★ Un long parcours vers le communisme libertaire

Publié le par Socilisme libertaire

Daniel Guérin (1904 - 1988)
Daniel Guérin (1904 - 1988)
Le parcours du libertaire français Daniel Guérin.

Il n’est peut-être pas d’autre exemple, dans le monde politique, d’une vie aussi complexe et foisonnante que celle de notre Daniel Guérin.

Que l’on ne s’attende pas à un panégyrique mais à une relation difficile d’une aventure tumultueuse, non exempte de contradictions, de reculs et retours en arrière se combinant avec des avancées hasardeuses parfois. Une vie exceptionnelle se construisant autour de ce qu’il a appelé lui-même la "recherche" du communisme libertaire.

Nous serons amenés à faire passer au second plan un certain nombre d’aspects de la personnalité et du trajet de Daniel Guérin pour nous en tenir essentiellement au parcours politique.

La rupture


Fils de la bourgeoisie libérale parisienne, lycéen difficile et étudiant occasionnel au temps de la Première Guerre mondiale, Daniel Guérin se sent d’abord et surtout poète. Il sera accueilli avec faveur par les "grands", les Barrès, Colette, Mauriac. Il se lie avec ce dernier et fréquente les salons littéraires.

Mais, dans le même temps, il est séduit par la Révolution russe, prend contact avec les Jeunesses communistes, lit avec passion "Le Manifeste communiste".

Il prend donc ses distances avec le milieu familial tout en conservant des relations, notamment avec son père. Il trouvera d’ailleurs, beaucoup plus tard, en 1929, au Liban, une situation commerciale au service du clan Hachette lié à la famille.

En 1923, il voyage en Italie, en Grèce en 1924. Puis il accomplit son service militaire comme sous-lieutenant d’infanterie à Strasbourg. Il voyage. Mais sa rupture politique avec son milieu d’origine est consommée en 1927 quand il se lie avec les opposants de la SFIO, Zyromski et Marceau Pivert, de la tendance "Bataille socialiste".

Il s’immerge dans la marée populaire parisienne qui déferle après l’exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti.

En 1929, après les séjours au Liban et à Djibouti, il part pour l’Extrême-Orient. Les longues traversées lui laissent le loisir de lectures qui vont expliquer en partie son cheminement (il lit Sorel, Marx, Proudhon, Pelloutier, les œuvres complètes de Bakounine).

Ses voyages lui offrent l’occasion de se lier avec les milieux de lutte anticolonialiste. Il est fasciné par le monde arabe et par les peuples indochinois.

Une série d’autres occasions vont influencer définitivement sa maturation politique. Il rencontre ainsi le syndicalisme révolutionnaire, d’abord à Brest où il fait un court séjour dans le bâtiment puis à Paris où il se lie avec Monatte et Maurice Chambelland et il va collaborer à "La Révolution prolétarienne".

Grâce à Monatte, il devient correcteur d’imprimerie en 1932 (il adhère au Syndicat des Correcteurs, de la CGT, auquel il restera affilié jusqu’à sa mort).

Mais, pour autant, Daniel Guérin ne se sent pas encore conquis par l’anarchisme. Il rencontre Léon Blum et adhère à la section du XXe arrondissement de Paris de la SFIO, tout en conservant une certaine fascination pour le Parti communiste, SFIC. La section socialiste du XXe est très à la gauche du parti mais celui-ci, dans son ensemble, plonge dans l’électoralisme. Il le quitte en 1931. C’est dans cette même période qu’il voit échouer avec tristesse des tentatives de réunification syndicale.

Les premiers écrits : l’antifascisme


Dès 1930, à son retour d’Indochine, il a écrit une série d’articles dans "Monde" de Barbusse. Il écrit dans les revues syndicalistes révolutionnaires.

En 31, il a rencontré Gandhi. Il reprend ses voyages, parcourt l’Allemagne, y connaît le mouvement des Auberges de jeunesse. Nous sommes en 1932. Il rend compte de son périple dans "Monde", "La Révolution prolétarienne", "Regards", "Le Populaire" et écrit "La Peste brune", qui sera édité et connaîtra un réel succès.

Il retourne en Allemagne en 1933 (Hitler est devenu chancelier) et visite l’Autriche.

La même année, il rencontre Trotsky chez Pierre Naville, se passionne pour le luxembourgisme et collabore aux revues qui représentent cette option particulière de la social-démocratie révolutionnaire, les revues "Combat marxiste", "Masses", "Spartacus". Il appuie la création des "Cahiers Spartacus" en 1935. Il est un des fondateurs du CLAJ (Centre laïque des auberges de jeunesse).

Il vit douloureusement les émeutes des Ligues fascistes en France en février 34 et adhère au mouvement des intellectuels antifascistes, le Comité "Amsterdam-Pleyel".

C’est au cours de la même année qu’il fait la connaissance du dirigeant de l’Étoile Nord-Africaine, Messali Hadj. Il retourne en Autriche, épouse Marie Förtwangler qui l’accompagnera jusque dans le Mouvement communiste libertaire dans les années 70.

Signature du pacte Laval-Staline en 1935. Le PC abandonne la lutte antimilitariste et se rallie à l’Union sacrée. Daniel Guérin défend, avec Marceau Pivert, la thèse du "pacifisme révolutionnaire" opposée à la fois au ralliement du PC à la défense nationale et au pacifisme "intégral" qui rallie bon nombre de socialistes et d’anarchistes, préférant même la soumission au fascisme au risque de la lutte armée.

Nous sommes en 1935. Daniel réintègre la SFIO (section des Lilas) et participe à la direction de la tendance GR (Gauche révolutionnaire).

Rencontres avec les anarchistes


Jusqu’alors, à part l’épisode Sacco et Vanzetti et la rencontre avec quelques militants libertaires dans le cadre de La Révolution prolétarienne, Daniel Guérin n’a qu’une connaissance livresque des thèses anarchistes et n’est guère attiré par la presse anarchiste et par l’état assez embryonnaire de l’organisation en France.

Mais l’année 1936 va jouer un grand rôle : il sait que, derrière le succès du Front populaire en Espagne, il y a l’énorme influence d’un mouvement anarcho-syndicaliste organisé, la CNT. Il s’intéresse à son congrès de Saragosse dont il dénoncera plus tard les insuffisances affligeantes. En France aussi, le Front populaire triomphe. Le mouvement de grèves de juin 36 le transporte d’enthousiasme. Il sait que les militants anarchistes ont été, en bien des usines, à l’avant-garde. Aux Lilas, il participe à la création d’un "Comité de propagande et d’action syndicale" où se retrouvent ses camarades de la section socialiste mais aussi des militants de l’UA (Union anarchiste) et de la JAC (Jeunesse anarchiste communiste).

Les événements d’Espagne l’interrogent. Il admire la riposte populaire, notamment à Barcelone, à la rébellion fasciste, il sait la part qu’y ont prise les anarchistes. Il a écrit à Angel Pestaña, un des leaders de la CNT, pour souligner l’importance de la décolonisation au Maroc.
Il condamne la "non-intervention" à laquelle Blum s’est rallié.
Par ailleurs, il s’oppose aux procès de Moscou et dénonce "les staliniens".

Le passage de Daniel Guérin dans le camp anarchiste est-il proche ? Cela attendra encore plus de 30 ans.

Il est très préoccupé par la poursuite de son combat anticolonialiste, il rencontre Habib Bourguiba. Il va aussi s’investir dans la publication d’une œuvre majeure Fascisme et grand capital. Et puis, il lutte au sein de la SFIO. La "Gauche révolutionnaire" va être dissoute. Ce sera bientôt la création du PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) et son rapprochement avec la fraction trotskiste contre l’influence plus social-démocrate de Marceau Pivert.

En réalité, à cette époque, Daniel Guérin nourrit encore beaucoup d’illusions sur la gauche et l’extrême gauche. La période de la Seconde Guerre est, à ce propos, éclairante.

A la déclaration de guerre, il va à Bruxelles, en Hollande, puis en Norvège, mandaté par le parti trotskiste français et, malgré ses réticences, adhère à la IVe Internationale. Pris par la Wehrmacht en Norvège, interné en Allemagne puis libéré pour raisons de santé, il collabore à son retour en France à la rédaction du journal trotskiste clandestin "La Vérité".

La fin de la période trotskyste


En 1946, il publie un ouvrage qui est le fruit d’années de recherches : "la Lutte des classes sous la Première république", ouvrage qu’il considérera (lettre à Marceau Pivert) comme une "introduction" à une synthèse de l’anarchisme et du marxisme.

Est-il détaché du trotskisme ? Le temps n’est pas encore venu. C’est après son long séjour en Amérique, jusqu’en 49, qu’il mesure les faiblesses et ambiguïtés des groupes trotskistes et qu’il va vraiment se séparer de son attachement à la IVe Internationale. Encore restera-t-il lié par amitié avec beaucoup de ses militants et gardera-t-il jusque dans ses dernières années un grand respect pour Trotsky. Sans pour autant dissimuler ses désaccords.

De son séjour aux États-Unis sortira le livre "Où va le peuple américain ? ".

Vers le marxisme libertaire et le communisme libertaire.

Le service de librairie du Libertaire (puis de la FCL après 53) accorde une place importante aux ouvrages de Daniel Guérin qui vient les dédicacer lors des "galas" annuels du Libertaire. C’est une occasion pour lui de rencontrer et fréquenter les militants les plus connus, de passer de temps à autre dans les locaux du 145 quai de Valmy puis du 79 rue Saint-Denis. Il se manifeste comme un sympathisant actif, il participe aux discussions.

La lutte des communistes libertaires contre la guerre d’Indochine le rapproche plus encore des militants. Mais c’est le déclenchement de la guerre d’Algérie qui va être décisif. Aux côtés du Libertaire et de la FCL, dès novembre 54, il se solidarise, condamne le jeu de Mitterrand, est à l’origine de la création du Comité pour la libération de notre emprisonné Pierre Morain. Il nous facilite les liaisons avec les militants algériens et c’est sur son insistance que nous pourrons rencontrer Messali Hadj en dépit des manœuvres du parti trotskiste de Lambert.

La période de clandestinité de la FCL à partir de l’été 56 n’interrompt pas les relations qui, toutefois, deviennent plus épisodiques, mais reprennent plus de consistance alors que nous nous préparons à la montée des luttes précédant mai 68.

Entre-temps, craignant de s’isoler - et répondant toujours à son besoin d’action et d’enthousiasme - Daniel Guérin est retourné au militantisme de gauche en adhérant à la "Nouvelle gauche" puis, pour un temps très court, au PSU.

La "tempête" de 68 nous fait nous retrouver pleinement. Entre-temps, il s’est intéressé aux Antilles, a publié Kinsey et la sexualité et, en 1959, un ouvrage décisif Jeunesse du socialisme libertaire qu’il m’adresse sous une dédicace éclairante : recherche pour "une nécessaire synthèse". C’est capital car son combat sur ce plan rejoint la préoccupation de la FCL qui, depuis les années 50 (c’était encore la FA), avait voulu cet effort de synthèse en dégageant les apports fondamentaux de Marx du fatras absurde et équivoque d’un prétendu "marxisme-léninisme".
En 1963, il publie "Front populaire, révolution manquée", un "Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey".

Il a fait paraître "L’Anarchisme", son best-seller, en 65, et une anthologie anarchiste, "Ni Dieu, ni Maître".

En 1969, il publie une édition remaniée de "Jeunesse du socialisme libertaire" sous le titre plus explicite "Pour un marxisme libertaire" dans la préface duquel il précise bien que sa description de l’anarchisme et de ses divers aspects dans son "Anarchisme" n’impliquait nullement une orientation personnelle œcuménique de l’anarchisme. Il précise aussi que la synthèse marxiste libertaire à laquelle il s’est attaché s’est transportée, depuis mai, "du domaine des idées dans celui de l’action".

C’est lors, à l’automne 69, que Guérin et moi, nous appuyant sur des militants de la JAC (Jeunesse anarchiste communiste) investis dans les Comités d’action lycéens (CAL) , des nouveaux militants de Nantes, Nancy, Tours, nous convoquons un Congrès National qui fonde le MCL, Mouvement communiste libertaire. Beaucoup d’anciens de la FCL vont aussi s’y retrouver.

Daniel Guérin va alors militer activement au groupe de Paris et participer, avec sa compagne Marie, aux réunions nationales du Mouvement. Il sera responsable de publication de son périodique "Guerre de classes". Au Congrès de Nancy, en 1971, le MCL se transforme en OCL, Organisation communiste libertaire, avec l’apport de quelques groupes de l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste), tendance de la FA de l’époque d’abord, puis organisation indépendante.

Des tentatives de fusion entre MCL et ORA ont échoué, échec en partie dû à l’orientation du MCL de forte critique - voire du rejet - du militantisme dans les syndicats. Furieux de cette orientation, Daniel Guérin rejoint l’ORA qu’il quittera lorsqu’elle prendra à son tour une orientation ultra-gauche, "autonome" et antisyndicale. C’est ainsi que nous nous retrouvons à l’UTCL, scission de l’ORA, privilégiant l’action dans les syndicats.

Pendant toutes ces années, Daniel Guérin aura consacré beaucoup de temps et d’efforts à la lutte antimilitariste et aussi à des essais sur la sexualité (1).

Pour nous, militants communistes libertaires, son ouvrage de 1984, "A la recherche d’un Communisme libertaire", est capital. Il reprend ses essais antérieurs sur le marxisme libertaire et publie en annexe La Plateforme de l’OCL que nous avions rédigée ensemble en 1971, adoptée au congrès de Marseille de juillet.

Le trajet politique de Daniel Guérin aura toujours été complexe, avec des retours en arrière et des interrogations répétées (il nourrira toujours quelques illusions généreuses) ; bien évidemment nous n’approuverons pas son attachement obstiné à Ben Bella et Bourguiba, ni son soutien à Poher, en 69, lors de l’élection présidentielle, ni l’idée manifestement erronée d’une authentique démarche autogestionnaire en Algérie jusque dans les années 70, mais tout cela aussi c’était Daniel Guérin. Venu enfin positivement au communisme libertaire, à plus de 65 ans, mais solidement et définitivement.

Georges Fontenis a été compagnon de lutte de Daniel Guérin depuis les années 50. Il est l’auteur de "L’Autre communisme". Il est militant à Alternative libertaire. Ce texte est paru dans "Alternative libertaire" (1998).


Note :
1. Nous avons délibérément laissé de côté cet aspect du personnage de Daniel Guérin, toujours discret sur ce point, sauf pendant mai 37. Il gardait le souvenir des réticences fortes du milieu ouvrier d’avant-guerre sur le sujet.

Commenter cet article