★ Les anarchistes et la critique de l’État

Publié le par Socialisme libertaire

★ Les anarchistes et la critique de l’État

La critique de l’État est considérée bien souvent comme le principal trait permettant de définir l’anarchisme. Certains en arrivent ainsi à ne plus le distinguer de l’ultra-libéralisme au point de fondre les deux dans la notion d’anarcho-capitalisme. Pourtant, ce serait là une erreur…

La notion d’anarchiste est utilisée en particulier sous la Révolution française comme une insulte. C’est en partie par bravade que Proudhon dénomme la forme d’organisation sociale qu’il défend « anarchie ». Le principe d’autorité et la forme gouvernementale prennent leurs modèles, selon lui, dans la famille patriarcale. L’État est en particulier critiqué par Proudhon en tant qu’il occupe vis-à-vis de la société une place transcendante analogue à celle de Dieu par rapport à la communauté des fidèles [1].

La résorption du politique dans l’économique

La lutte contre l’État est donc un combat contre l’absolu dont l’absolutisme royal n’était qu’une des manifestations. L’État n’est pas une simple superstructure politique, qui trouve sa base économique dans le système capitaliste, il implique ses propres rapports de domination et d’exploitation économique. La manière dont l’impôt est récolté et utilisé dans le cadre étatique en constitue pour Proudhon une illustration.

C’est en particulier dans Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1851) qu’il en produit une première théorisation politique. La révolution de 1848 en instaurant le suffrage universel a effectué une révolution politique, mais non une révolution sociale.

Proudhon, qui s’est rendu célèbre par sa critique de la propriété, est néanmoins méfiant vis-à-vis du communisme qui lui semble pouvoir être compatible avec une forme d’organisation autoritaire : il a en tête en particulier l’exemple historique des missions jésuites au Paraguay. Il a également à l’esprit un autre contre-modèle autoritaire, c’est celui de la Terreur durant la Révolution française. Il voit dans Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau la théorisation politique qui a servi de modèle aux montagnards. Il reproche en outre à ce dernier d’avoir exclu la question sociale de sa théorie politique.

Dans Idée générale, Proudhon effectue une critique de tous les régimes politiques qui ont été tentés : ni le suffrage universel, ni même le mandat impératif, ne trouvent grâce à ses yeux. Il s’agit de faire disparaître l’État qui est nécessairement une institution liberticide et de résorber le politique dans l’économique. Ce qui lui semble seul permettre de garantir les libertés de chacun, c’est le contrat. Mais non pas un contrat conclu comme pour Rousseau une fois pour toute. Il s’agit au contraire que pour toutes les activités économiques et sociales, les individus contractent les uns avec les autres. Proudhon espère ainsi de cette manière, dans un même mouvement, régler à la fois le problème de la tyrannie politique et la question sociale.

Le fédéralisme et le mutualisme

Néanmoins, en 1863, dans Du Principe fédératif, Proudhon revient sur cette question et produit une autre théorisation de l’organisation politique. En effet, il lui est apparu que le contractualisme généralisé, qu’il prônait auparavant, n’est en définitive guère différent de celui des partisans de la liberté économique.

Il s’agit alors non plus de résorber le politique dans l’économique, mais de proposer une forme d’organisation politique qui soit alternative à l’État. Celui-ci se caractérise par sa forme centralisée, hiérarchisée et organisée du haut vers le bas.

De nouveau, Proudhon s’appuie sur le contractualisme dans une version qui se veut alternative à la théorie de Jean-Jacques Rousseau. Au contrat unique que suppose le jacobinisme, Proudhon oppose une multiplicité de contrats. Mais cette fois, la liberté et l’autonomie que garantie le contrat est équilibré par la solidarité que suppose la fédération.

Néanmoins, la forme de fédéralisme que propose Proudhon se distingue de celles que nous connaissons. En termes juridiques, il s’agit d’une confédération c’est-à-dire d’une organisation dans laquelle l’échelon local a toujours plus de pouvoir que l’échelon supérieur. Mais l’élaboration proposée par Proudhon n’est pas achevée. En effet, le fédéralisme constitue une tentative de trouver un équilibre entre autonomie et solidarité, mais uniquement au niveau politique.

Dans un des ses derniers ouvrages, De la capacité politique des classes ouvrières, Proudhon fait du mutualisme le pendant économique du fédéralisme politique. Le mutualisme garantie sur le plan économique à la fois l’autonomie des unités de production et la solidarité entre les travailleurs.

Les élaborations anti-étatistes de Proudhon, qui s’inspirent elles-mêmes des pratiques du monde ouvrier en particulier en ce qui concerne le mutualisme, sont une référence pour un certain nombre d’acteurs militants du mouvement ouvrier : pour le courant mutuelliste de la Première Internationale, pour les collectivistes dont Bakounine est l’une des principales figures, pour le mouvement anarchiste dont on peut situer la naissance en tant que tel lors du congrès de Saint-Imier en 1872, pour les syndicalistes tels que Pelloutier et plus généralement les syndicalistes révolutionnaires.

L’ensemble de ces courants reprennent de Proudhon l’importance de s’organiser sous une forme fédéraliste dans laquelle l’autonomie des groupes de base et leur pouvoir de décision est garanti.

Critique de la division verticale du travail

Il existe une autre dimension de la critique proudhonienne qui a eu une influence sur celle de l’État par les anarchistes, mais que Proudhon ne développe pas néanmoins dans le cadre de ce sujet : c’est la question de la division du travail entre tâches de conceptions et d’exécutions. En effet, Proudhon effectue une critique de l’introduction des machines dans le procès de production car celles-ci conduisent à réduire l’ouvrier du statut d’artisan à celui d’un simple outil inintelligent.

Cette thématique prend un écho particulier dans l’entre deux-guerres, comme le souligne Simone Weil, philosophe et militante syndicaliste révolutionnaire. Dans un texte de 1933, elle met en avant l’importance que prennent, aussi bien dans la production capitaliste que dans l’organisation étatique, les rapports technocratiques.

Le système capitaliste ne se caractérise pas seulement par l’oppression de ceux qui détiennent les moyens de production, mais également par une division entre ceux qui dirigent la machine et ceux qui sont à son service. De même, l’État, que ce soit dans les sociétés capitalistes, en URSS ou dans les régimes totalitaires, se distingue par une domination bureaucratique exercée par ceux qui sont chargés des fonctions de coordination.

Cette thématique est reprise, dès l’après-guerre, et en particulier durant les années 1970, par un certain nombre de militants anarchistes ou anarcho-syndicalistes, tels que Louis Mercier-Vega à travers la critique de la techno-bureaucratie.

Irène (AL Paris Nord-Est)

[1] Pour le reprise de ce thème chez Bakounine, voir : « Royaume céleste et appareil d’État » dans Alternative libertaire de l’été 2011.

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