★ Les rails de l’antifascisme de gauche et l’anarchisme

Publié le par Michel

★ Les rails de l’antifascisme de gauche et l’anarchisme

Par rapport aux autres courants politiques, les anarchistes ont l'immense avantage de ne pas trafiquer la pensée pour obtenir quelques voix supplémentaires aux élections, vu qu'ils ne s'y présentent pas. Bien sûr, ils n'échappent pas toujours à la tentation de brosser un public militant dans le sens du poil pour asseoir une posture narcissique ou flatter un clan. Mais, méfiants de tous les dogmes, ils pratiquent la pensée libre : non pas comme une avant-garde, mais tout simplement pour éviter de refaire des erreurs déjà commises dans l'histoire, par eux ou par d'autres.
Comme les temps changent, leur pensée évolue et doit le faire. Tel est le cas de la question de l'antifascisme. Les anarchistes disposent à cet égard d'une solide expérience, mais qui mérite d'être confrontée aux nouvelles réalités, en l'occurrence celle du post-fascisme.

« Le fascisme partout », un tic inopérant
Un tic reste prégnant dans les milieux militants, même libertaires. Dès que l'État durcit la répression, certains crient aussitôt au fascisme. Ou bien ils le voient partout, au risque de galvauder et le mot et la situation. Si jamais un régime vraiment fasciste arrivait, que crierait-on alors ? Et dans un régime authentiquement fasciste, la publication de cet article serait impossible.
Non, tout n'est pas fasciste. Si l'État est intrinsèquement autoritaire, il n'est pas forcément fasciste, ou alors tout est dans tout, et rien n'est dans rien. Les anarchistes argentins ont payé très chers le refus de cette distinction. Lorsque la majorité d'entre eux, avec la Fédération ouvrière régionale argentine (FORA), a proclamé, au moment du coup d'État du général Uriburu en 1930, qu'ils n'avaient pas à faire la grève ou à descendre dans la rue pour défendre un régime libéral-bourgeois parce que cela n'était qu'une dispute politicienne au sein de la classe dominante, ils ont pris un risque colossal. De fait, ils ont laissé passer une dictature féroce, qui les a réprimés et qui a ensuite débouché sur le péronisme.
Résultat, l'anarchisme argentin, qui était fort, puissant et ouvrier, a du mal à s'en relever. Il est même possible que, quelque part, une partie de la classe ouvrière argentine ne lui ait pas pardonné cette erreur stratégique.
Il ne s'agit pas seulement d'une question de vocabulaire (fascisme ou pas fascisme), mais d'une évaluation de la situation et, par conséquent, du choix d'une stratégie adaptée. C'est comme la théorie du « loup aux enfants » qui se moque de la bête qu'il ne voit jamais : à force de crier au fascisme dans toutes les situations, on court le risque de démobiliser le peuple qui y prête de moins en moins attention...

L'appel inopérant à une partie de l'histoire
La propension à voir le fascisme partout est un tic hérité du gauchisme soixante-huitard, et soigneusement cultivé par la social-démocratie, pour deux raisons. Le gauchisme, en rejetant le fascisme sur l'autre, tendait à faire oublier ses propres comportements et structures autoritaires. Quant à la social-démocratie, l'appel antifasciste est tout ce qu'il lui reste pour rameuter les dernières voix électorales d'un peuple de gauche déçu par elle, mais oublieux de deux faits historiques majeurs au moins.
En effet, à part une poignée de parlementaires, rappelons que c'est bien la chambre du Front populaire qui a remis les pleins pouvoirs à Pétain en 1940. Et qu'au milieu des années 1980, c'est bien le président Mitterrand qui a poussé à l'émergence médiatique de Jean-Marie Le Pen, non seulement pour diviser la droite classique, mais aussi en fonction d'un passé idéologique sulfureux 1.
On doit aussi faire le bilan de trente ans d'antifascisme placé sur les rails idéologiques et tactiques de la gauche. Les grands médias et les partis de gauche n'en peuvent plus de rappeler les origines du FN, le passé de ses membres, leur xénophobie ou leur antisémitisme. Ne sait pas cela celle ou celui qui vit dans un autre monde. Mais, disons-le sans détour, cette dénonciation n'a en rien enrayé la montée du FN, tandis que la gauche institutionnelle applique durement les politiques anti-immigrées sans que le FN ne soit une minute au pouvoir.
Pire, tel cours d'histoire sur la Shoah, telle cérémonie plus ou moins officielle, tel documentaire sur les camps de concentration semblent même avoir des effets contre-productifs, dans deux directions. L'électeur lambda du FN ne s'imagine pas une seconde en Allemagne au cours des années 1930, quand il fallait se rendre à la boulangerie avec une brouette remplie de billets pour payer son pain, ou en Italie dans les années 1920, quand les ouvriers occupaient les usines. Quant à l'insistance sur l'antisémitisme et les Juifs, cumulée à un oubli des autres aspects du fascisme historique, elle devient suspecte chez certains, surtout dans le contexte de l'actuel conflit israélo-palestinien. Les chambres à gaz de Birkenau ont fermé, mais un mur a été dressé en Cisjordanie.
Attention, je ne dis absolument pas qu'il faille s'abstenir de faire tout ce travail de mémoire historique. Mais, manifestement, cela ne suffit pas, ou plus.

Le fascisme se distingue du nazisme, le post-fascisme du fascisme
Oui, il est fondamental de s'interroger sur la nature actuelle du Front national, de ce qu'il représente vraiment – en particulier vis-à-vis du grand capital : celui qui décide. Sauf très mauvais procès d'intention, il ne s'agit pas d'édulcorer le phénomène ou de se tromper dans ladite « dédiabolisation » du FN. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai bien parlé de « danger post-fasciste », mais quelque lecteur pressé aura oublié de lire « danger » 2. Il faut, bien sûr, distinguer le fascisme du nazisme. Car c'est, répétons-le, la Shoah et l'expansionnisme qui ont été l'un des principaux facteurs de la défaite du régime hitlérien, entraînant avec lui celle du régime mussolinien. Sans la Shoah, il est fort possible que l'histoire eût suivi un autre cours avec Mussolini et les démocraties libérales.
Pour en avoir une idée, il suffit de relire les journaux de l'époque ou quelques bons livres d'histoire pour comprendre que jusqu'à l'Anschluss (mars 1938) et les accords de Munich (septembre 1938), les démocraties libérales ne s'offusquaient absolument pas du fascisme italien. Ils cherchaient même des accords avec lui ou bien à l'imiter. C'est aussi sous cet angle-là qu'il faut analyser la fascination du groupe antiproductiviste de l'Ordre nouveau (Aron, Dupuis, Chevalley), des personnalistes (Mounier, Ullmann...) et autres non-conformistes (Maulnier, Marion...) qui se rendent au congrès des corporations fascistes à Rome en mai 1935.
Il faut également marteler le fait que, en 1922 en Italie comme en 1933 en Allemagne, le fascisme comme le nazisme ne sont pas arrivés au pouvoir tout seuls : ils l'ont fait avec le soutien de la grande bourgeoisie et, surtout, le ralliement d'une partie de la droite classique. Il s'agit pratiquement d'une règle, que l'on peut considérer comme reproductible.
Mais, de nos jours, les mêmes conditions sont-elles réunies ? Cela vaut le coup d'y réfléchir. Pour cela, pas la peine de rechercher si loin dans l'histoire pour analyser l'évolution actuelle du FN, mais restons quand même en Italie, où tout se joue. En effet, ce pays a connu ce processus. En 1995, une partie du néofascisme, incarné par le Mouvement social italien (MSI), choisit de se rallier à la droite classique – et non le contraire ! Elle se transforme alors en post-fascisme, avec l'Alliance nationale, qui obtient des ministres sous Berlusconi, tandis que les durs du fascisme végètent dans les débris du MSI-Flamme tricolore. Dira-t-on que le berlusconisme est le fascisme de Mussolini ?

Le post-fascisme embourgeoisé
C'est ce schéma qui peut se reproduire en France avec la stratégie Marine Le Pen/Florian Philippot, soutenu par la grande majorité du parti et de ses électeurs, et sur fond d'une petite bourgeoisie en crise, apeurée, xénophobe et séduite par le souverainisme. Dénoncer alors le « folklore » fasciste encore subsistant et traquer les « dérapages verbaux » de quelques durs encore présents dans le système mariniste ne serviraient décidément plus à grand-chose. En revanche, les patrons ont besoin non pas d'un racialisme à la sauce nazie, mais de cette xénophobie pour exploiter encore plus brutalement le prolétariat immigré dont ils ont absolument besoin. C'est là que l'on retrouve un autre contrepoint historique. Car le sous-prolétariat, dans lequel le mussolinisme puisait ses troupes de choc, quel est-il de nos jours ? Ce n'est autre que le sous-prolétariat immigré ou d'origine immigrée récente. Or c'est lui que le néofascisme et le post-fascisme désignent comme la source principale des problèmes ! Il peut difficilement y faire appel pour se bagarrer dans la rue...
Quant au sous-prolétariat d'origine non immigrée, qui existe bien évidemment, est-il prêt au coup de poing voire au putsch aux côtés des Le Pen ? Pas évident.
La brutalité des escadrons fascistes des années 1920 est-elle comparable avec le service d'ordre du FN ? Pas sûr, mais on pourrait dire que ceci est annonciateur de cela, et qu'il faut craindre le pire. Mais à condition que la partie de la classe moyenne qui vote FN soit prête à cette violence. Pas évident non plus. La situation actuelle va-t-elle vraiment et inéluctablement déboucher sur le fascisme ? Ne faut-il pas prendre en compte les choix politiques de la bourgeoisie économique qui tantôt appuie le fascisme, tantôt le rejette ? Les anarchistes n'ont pas besoin de se mettre à la remorque de la gauche dans le combat antifasciste, à moins que cela ne soit le prétexte pour quelques-uns de faire preuve de virilisme vis-à-vis des fractions les plus dures de l'extrême droite. Mais on sait où mène le goût pour la violence...

Quelle stratégie libertaire ?
Une fois exposé cela, il faut bien dire que la voie d'un autre antifascisme, non ritournelle, n'est pas facile. Mais il y a au moins trois issues.
La première est de rabaisser idéologiquement le FN au niveau des autres partis tout autant carriéristes, électoralistes et démagogues, coupant ainsi l'herbe sous le pied des post-fascistes qui prétendent être différents de tous les autres partis (un fonds de commerce qui marche bien) mais qui ne le sont pas.
La deuxième est de renforcer ou de construire des lieux où se pratiquent la solidarité économique et sociale ainsi que le progrès culturel et intellectuel.
La troisième est de mener le combat métapolitique des valeurs et des comportements libertaires – la métapolitique étant un enjeu qui a parfaitement été compris par les cadres de la Nouvelle Droite à la fin des années 1970 et qui a pavé la voie au post-fascisme 3.

1. Faux Emmanuel et Legrand Thomas (1991) : La Main droite de dieu, enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite. Un livre à lire par tous les militants antifascistes. Et nous n'avons pas attendu le livre de Pierre Péan (Une jeunesse française, 1994) pour connaître et dénoncer le passé ultra-droitier de François Mitterrand avec ses prolongements ultérieurs (amitié avec Bousquet, etc.)
2. « Le danger post-fasciste », Le Monde libertaire, n° 1772, 16-22 avril 2015.
3. « Les enjeux de la métapolitique », Le Monde libertaire, n° 1520, 12-16 juin 2008. Traduit dans Tierra y Libertad (Espagne), 242, septiembre 2008.

Philippe Pelletier

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