★ Luttons contre toutes les religions

Publié le par Socialisme libertaire

★ Luttons contre toutes les religions

Une nécessaire critique des religions et de la politique
Une des principales dimensions de la critique anarchiste de l'État chez Proudhon et Bakounine porte sur la sa dimension théologique. L'anarchie s'oppose à tout absolu, qu'il soit métaphysique ou politique. En effet, l'absolutisme théocratique se situe dans toutes les constructions qui attribuent un pouvoir absolu, y compris au peuple, pouvoir comparable à ce que d'aucuns nomment la volonté divine.
Ainsi, nous pouvons dégager une homologie entre l'organisation du pouvoir religieux, celle du pouvoir patriarcal et celle du pouvoir de l'État. Il s'agit dans les trois cas d'une soumission à une volonté et à ses représentants : à la volonté de Dieu par l'intermédiaire de ses représentants, les prêtres ; à la volonté du père dont le pouvoir est jugé naturel, à la volonté de Dieu par l'intermédiaire du monarque absolu ou à celle du peuple par la volonté de ses représentants...
L'État génère son propre système de domination, qui ne se réduit pas à la domination capitaliste. Il existe un rapport social de domination propre à l'État, qui oppose les gouvernés et les gouvernants. Le fédéralisme apparaît comme unique moyen de dissoudre la souveraineté et d'assurer une abolition du pouvoir, empêchant toute tentation absolutiste.
Ce qui en découle, c'est que toutes les définitions de l'anarchisme se retrouvent peu ou prou autour d'un même corpus de principes et de valeurs, et en premier lieu : l'anti-autoritarisme.
Beaucoup des révolutionnaires de la seconde moitié du XIXe siècle furent conduits à théoriser un communisme antiautoritaire : l'anarchisme. Ils et elles développèrent dans le même temps une action politique, une praxis révolutionnaire, une méthodologie de lutte, un comportement social et culturel, une éthique, une relation à l'autre... Enfin, ils et elles déployèrent un morceau de chiffon noir pour en faire le drapeau de la révolte, de la rébellion, de la révolution...
La devise « Ni dieu ni maître », même si elle ne fut pas d'origine anarchiste 1, est d'une concision saisissante pour définir l'anarchisme et l'ériger au rang d'un humanisme achevé. Ainsi, rien ne peut, au nom d'une quelconque autorité, révélée, déléguée, usurpée, instituée, être au dessus de l'humain et, plus précisément, de tous les humains.
Si l'anarchisme est de cœur, il est aussi de raison. Il ne peut en effet se satisfaire d'aucune superstition, d'aucune révélation, d'aucun fatalisme, d'aucune prédestination, d'aucun mensonge et, à l'instar des sciences, il se doit, chaque jour, de soumettre sa théorie, ses hypothèses, ses analyses au doute du questionnement, à la rigueur méthodique de la vérification, de la démonstration...
La «spiritualité» religieuse, celle qui se fonde sur des croyances, des dogmes et affirmations non discutables est une spiritualité dégagée de toute matérialité, qui nous éloigne définitivement de la pensée anarchiste. Nous n'avons plus affaire à des « humains libres », mais à un troupeau enrégimenté !
La révolution anarchiste se devra de tuer l'idée même de Dieu en même temps qu'elle abattra l'État.
Bakounine considère que Dieu, en tant qu'invention humaine, peut être un obstacle à l'achèvement de l'humanité, et que, dans ce cas, il conviendra de le supprimer non par la force, comme on supprime un ennemi en le tuant, mais par l'éducation, la propagande par l'action et, in fine, l'instauration de l'anarchisme.
La religion est une aliénation, une superstructure idéologique très utile à la domination et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'où la célèbre formule : « La religion, c'est l'opium du peuple. » La religion obscurcit l'esprit et empêche de voir la réalité en faisant croire qu'il existe un ailleurs où le bonheur est possible.
Au travers de la soumission à Dieu, il n'y a en réalité que la soumission au père et à son autorité. C'est ce qu'a apporté la psychanalyse à la compréhension de la « reproduction du pouvoir ».

Qu'en est-il du concept d'islamophobie ?
Le débat engagé il y a quelques temps de cela par le gouvernement Fillon sur « l'identité nationale », propagande raciste aussi haineuse que sournoise, n'a réussi qu'à polariser les esprits sur le port de tenues vestimentaires à vocation religieuse.
À la suite, la « lutte contre l'islamophobie » est née, en effet miroir. Un discours qui s'autojustifie autour d'un raisonnement affirmant que les capacités de critique seraient différentes suivant les couches sociales ou les zones géographiques dans lesquelles nous évoluons !
Réunis sous la bannière marxiste, voilà que certains ont établi une corrélation entre une situation matérielle ou géographique particulière – les banlieues, être «Arabe» – et l'impossibilité qui s'ensuit à développer toute critique antireligieuse. S'appuyant sur le père du communisme autoritaire, ils et elles peuvent ainsi écrire 2 : « Avant de dire qu'elle est "l'opium du peuple", Marx avait pris soin de préciser dans le même paragraphe : "La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit." »
Ce que nous disent les nouveaux exégètes de Marx, c'est que le déterminisme social est pratiquement un absolu en matière de religion. La « créature » (terme qui désigne ici l'ouvrière, le chômeur, l'employé, la retraitée...) au moment où elle parviendrait à soupirer ne pourrait qu'exprimer une sottise : un élan religieux.
À ce déterminisme «social» aussi haïssable qu'erroné, nos modernes marxistes en ajoutent un, plus stupide encore s'il était possible : un déterminisme « racial », selon lequel « Arabe » veut nécessairement dire « musulman ». Cette position politique n'est en réalité qu'une expression de la condescendance de ceux et celles qui, s'estimant supérieurs, pensent que les « créatures » de banlieue, ces grandes naïves, ne peuvent faire autrement que de croire en une religion, tout comme les grandes personnes responsables pensent que les petits enfants se doivent de croire au Père Noël.
Malheureusement, ce discours ne contribue pas à convaincre les «créatures» de l'impossibilité où elles se trouveraient à se penser autrement, à devenir autre chose, à gagner en discernement et, par voie de conséquence, à se libérer par elles-mêmes.
Il produirait même l'effet inverse en renforçant des courants plus rétrogrades, plus liberticides, plus oppressifs – en premier lieu pour les femmes, mais aussi pour les hommes et les enfants. Des courants qui se voient renforcés dans leurs propagandes et leurs pratiques et qui trouvent dans ces supplétifs, d'utiles compagnons de route.
Contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire, il n'y a pas une manière de penser qui serait spécifiquement occidentale et une autre qui serait spécifiquement orientale. Cette volonté de réduire la culture humaine en morceaux afin d'en attribuer chaque partie à un territoire donné est particulièrement fausse, y compris sur ce point très délicat des croyances.
L'emploi, à tort et à travers, du terme «islamophobe» nous ramène aux préjugés et stratégies de l'idéologie dominante. Selon la signification que lui donnent certains de ceux qui l'utilisent, se battre contre l'islamophobie reviendrait automatiquement à être solidaire des exploités. Cette correspondance invoquée entre un fait social – être exploité – et un fait religieux – être musulman – est évidemment fausse : il y a des musulmans dans les rangs des exploiteurs et tous les exploités – même « Arabes » – ne sont pas musulmans.
En assimilant toute critique de l'islam à de l'islamophobie, ces gens ne parlent plus de critique des religions, mais « des formes d'oppression que peuvent prendre les phénomènes religieux ». Qu'est ce que cela signifie ? Que les religions et les textes sacrés ne seraient plus critiquables en soi, pour ce qu'ils sont et ce qu'ils disent, mais que seules certaines manifestation de cet esprit religieux le seraient ?

Le postmodernisme en question
Le postmodernisme, en la circonstance, tourne autour du refus de toute pensée et toute critique à vocation « universaliste » 3, qui ne se limite pas à un seul ou quelques groupes humains, limités et particuliers.
La domination n'est plus liée à un rapport de possession-dépossession des moyens de production, mais à des normes dominantes : blanc, masculin, hétérosexuel, colonialiste, néocolonialiste.
Jordi Vidal, à propos de la société postmoderne dans Servitude et simulacre écrit : « À l'image de la conception postmoderne de la société, ces mensonges performants sont définitivement détachés du cours réel des choses. Leurs pseudo-conflits sont là pour dissimuler l'existence d'un autre plan de réalité : celui d'une vie quotidienne totalement dégradée. [...] Les nouveaux signifiants, aux ordres du système, ont pu commencer à mener une guerre totale contre la pensée critique. Ce que le langage a perdu se répercute socialement dans l'atomisation de la vie quotidienne, dans la perte généralisée de tout sens logique, dans la difficulté croissante à penser de nouvelles formes d'auto-organisation ou, plus tristement, dans l'incapacité à favoriser de simples gestes de solidarité. »
L'idée selon laquelle l'identité et la culture jouent un rôle primordial est d'autant plus pernicieuse et erronée que ces dernières seraient soi-disant figées par l'intermédiaire d'une religion pour certaines minorités. Cet élément identitaire et culturel, puisqu'il fonde essentiellement la personne et la définit, ne doit pas être critiqué, d'autant plus qu'elle appartient à des minorités.
Chez les postmodernes, la logique identitaire de minorités prend le pas sur toute appartenance de classe, et même généralement sur toute analyse de l'oppression fondamentale résultant des rapports de production capitalistes. À quand un discours sur une classe religieuse ?
En fait, le postmodernisme laisse croire qu'il a dépassé la modernité, tout en courant toujours derrière le capitalisme. La modernité n'existe du reste que dans le cadre du capitalisme. Laisser de côté les conditions économiques, c'est-à-dire capitalistes, c'est se vouer à l'échec, car c'est nier ce que nous subissons en réalité et au quotidien.
La position « pro-islam » déguisée tend d'ailleurs à assimiler Arabes à musulmans, au lieu de critiquer cette assimilation. On essentialise ici un peuple en pratiquant ce déterminisme religieux – identitaire. On ignore totalement les Arabes athées ou ceux qui sont en conflit avec leur univers religieux.
L'islam, malgré la diversité des croyants, occupe une place particulière par ses valeurs, ses pratiques, les communautés et les gens qui l'incarnent. Par exemple, l'islam ne considère pas ses valeurs comme relatives et compatibles avec le mouvement gay, pas plus d'ailleurs que le catholicisme.

L'anarchisme face aux religions, dans le concret...
Si donc l'anarchisme a toujours affirmé son refus de toute religion, théoriquement et pratiquement, cette position antireligieuse du mouvement libertaire se heurte cependant, dans le contexte actuel, à une redoutable difficulté. Là où l'anarchisme est né et où il réunit toujours l'essentiel de ses forces – dans le monde occidental –, le christianisme y est exsangue de nos jours. La seule et véritable menace religieuse à laquelle nous nous trouvons confrontés 4, c'est l'islam.
En nous élevant contre toutes les institutions religieuses et les débordements qui les accompagnent, y compris donc l'islam, nous refusons d'emboîter le pas aux ethnocentristes ainsi qu'aux nostalgiques du colonialisme. Nous nous opposons avec autant de pugnacité à celles et ceux qui, à l'instar des Gollnisch, Debray, Chevènement et autres républicains de tous bords, réaffirment la supériorité d'une civilisation européenne, laquelle civilisation n'a fait, au cours de sa trop longue période de domination, que se vautrer dans des situations particulièrement répugnantes et inhumaines.
Les anarchistes que nous sommes, au moment d'aborder les questions afférentes à la lutte antireligieuse, ne rencontrent aucune difficulté à rejeter en même temps tous les discours haineux, racistes, fascistes, etc.
Nous critiquons toutes les religions de la même manière, à partir des textes sur lesquels elles se fondent et à partir de leur histoire, et non par rapport à de simples critiques circonstancielles sur l'extrémisme que prendrait tel ou tel phénomène religieux.
Critiquer une religion, ce n'est pas affirmer l'infériorité du pratiquant de cette religion, ni établir une hiérarchie entre le croyant et le non-croyant, le musulman et l'athée. Nous dénonçons les opinions racistes déguisées en critique de l'islam là où elles existent. Cependant, nous ne pouvons accepter qu'un tel amalgame, pratiqué par des courants nationalistes et racistes, permette à l'islam d'échapper à la critique que nous portons vis-à-vis de toutes les religions.
Nous pensons également nécessaire de montrer, par exemple, le statut réservé aux femmes selon le Coran, qui sont selon ce texte clairement inférieures aux hommes et se doivent de leur être soumises. Ceci n'est du reste pas réservé au Coran mais y est tout de même très explicite. Car la réalité n'est pas univoque, le fait que les musulmans puissent être opprimés n'empêche pas que des situations d'oppression peuvent exister dans la pratique de cette religion.
Également, il est clair que, sans émettre de jugement dépréciatif sur les individus, une polygamie exclusive n'est possible que dans le contexte de sociétés fortement inégalitaires, où les femmes sont accaparées par les plus riches, les dominants.
Nous pensons nécessaire de montrer le Coran au même titre que les autres religions monothéistes pour ce qu'il est : une religion essentiellement patriarcale, fixant des mœurs et une répression sexuelle propre à ce régime patriarcal.
La question n'est pas de démontrer la supériorité d'un quelconque discours occidental, mais de montrer qu'en soi l'élément identitaire islamique n'est pas et ne saurait en aucun cas être une alternative aux logiques de domination.

Religions, racisme et mouvements sociaux
Par-delà les distinctions entre religions, Églises, sectes, croyances, superstitions, spiritualités, ésotérisme, quête d'un au-delà et autres billevesées d'un autre âge, nous combattons l'aliénation des individus sous toutes les formes qu'elle peut prendre.
Nos analyses et nos actions consistent à lutter contre le rôle politique de la religion et son idéologie, dès lors qu'elle joue un rôle politique réactionnaire. Pour nous il ne s'agit pas de nous occuper des consciences individuelles.
Notre projet de société consiste en un épanouissement et une autonomie réels des individus. Dans notre projet, la place de la liberté individuelle et collective d'expression et d'organisation n'autorise pas pour autant à diffamer, insulter, faire acte de racisme, de sexisme, d'homophobie...
Si nous dénonçons les religions, nous ne stigmatisons pas les croyants individuellement. Mais c'est à coup sûr en prenant leur destin en main, en revendiquant pour aujourd'hui l'amélioration de leur sort, sans attendre un hypothétique paradis, que les travailleurs sont amenés à s'éloigner des superstitions et de croyances archaïques.
C'est de cette façon que le mouvement ouvrier et social a été et continue d'être un puissant vecteur d'émancipation du prolétariat et de la société toute entière. Et il n'y a aucune concession à faire à ce sujet.
Notre militantisme antireligieux nous autorise à stigmatiser toute religion, mais avec notre spécificité. On ne nous retrouvera jamais aux cotés des religieux pour faire reconnaître la légitimité du « foulard islamique » ou pour faire interdire le « blasphème », pas plus qu'on nous trouvera aux côtés des fachos et des autoritaires pour dénigrer les croyances des seuls étrangers parce que d'origine arabe ou maghrébine...
L'affirmation pleine et entière de la supériorité de la démarche, critique scientifique, nous entraîne à rejeter les religions des affaires publiques.
Anarchistes, nous affirmons que c'est d'abord par des actions de solidarité et d'entraide que le racisme peut être battu. Toutes celles et tous ceux qui trouvent aujourd'hui un refuge illusoire dans le communautarisme et la religion doivent trouver les moyens de reprendre leurs vies en main, en nous rejoignant, pourquoi pas ?
Religions, communautarisme, racisme, islamo-gauchisme sont autant d'écrans de fumée qui éloignent les travailleurs de leur propre émancipation.
Ce qui fait peur au pouvoir, ce n'est pas la façon dont on se présente pour « protester contre la misère », ce qui lui fait peur, c'est que nous nous organisions pour lutter contre l'injustice et la violence du capitalisme. Autrement dit, ce qui fait peur au pouvoir, ce n'est pas l'islam – lequel s'accommode fort bien du pouvoir et réciproquement, comme c'est le cas dans de nombreux pays de la planète –, ce sont les pauvres quand ils s'organisent en tant que classe !
Le pouvoir est par essence paupérophobe sous toutes les latitudes, pas islamophobe à proprement parler !

Edi Nobras
Groupe Puig-Antich
(Perpignan)


1. Devise lancée par Louis Auguste Blanqui, qui ne fut jamais anarchiste, mais qui, a contrario, revendiquait un État populaire, autrement dit... l'autorité du peuple, parent proche de la dictature du prolétariat de Karl Marx et de ses épigones : Lénine, Trotski, Staline, Mao...
2. Assimilée systématiquement à un mode de pensée occidental, blanc, masculin et hétéro-normé, et menant à l'impérialisme...
3. Dans « Forum des marxistes révolutionnaires », dans « CCC Forum » ou bien sur le site de l'OCL...
4. En Europe essentiellement, pour ce qui concerne les anarchistes de cette région du monde.

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