★ Je ne veux pas gagner ma vie, je l’ai

Publié le par Socialisme libertaire

★ Je ne veux pas gagner ma vie, je l’ai

Toute l’illusion de la société actuelle réside dans le travestissement de l’esclavage en liberté. Ce mensonge est le fondement du “droit”, ce contrat social mythique qui prétend que des institutions extérieures et contraires à notre contact réel et direct sur le monde nous garantiraient (en dépit de l’incohérence intrinsèque de l’énoncé) ce contact même, c’est-à-dire la possibilité de décider, de prendre et de faire, de nous joindre ou non aux initiatives de nos congénères. Mais l’esclave isolé, placé dans le désert où on l’y retient prisonnier, est-il libre de refuser de boire l’eau que le maître lui tend ? L’obéissance que ce dernier lui réclame en retour relève-t-elle de la libre contractualisation ?

Pour survivre matériellement et socialement, nous sommes partout et tout le temps placés en situation d’obéir, de domestiquer les mouvements de nos corps, de nos émotions et de nos esprits, dans la finalité de les conformer, de les concéder, de les vendre, de les faire se scléroser et mourir, pour produire des cadavres en échange desquels nous pourrons acheter d’autres cadavres. Comment pourrions-nous faire autrement ? Nous sommes interdits de disposer vraiment des moyens, des espaces et du temps pour vivre pleinement. Ils nous ont été historiquement confisqués et le sont encore, sous la menace des gouvernants armés et les sermons de leurs missionnaires. Ils ont pris les calendriers, les champs, les prés, les forêts, les bêtes, les espaces communs, et avec eux nos peaux, nos perceptions, nos ventres, nos sexes, nos corps, et ainsi nos désirs, nos âmes et nos rêves. Et avec eux, nos liens au monde et aux autres êtres. Ils les ont pris et les ont défigurés, à l’image de leurs idéaux hideux.

Ils nous ont réduit à l’état d’esclaves morts-vivants, devant non seulement payer le tribut de la survie, mais aussi acquiescer à la misère affective et morale de la soumission, de l’abstinence, de la discipline, de la souffrance. Ils nous ont sommés de les cultiver, et de les reproduire sur nos frères, nos sœurs et nos enfants. Et pourtant, nous le dissimulons à nos consciences. Nous nous le cachons parce que nous avons honte d’admettre ce qui nous est infligé. Honte parce que nous nous en croyons responsables, parce que nous n’avons pas le courage de secouer nos propres chaînes, parce que nous ne connaissons plus rien d’autre que cette misère si proche du néant. Au point que nous n’envisageons plus la délivrance qu’en en finissant avec la vie elle-même. Nous ne sommes maintenus en vie que pour accroître le pouvoir dérisoire de généraux aussi anesthésiés que nous, insatiables conquérants du vivant, de l’espace et du temps, eux-mêmes esclaves de leur discipline mortifère.

L’esclavage salarial ne diffère de l’esclavage antique que par l’injonction qui nous est faite de mentir à tout le monde et de nous mentir à nous-mêmes, de jouer des rôles exécrables. De nous vendre et de payer les autres. D’acter, de signifier à chaque pacte léonin de nos vies-marchandises, que nous adhérons, par-dessus le marché, à notre avilissement. Et nous ne disposons de libertés, de droits, d’espaces dits publics, de temps et d’expression dits libres, que pour nous divertir, c’est-à-dire nous détourner de l’évidence insupportable de cette oppression permanente et généralisée que nous suivons au pas de l’oie et du mouton. Toute initiative révolutionnaire, c’est-à-dire toute action brisant le cadre de ce joug, est étroitement surveillée, condamnée, réprimée.

Comment nous donner les moyens de vivre ? En rompant l’isolement sans reproduire une armée. En déniant toute légitimité aux tabous modernes qui auréolent la domination sociale, sans pour autant en reproduire d’autres, en dispersant aux quatre vents les balivernes de la loi, de la démocratie, du droit, de l’uniforme, du devoir, de la fonction, de la propriété privée, du prix, du mérite, de l’efficacité, de l’économie. En crevant tous ces écrans, ces voiles qui nous maintiennent dans le spectacle d’une vie acceptable, mais non vécue et invivable, sans pour autant nous voiler la face.

Mission impossible ? Certes, on n’arrête pas de nous le répéter, en même temps qu’on nous dit que nos prétendus droits s’accompagnent de devoirs. Mais la mission n’est pas seulement impossible, elle est aussi indésirable : nous ne voulons plus ni mission, ni missionnaire. Mission impossible, démission possible !

On ne doit pas se décourager parce que l'utopie ne se réalise pas.

Vincent van Gogh

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