La pathologie de la riche famille blanche

Publié le par Socialisme libertaire

WASP archétype de l'Américain blanc favorisé
WASP archétype de l'Américain blanc favorisé

La pathologie de la riche famille blanche est la plus dangereuse des pathologies des États-Unis. La riche famille blanche est maudite par trop d’argent et de privilèges. Elle est dénuée d’empathie, conséquence de vies entières de prérogatives. Son sens de loyauté est restreint et elle ne possède pas d’aptitude au sacrifice personnel. Sa définition de l’amitié se réduit à « que pouvez-vous faire pour moi ? » Elle est possédée par un désir insatiable d’accroître sa fortune et son pouvoir. Elle pense que la richesse et les privilèges lui confèrent une intelligence et une vertu supérieures. Elle baigne dans l’hédonisme et le narcissisme effrénés. Et à cause de tout cela, elle interprète la réalité à travers un prisme d’auto-adulation et d’avarice qui la rend délirante. La famille blanche et riche est une menace. Les pathologies des pauvres, lorsqu’on les compare aux pathologies des blancs riches, sont comme une bougie que l’on comparerait au soleil.

Les familles riches et blanches ne manquent ni d’acolytes ni de propagandistes. Elles dominent nos ondes radio-télévisées. Elles imputent la pauvreté, la rupture sociétale, la violence urbaine, l’usage de la drogue, les abus domestiques et le crime à la pathologie des familles pauvres et noires — sans en connaître aucune. Elles prétendent que les familles pauvres et noires se désintègrent à cause de quelque défaut inhérent — vous pouvez alors lire entre les lignes que les blancs sont supérieurs aux noirs — un défaut que ces familles pauvres doivent réparer.

Si vous colportez ces bêtises racistes et simplistes, on vous donnera une colonne dans le New York Times. Faire de la lèche aux riches familles blanches rapporte toujours. Si vous êtes noir et que vous tenez ce genre de discours, les blancs riches déborderont de joie. Ils feront tout leur possible pour vous offrir une tribune. Vous pourrez alors devenir président, ou juge à la cour suprême. Vous obtiendrez peut-être une émission de télévision, ou un poste dans une université. Vous obtiendrez de l’argent pour votre fondation. Vous pourrez publier des livres sur le développement personnel. Vos films seront financés. Vous pourriez même être embauché pour diriger une compagnie.

Les familles riches et blanches, et leurs lèche-bottes l’affirment, ont essayé d’aider. Les familles riches et blanches ont donné aux pauvres de nombreuses ressources et programmes gouvernementaux afin de les sortir de la pauvreté. Ils font preuve d’une charité généreuse. Mais les noirs, disent-ils, ainsi que les autres personnes de couleur, sont tenus en échec par des attitudes et comportements autodestructeurs. Les programmes gouvernementaux sont, par conséquent, gâchés par ces personnes irresponsables. Les familles pauvres, nous disent ces lèche-bottes, ne seront sauvées que lorsqu’elles se sauveront elles-mêmes. Nous voulons aider, disent les blancs riches, mais les personnes noires et pauvres doivent d’abord se retrousser les manches, rester à l’école, s’instruire, trouver un travail, dire non à la drogue et respecter l’autorité. Dans le cas contraire, elles méritent ce qui leur arrive. Et ce qu’obtient la famille noire moyenne en termes économiques, c’est cinq cents pour chaque dollar que possède la famille blanche moyenne.

En intégrant à 10 ans un internat en Nouvelle-Angleterre, en tant que boursier, j’ai été contraint à étudier la pathologie des riches familles blanches. Ce n’est pas une expérience que je recommanderais. Des années plus tard, j’ai choisi d’emménager dans le quartier de Roxbury à Boston. J’étais alors étudiant séminariste. Je vivais juste en face de l’une des plus pauvres cités de la ville, et je me suis occupé d’une petite église dans le centre-ville pendant presque trois ans. J’éprouvais déjà un profond dégoût pour les familles riches et blanches, et cela a considérablement augmenté lorsque j’ai vu ce qu’ils faisaient aux dépossédés. Après mon enfance et les expériences que j’ai vécues à Roxbury, je suis parvenu à la conclusion que les blancs riches étaient des sociopathes.

La misère et l’effondrement de la vie de famille et communautaire à Roxbury ne sont pas causées par une pathologie inhérente à la famille noire. Les riches qui traitaient les pauvres comme des déchets humains étaient la cause des problèmes. Les couches de racisme institutionnalisé — les tribunaux, les écoles, la police, les officiers de probation, les banques, l’accès facilité à la drogue, le chômage et le sous-emploi endémiques, l’effondrement des infrastructures et le système carcéral — servaient à s’assurer que les pauvres restent pauvres. La consommation de drogue, le crime et les familles en désintégration sont le résultat de la pauvreté, pas de l’ethnie. Les blancs pauvres adoptent les mêmes comportements. Retirez l’opportunité, inspirez le désespoir et la détresse, et voilà ce que vous obtenez. Mais c’est quelque chose que les riches familles blanches ne veulent pas que les gens sachent. Si cela se savait, les riches devraient alors en endosser la responsabilité.

Michael Kraus, Paul Piff et Dacher Keltner, des chercheurs en sciences sociales de l’université de Californie, ont entrepris des recherches qui les ont amenés à conclure que les pauvres avaient plus d’empathie que les riches. Les pauvres, expliquent-ils, n’ont pas la capacité de dominer leur environnement. Ils doivent construire des relations avec les autres pour survivre. Il faut pour cela qu’ils soient capables de lire les émotions de ceux qui les entourent, et d’y répondre. Qu’ils veillent les uns sur les autres. Et cela les rend plus empathiques. Les riches, qui peuvent contrôler leur environnement, n’ont pas besoin de se soucier des inquiétudes ou des émotions des autres. Ils sont aux commandes. Leurs désirs sont des ordres. Et plus ils passent de temps au centre de leur propre univers, plus ils deviennent insensibles, cruels, et impitoyables.

La famille riche et blanche possède une aptitude au crime inégalée. Les membres des familles riches et blanches mènent des corporations droit dans le mur (pensez à Lehman Brothers), escroquent les actionnaires et les investisseurs, vendent des prêts hypothécaires toxiques camouflés en investissements en or à des fonds de pension, des communautés et des écoles, et enfin pillent la trésorerie des États-Unis une fois que tout implose. Ils dérobent des centaines de millions de dollars à Wall Street à travers la fraude et le vol, paient peu ou pas de taxes, ne finissent presque jamais en prison, écrivent les lois et la législation qui légalisent leurs crimes, puis on leur propose des postes d’administrateurs dans les universités les plus prestigieuses, et dans les conseils d’administration. Ils mettent en place des fondations et sont adulés en tant que philanthropes. Et lorsqu’ils ont des ennuis judiciaires, ils ont des avocats hors de prix et des connexions au sein de l’élite politique qui leur permettent de s’en tirer.

Mais il faut bien le reconnaître, les familles riches et blanches volent avec bien plus de finesse que quiconque. Si vous êtes un adolescent noir et pauvre et que vous sortez en courant d’un magasin CVS avec quelques bouteilles de shampooing dérobées, vous êtes susceptible de vous faire tirer dessus dans le dos ou envoyer en prison pour des années. S’il y avait des Olympiades pour le crime, les familles riches et blanches rafleraient toutes les médailles; les noirs s’estimeraient heureux de faire plus d’un kilomètre lors du premier éliminatoire. Je ne sais même pas pourquoi les noirs tentent de rivaliser dans ce domaine. Ils sont, en comparaison, des calamités absolues en tant que criminels. Les monarques du crime sont des blancs riches, qui se vautrent dans une richesse qu’ils ont volée, tout en emprisonnant un pourcentage important de personnes pauvres et de couleur.

Les familles riches et blanches sont aussi les assassins les plus efficaces de la planète. C’est le cas depuis cinq siècles, depuis la conquête des Amériques et le génocide des amérindiens, et cela se prolonge aujourd’hui à travers les guerres au Moyen-Orient. Les familles riches et blanches ne tuent pas en personne. Jamais elles ne risqueraient leurs vies dans les rues de la ville ou en Irak. Elles engagent des gens, souvent pauvres, qui tuent pour elles. Les familles riches et blanches lorgnaient sur le pétrole de l’Irak, et, en agitant les drapeaux et en scandant des slogans patriotiques, sont parvenues à faire en sorte que de nombreux enfants pauvres s’engagent dans l’armée, et s’emparent des puits de pétrole pour elles. Les blancs riches souhaitaient des guerres interminables pour les bénéfices de leurs industries d’armement, et les ont obtenues au nom de la guerre contre le terrorisme. Les blancs riches souhaitaient utiliser la force létale contre les pauvres en toute impunité, et les arrêter, en remplissant les prisons états-uniennes avec 25 % de la population carcérale du monde, et ont alors mis en place pour cela un système de législation sur les drogues et de départements de police militarisés.

La beauté de faire en sorte que d’autres tuent pour vous, vous permet d’avoir l’air « raisonnable » et « gentil ». Vous pouvez alors reprocher aux pauvres et aux musulmans d’être de furieux fanatiques. Vous pouvez alors diffuser un message de tolérance avec un sourire d’ange — c’est-à-dire tolérer les crimes et la violence des blancs riches. Comparez une fusillade à Watts avec le bombardement intensif du Vietnam. Comparez un meurtre de gang à Chicago avec les meurtres quotidiens de personnes de couleur par la police militarisée. Personne ne multiplie les cadavres aussi bien que les blancs riches. 1 million de morts rien qu’en Irak. Les riches et puissants tuent un nombre ahurissant de gens et ne finissent jamais en prison. Ils peuvent se retirer dans un ranch à Crawford, au Texas, et peindre des portraits amateurs des leaders du monde, copiés depuis des recherches sur Google image.

Aucune décadence ne rivalise avec celle des blancs riches. J’ai connu un milliardaire à la retraite qui passait son temps sur un yacht à fumer du cannabis et à se faire servir par un défilé de prostituées de luxe. Les enfants des familles riches et blanches — entourés de domestiques et choyés dans des écoles privées, n’ayant jamais à prendre l’avion avec des compagnies commerciales, ou à emprunter les transports en commun — développent une lassitude, parfois accompagnée de toxicomanie, qui les pousse souvent à se laisser aller à l’oisiveté, devenant ainsi des parasites sociaux. Les mères n’ont jamais à être des mères. Les pères n’ont jamais à être des pères. Les domestiques endossent les responsabilités parentales. Les riches vivent cloisonnés dans des petits royaumes, gardés par leurs propres services de sécurité privée, et où le monde réel ne vient jamais faire intrusion. Ce sont des philistins culturels préoccupés par l’acquisition de plus de richesses et de plus de possessions. « Le succès matériel », comme l’écrit C. Wright Mills, « est leur seule base d’autorité ». Ils se fondent dans le monde de la célébrité. Et les organes des médias de masse, qu’ils contrôlent, les transforment en idoles à aduler exclusivement pour leur richesse. Des spécialistes en relations publiques sont chargés de gérer leur image. Des équipes d’avocats harcèlent et réduisent au silence ceux qui les critiquent. Leurs acolytes affirment (confirment) leur sagacité. Ils commencent rapidement à croire en leur propre fiction.

Daniel Patrick Moynihan a écrit en 1965 ce que l’on appelle le rapport Moynihan (“The Negro Family: The Case for National Action »« la famille nègre : pour une action nationale »). Le rapport conclut « qu’au cœur de la détérioration de la fabrique de la société nègre, on retrouve la détérioration de la famille nègre ». Les opprimés étaient à blâmer pour leur propre oppression. Les programmes sociaux seuls ne pouvaient sauver les pauvres. Ce rapport est un exemple classique du modèle économique néolibéral reconditionné en idéologie.

Les pathologies des riches vont bientôt nous précipiter du haut d’une falaise économique et écologique. Et pendant notre chute, les riches, manquant d’empathie et de compréhension, déterminés à garder leur privilège et leur richesse, utiliseront leur garde prétorienne, leurs médias de masse, leur pouvoir économique, leurs marionnettes politiques et leur système de sécurité et de surveillance pour maintenir notre soumission. « Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait », a écrit Honoré de Balzac, dans son roman “Le Père Goriot”.

Les riches ont entrepris un coup d’état qui a transformé les trois branches du gouvernement des États-Unis et la quasi-totalité des institutions, y compris les médias de masse, en filiales entièrement possédées par l’État-entreprise. Ce coup d’état a donné aux riches la licence et le pouvoir d’amasser des quantités inimaginables de richesse à nos dépens. Il permet aux riches d’infliger une extrême pauvreté à un cercle croissant de population. La pauvreté est le pire des crimes — comme George Bernard Shaw l’a écrit, « tous les autres crimes sont des vertus en comparaison ». Et la capacité d’une élite au pouvoir vorace de laisser mourir de faim des enfants, de faire perdre dignité et estime de soi à des hommes et des femmes sans emploi, d’abandonner les villes à la misère et à la décadence, de jeter dans les rues les malades mentaux et les sans-abri, de sabrer les maigres services qui offraient de l’espoir et du secours à ceux qui souffrent, d’enfermer dans des cellules des centaines de milliers de pauvres gens pour des années, de mener des guerres interminables, d’écraser les étudiants sous une terrible dette, d’utiliser le terrorisme d’État et d’éteindre l’espoir des plus démunis, expose nos riches oligarques comme la force la plus dangereuse et la plus destructrice des États-Unis.

Chris Hedges

Traduction: Nicolas Casaux

Article original publié en anglais sur le site de truthdig.com, le 17 mai 2015.

Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com.

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