il préconise la disparition de l’État. Sous le terme de communisme, Marx élabore une théorie de l’anarchie.

Le jeune Marx attaque l’Argent et l’État et se solidarise du prolétariat qui doit abolir ses deux institutions sociales. L’auto-émancipation du prolétariat doit donc permettre une émancipation humaine totale. Marx entame alors une « anatomie de la société bourgeoise » par la critique de l’économie, mais il avait également le projet d’élaborer une étude critique de la politique et de l’État.

Marx anarchiste

Pour Rubel, Marx est plus proche de l’anarchie que Proudhon dont la critique de la propriété ne remet pas en cause les rapports sociaux de production du système économique bourgeois. Proudhon conserve salaire, prix, banque, crédit, valeur, concurrence, profit, intérêt et autres notions capitalistes. « L’ancienne société bourgeoise avec ses classes et ses antagonismes de classe fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » souligne Marx dans le Manifeste communiste.

Pour Rubel, l’URSS n’a rien de communiste. « L’industrialisation du pays est du à la création et à l’exploitation d’un immense prolétariat et au non au triomphe et à l’abolition de celui-ci » précise Rubel.

Marx enrichit l’anarchisme utopique par « la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme auto-libération éthique englobant l’humanité toute entière ». En revanche, dans son activité politique, Marx ne cherche pas à harmoniser les moyens et les fins. Marx étudie, à travers le capitalisme, l’esclavage économique et la servitude politique. Marx observe le bonapartisme et exprime une critique radicale de l’État à l’origine de tous les maux sociaux et « avorton monstrueux de la société ». Les prolétaires « doivent renverser l’État pour réaliser leur personnalité » écrit Marx dans L’Idéologie allemande. En revanche, Engels distingue l’action de classe du prolétariat et la politique du parti. Rubel dresse ensuite un portrait de Bakounine en autoritaire et démontre qu’il est facile de falsifier une pensée en sélectionnant quelques extraits.

Maximilien Rubel

Maximilien Rubel

La pensée hétérodoxe de Rubel

Louis Janover, un des proches collaborateurs de Rubel, retrace le parcours du marxologue dans un article publié dans Les Temps Maudits, revue de la CNT. Maximilien Rubel est d’abord influencé par un humanisme dénué de toute dimension sociale. Mais il contribue ensuite à redécouvrir Marx contre tous les marxismes autoritaires. La pensée de Rubel se rattache à l’anarchisme et au communisme de conseils. Il s’attache à la spontanéité révolutionnaire et à l’auto-émancipation du prolétariat contre les médiations des partis et des idéologies. L’œuvre de Rubel, rejetée par les communistes autoritaires comme par les anarchistes dogmatiques, influencent les marxistes critiques comme Guy Debord.

Rubel s’attache à l’éthique de comportement révolutionnaire et tente de concilier l’utopie de la fin avec l’utopie des moyens. Marx « a mené de front l’investigation scientifique et la postulation libertaire » souligne Rubel.

Anarchie et communisme

Louis Janover s'attache à la lecture marxienne de Maximilien Rubel. Marx critique également l’aliénation et la représentation politique, donc l’État.

Cependant, l’éthique libertaire de Marx se distingue de l’individualisme anarchiste. Il prend en compte les causalités économiques, sociales et politiques de l’aliénation. « Tous les mouvements du passé ont été le fait de minorités, ou faits dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité » souligne Marx dans Le Manifeste. « L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association ou le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » précise le même texte. La pensée de Marx apparaît comme une synthèse des grands mouvements d’émancipation du début du XIXème siècle.

Dans la critique de l’URSS, les anarchistes s’attachent à une nécessaire dénonciation morale, tandis que Rubel et les marxistes critiques élaborent une analyse en terme de classes sociales pour observer le développement d’une nouvelle bourgeoisie ou d’une classe dominante bureaucratique. Des penseurs comme Rosa Luxemburg, Anton Pannekoek, Karl Korch, Paul Mattick ou Pierre Souyri s’inscrivent dans la réflexion de Marx contre toutes les variantes du marxisme autoritaire et frelaté.

Mais, si Rubel permet une réhabilitation libertaire de l’œuvre de Marx, la pensée anarchiste ne doit pas se contenter de reprendre les idées du théoricien communiste. La critique des relations de pouvoir et de toutes les formes d’autoritarisme doit puiser à de multiple sources. La révolte de Bakounine, la critique radicale de la vie quotidienne et les différents témoignages des expériences révolutionnaires historiques peuvent également permettre de dessiner les sentiers de l’émancipation humaine. Surtout, pour reprendre Marx, la critique des armes doit s’accompagner de la critique par les armes. Les théories doivent s’alimenter des luttes sociales qui permettent de penser des situations concrètes afin de changer le monde.

Sources :

Maximilien Rubel, Marx théoricien de l’anarchie, Entremonde, 2011

Louis Janover, « Lire Rubel aujourd’hui. Contre la feinte dissidence d’hier et de demain », Les Temps maudits n°15, janvier-avril 2003 ( repris dans Miguel Abensour, Louis Janover, Maximilien Rubel, pour redécouvrir Marx, Sens et Tonka, 2008

Pour aller plus loin :

Des textes de Maximilien Rubel sur le site La bataille socialiste

Sur le site Plus loin:

Textes de Maximilien Rubel

Maximilien Rubel, une oeuvre en trop, Louis Janover

Marx, à propos

Maximilien Rubel, "Karl Marx, un théoricien libertaire ?", publié sur le site Travail contre Capital le 26 août 2012

Ses sites comprennent également de nombreux textes intéressants qui s'appuient sur un marxisme critique anti-leniniste. D'autres textes figurent sur le site du collectif Smolny qui a publié un catalogue d'ouvrages qui se réfèrent à se courant politique.

Brochures infokiosques:

Karl Marx, Critique des Droits de l'Homme et du citoyen

Karl Marx, Le caractère fétiche de la marchandise et son secret

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alaorden 26/09/2015 02:22

Quel article délicieux ! Sincère félicitation au rédacteur. Je trouve ce texte plus harmonieux et mieux écrit que certains articles de ce site-émérite dans tout les cas- !

Floran Palin 25/09/2015 22:05

Cela dit, Marx va probablement moins loin que les anarchistes pour ce qui est de la critique de la représentativité politique. De plus les anarchistes ont été plus loin aussi sur la formulation de solutions pratiques : fédéralisme libertaire, démocratie et gestion directe, mandats impératifs... Mais aussi dans l'imagination et les premières mises en pratique des fonctionnements économiques d'une société communiste, là ou Marx nous lègue une analyse critique qui lui donne toute sa consistance. Le grand tord des anarchistes actuels et de nombreux anarchistes historiques, à été de ne pas renforcer leur aspirations éthiques au communisme (Kropotkine, Malatesta) par l'analyse critique de l'économie capitaliste développée par Marx (Que Cafiero avait tenté de populariser parmi les anarchistes, que Wayen Price essaie de faire avancer aujourd'hui)... C'est un défi a relever pour nos générations. Et ce mouvement est en cours... il n'y a qu'a observer les travaux des critiques de la valeur et de certaines organisations anticapitalistes qui avancent en ce sens.