★ Catholicisme zombie ou nationalisme local

Publié le par Socialisme libertaire

★ Catholicisme zombie ou nationalisme local

Dans Le Mystère français (La République des idées/La Découverte, 2013), Hervé Le Bras et Emmanuel Todd ont proposé le concept de « catholicisme zombie » pour expliquer la persistance d'une forte hétérogénéité entre la France du Nord, du grand bassin parisien et de la façade méditerranéenne qui ont été déchristianisées dès le milieu du XVIIIe siècle et celle de l'Ouest et du sud-est du Massif central, le Pays basque, la région Rhône-Alpes, la Franche-Comté, la Lorraine et l'Alsace qui ont conservé une forte pratique catholique jusqu'au début des trente glorieuses. Aujourd'hui dans ces régions, les églises sont également vides et, en France, les « messalisants » sont une espèce en voie de disparition : seulement 5 % de la population déclare se rendre tous les dimanches à la messe (évidemment cette moyenne cache des disparités régionales). Pour autant, les populations continuent de se comporter différemment selon les régions dans la mesure où le catholicisme aurait imprégné valeurs et conduites. C'est ce phénomène que les deux chercheurs de l'Ined nomment le « catholicisme zombie ».

Avec Jérôme Fourquet de l'Ifop, Hervé Le Bras a publié, en 2014, La Religion dévoilée : nouvelle géographie du catholicisme (Fondation Jean-Jaurès, Collection Les Essais). Dans cet essai, l'analyse débutée avec Emmanuel Todd est poursuivie et la notion de « catholicisme zombie » est reprise pour expliquer les différences de pratiques électorales : « Dans les zones où le catholicisme jouait un rôle modeste et où il a moins régressé qu'ailleurs, le développement du Front national a mordu sur l'électorat de gauche. C'est le cas dans le Bassin parisien, le Roussillon et la Provence, où Hollande fait nettement moins bien que Mitterrand. (p. 106) [...] À l'inverse, dans le Grand Ouest, à l'ouest des Pyrénées et dans un large sud-est du Massif central, où le Front national rassemble peu de suffrages et où la pratique religieuse historiquement forte a beaucoup diminué, la gauche gagne beaucoup de terrain. Sa progression est plus faible dans les régions déchristianisées de longue date : une partie de l'Aquitaine, de Poitou-Charentes, de la Région Centre ainsi que le Limousin. » (p. 107).

Ces auteurs pointent une corrélation entre la persistance d'un lointain catholicisme et un vote Front national en retrait. Même si corrélation n'a jamais signifié causalité (glissement que se gardent bien d'opérer les chercheurs de l'Ined), on constate, en effet, une plus grande résistance à la progression du vote FN dans les régions dites du « catholicisme zombie ». Mais on ne saurait en rester là et l'analyse doit être complétée, notamment, en évoquant l'existence de nationalismes concurrents à celui du FN qui proposent des réponses spécifiques et locales à la crise identitaire.

Dans les régions anciennement catholiques, un fort sentiment d'appartenance régionale persiste. Ce sentiment s'est construit contre le centralisme mis en place par la République ; principalement autour de deux axes : la résistance à la conscription et le refus du serment à la constitution exigé des clercs après l'élaboration par l'Assemblée constituante en 190 de la Constitution civile du clergé. La carte des « Non-jureurs » correspond à celle du « catholicisme zombie ». D'où également la méfiance traditionnelle des Jacobins à l'égard des cultures régionales toujours perçues comme ennemies de la République. Le discours de Sieyès à la Convention de 1791 est bien connu : « La réaction parle allemand, l'obscurantisme parle bas-breton, l'ignorance parle provençal », mais l'abbé ne faisait que constater la réalité du moment.

Comme toute appartenance à une entité collective, le régionalisme peut être très largement imaginaire. Il existe des phénomènes de conversion à la cause bretonne ou basque hors de tout héritage familial : Mutiko a remplacé Txomin à la tête de l'appareil militaire de l'ETA et l'a entraîné vers un terrorisme encore plus aveugle ; il ne parlait pas basque ! Imaginaire, reconstruit ou hérité, l'enracinement régional permet de se situer dans un monde en perte de repères. Si nous suivons le philosophe Bernard Stiegler lorsqu'il écrit : « Les gens qui perdent le sentiment d'exister votent Front national » (entretien avec Nolwenn Le Blevennec, Rue89, 27 juin 2014), cette forme d'enracinement participe certainement du sentiment d'exister. Et peut aller jusqu'à refuser de faire des études supérieures pour ne pas quitter « le pays ». Mardi 30 septembre 2014, Sud-Ouest titrait : « Les Basques boudent l'enseignement supérieur », et poursuivait par : « Les Basques font partie des meilleurs bacheliers français, mais ils sont sous la moyenne nationale lorsqu'il est question de poursuivre leurs études dans l'enseignement supérieur. » (p. 11.) Notons que pour des commodités d'expression, tous les bacheliers ayant fréquenté un établissement situé au Pays Basque sont forcément Basques comme tous les rugbymen de l'Usap sont des Catalans ! Les usages des journalistes renforcent ces identités reconstruites. D'où bien sûr la revendication d'une université de plein exercice afin que les bacheliers « basques » n'aient pas à affronter l'éprouvante confrontation avec l'étranger.

Quoi qu'il en soit, le régionalisme revendiqué permettrait de résister aux sirènes du FN. Et cela d'autant qu'il se concrétise par la constitution d'une offre politique spécifique autour d'un programme nationaliste. En Bretagne comme en Alsace, cette offre a fait long feu. Le FLB n'est plus qu'un lointain souvenir et il y a bien longtemps que Gilles Servat n'appelle plus à « faire la guerre aux Francs ». Alsace d'abord ne réussit pas à constituer une alternative politique crédible ; dans la mesure où son discours et son programme présentent trop de similitude avec le FN, les électeurs préfèrent l'original à la copie. Dans ces deux régions, on constate une progression du FN qui confirme son ancrage notamment dans les zones rurales. En 2014, 502 communes bretonnes (sur 1 270 soit 40 %) ont placé le Front national en tête. Et elles sont 206 où le parti de Marine Le Pen a obtenu plus de 25 %. Le mouvement des Bonnets rouges tente bien de récupérer la colère de cette périphérie contre « le centre arrogant et éloigné des préoccupations régionales », mais à l'instar de Alsace d'abord, son poujadisme aura bien du mal à se démarquer du FN.

En revanche au Pays basque, le nationalisme bénéficie pleinement de la dynamique transfrontalière. De l'autre côté, au sud, (le politiquement correct interdit de nommer l'Espagne), existe un mouvement politique ancien, puissant et enraciné. Le mouvement basque a été lié dès sa conception même au catholicisme le plus conservateur avec ses composantes antilibérales (au sens du XIXe siècle et du Syllabus de Pie IX) et bien sûr anti-socialistes. Créé en Espagne en 1895, le parti nationaliste basque préfère se dire abertzale (patriote) pour se distinguer des nationalistes castillans puis, plus tard, du franquisme. Pour autant, son nom en basque « Euzko Alderdi Jeltzalea » signifie littéralement « parti basque des partisans du JEL » (JEL étant un acronyme de Jaungoikoa Eta Lege zaharrak soit en français : « Dieu et les lois traditionnelles »). Chez Sabino Arana, le fondateur du nationalisme basque, outre le recours à l'ultracatholicisme et à l'affirmation de la spécificité fondatrice de la race basque (en cette fin du XIXe siècle, la version germanique et racialiste de la Nation domine), on trouve des écrits nettement xénophobes contre les maketos, ces émigrés de l'intérieur venus du sud de la péninsule pour trouver du travail dans les usines du Pays-Basque. Lire à ce propos les pages éclairantes que César M. Lorenzo consacre à l'enfance de son père à Bilbao au début du XXe siècle (dans son livre, à bien des titres très instructif, Horacio Prieto, mon Père, Editions Libertaires, 2012). Au Pays basque espagnol où on préfère s'inventer une appartenance au monde celte, les Andalous continuent d'être stigmatisés car toujours soupçonnés d'être des Marranes voire pire des Arabes.

Adossée aux Pyrénées, l'offre politique nationaliste du nord, non seulement, continue d'exister mais progresse. Notamment en raison de la collaboration de presque tous les élus locaux qui cherchent à rallier le vote nationaliste quelle que soit leur affiliation politique : sur les 158 maires du Pays basque, plus de 100 sont favorables à une collectivité territoriale basque et même le FN est favorable à l'enseignement de l'euskara (la langue basque). Cet unanimisme politique renforce la légitimité du discours identitaire qui s'exprime principalement à travers la défense de la langue et la revendication d'un département basque : deux lignes de masse que les nationalistes ont mises en place avec succès et qui servent leur stratégie à long terme. Deux lignes entrecroisées dialectiquement : définir un territoire à l'intérieur duquel la langue basque jouirait d'un statut reconnu et privilégié puis doter ce territoire d'institutions particulières qui seraient en capacité de tisser des liens avec la puissante Communauté autonome basque. Dès 1963, la revendication du département basque figurait au programme d'Enbata et de sa charte d'Itxassou qui marque la naissance du nationalisme en France et dans laquelle le peuple basque est défini par la naissance, la terre, la langue et la race (nous ne sommes plus en 1895 mais en 1963 et l'utilisation de artefact « race » ne pose toujours pas problème).

Dans les ikastolas (écoles privées où l'enseignement est pratiqué en basque) mais aussi dans tous les cours de langue basque (y compris dans le service public), le nationalisme fait partie du programme. Et dans les cours pour adultes, ceux qui refusent d'épouser le discours abertzale sont très souvent ostracisés. Même les villes, qui n'ont entretenu avec le basque qu'un très lointain rapport, mettent en place des politiques en faveur de l'euskara dans les écoles primaires parfois contre la demande majoritaire des parents pour l'enseignement précoce de l'anglais ou de l'espagnol... À Biarritz, Max Brisson, adjoint UMP en charge du dossier, est passé en force contre la majorité des parents d'élèves pour imposer le basque à l'école Larochefoucauld : 8 parents favorables sur 45 dans un premier temps, puis après une session informative de rattrapage sur la réalité de l'enseignement, 2 seulement restent favorables (Cf. Sud-Ouest du 24 mai 2011). Max Brisson n'a pas été élu maire en 2014 mais Biarritz-Magazine (le journal de la mairie) peut titrer : « Enseignement bilingue : une offre plébiscitée » (avril 2015, n° 248, p. 18). C'est la version biarrote du référendum sur le traité constitutionnel européen ! Comme chaque langue participe à la richesse du patrimoine commun de l'humanité, on ne peut que se réjouir de l'augmentation du nombre de locuteurs de basque. Malheureusement, force est de constater que la contamination nationaliste transforme la langue en marqueur identitaire. La démarche ne consiste pas à aller vers l'autre mais à s'en distinguer pour, finalement, l'exclure : « Si tu ne parles pas basque, tu n'es pas d'ici. » Renforcée par les politiques publiques mises en place pour la séduire, cette offre politique réduit d'autant le champ d'extension du FN et les abertzales s'en félicitent : « Ici, le mouvement basque, au sens large (festivals musicaux, la chambre d'Agriculture EHLG, les bars militants, la lutte contre la spéculation foncière ou la mobilisation contre la LGV...) a été capable de capter une jeunesse désireuse d'action et de radicalité. » (Jean-Sébastien Mora, Enbata, 30 mars 2015.) Malgré une rhétorique opportunément progressiste (en France, les abertzales sont dits de gauche mais n'ont pas hésité en 2014 à faire chuter un adversaire du département basque comme Jean Espilondo, maire PS d'Anglet ou, en se maintenant au second tour, à faire élire à Bayonne un maire de droite héritier du système Grenet), le cœur du mouvement reste le nationalisme le plus traditionnel.

Loin des micros et des caméras, lorsque les militants parlent librement, le discours nationaliste apparaît clairement à travers revendications et prises de position : « la lutte contre la spéculation foncière » se traduit par « l'interdiction de vendre des propriétés à des étrangers », « vivre et travailler au pays » par la « préférence nationale à l'embauche », « la défense de la culture et de l'identité basques » par « ici on n'a rien contre les étrangers dans la mesure où ils nous respectent »... Dans les débats sur la création d'un département, il m'a été opposé la nécessité d'un « département ethnique pour défendre l'identité basque » et, à ma question sur le statut des non-basques dans cette future entité, sans hésitation, la réponse a été : « Celui des Allemands à Tenerife. » Sans évoquer la détestation convenue et affichée du flamenco et/ou de la corrida en tant que signes de l'hispanité.

Pour conclure, je laisserai la parole à Fernando Savater, un Basque philosophe qui a dû vivre sous protection policière suite à une fatwa nationaliste : « La culture de la différence conduit à la barbarie » et « Affirmer que la grande richesse des êtres humains est leur diversité est un mensonge. Leur richesse est dans leur ressemblance. » Une position humaniste déni des replis identitaires qui lui a valu la vindicte nationaliste car intrinsèquement, tout nationalisme est avant tout un antihumanisme, une négation revendiquée et assumée de l'unité du genre humain.

Mato-Topé

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