★ Antisémitisme structurel à gauche

Publié le par Socialisme libertaire

« J’ai déjà écrit sur le sujet de l’antisémitisme 1. Mais je n’ai pas écrit sur l’antisémitisme qui existe dans les milieux révolutionnaires, ou militants, de façon générale. Ce texte a vocation à combler ce manque. Il ne sera évidemment pas complet.Je persiste à croire que les camarades qui ont du mal avec l’antisémitisme sont de bonne foi, ainsi nous allons faire ensemble un tour d’horizon de différents aspects de ce problème.

Il y a un profond antisémitisme en France, aujourd’hui. C’est d’une banalité déconcertante que de le dire, mais certains ont du mal à l’accepter. Pour eux, dénoncer l’antisémitisme revient à soutenir l’État d’Israël. C’est une attitude classique. De fait, ils adoptent une attitude symétrique au Crif 2 pour qui toute critique de l’État d’Israël est de l’antisémitisme. Mais, breaking news, on peut être à la fois contre l’État d’Israël et contre l’antisémitisme ! Un grand nombre de militants est persuadé que dénoncer l’antisémitisme revient (en plus) à chercher, forcément, à disqualifier les combats pro-palestiniens. Bien que particulièrement idiote, c’est une idée assez répandue. D’ailleurs, c’est là dessus principalement qu’a été attaqué mon premier texte sur l’antisémitisme « Les Pièges antisémites 3 ». Il serait coupable de sionisme étant donné qu’il ne se dissocierait pas assez de l’État d’Israël, alors même qu’à plusieurs reprises, il y est bien clairement énoncé que nous combattons cet État et les politiques racistes et colonialistes qu’il entreprend. Et alors que, surtout, il était centré sur la question de l’antisémitisme, pas tellement de l’État d’Israël. De fait, il n’est pas rare de lire des textes ou d’écouter des émissions de radio soi-disant antiracistes qui n’abordent l’antisémitisme que sous ces angles (soutien à l’État d’Israël et disqualification des pro-palestiniens). Certes, ils ne disent pas que l’antisémitisme est une invention, mais c’est courant de ne parler que de ces aspects et « d’oublier » l’aspect raciste de l’antisémitisme. Pourtant, il ne faut pas oublier que ce qui est un danger criant et quotidien pour nombre de prolétaires, ici, en France, c’est l’antisémitisme, pas le sionisme.

Puisqu’on parle de l’État d’Israël, remarquons que beaucoup de militants qui combattent (à juste titre) le fait que l’on demande en particulier aux musulmans en permanence de se dissocier des salafistes-djihasites en général et de Daesh en particulier sont les premiers à demander aux Juifs de se dissocier de l’État d’Israël. Nombreux sont les Juifs qui vont être suspectés de sympathies avec l’État d’Israël s’ils ne crient pas assez fort, toutes les trois phrases, qu’ils détestent le sionisme et cet État. C’est assez peu cohérent : on demande un #NotInMyName 4 permanent aux Juifs par rapport à l’État d’Israël alors qu’on dit qu’il n’a pas lieu d’être pour les musulmans. Pour terminer sur l’État d’Israël, nous pensons que c’est un État raciste, d’apartheid et colonialiste. Néanmoins, nous ne pensons pas que l’oppression que vivent les Palestiniens soit l’alpha et l’oméga de notre engagement politique. Qu’il y ait des collectifs spécifiques sur cette question, tant mieux, des gens dont c’est l’engagement principal, tant mieux aussi, c’est très utile, pour avoir des données, des analyses, des réactions plus précises, plus pointues. Cela est vrai pour chaque lutte. En revanche, il est problématique que des groupes ou des collectifs non centrés sur la lutte pro-palestinienne se sentent obligés d’en parler de façon systématique. C’est quelque chose de récurrent chez les militants. Par exemple, dans toutes les manifs progressistes, quel que soit le sujet, il y a des drapeaux palestiniens. De même, nombre de camarades ne s’émouvaient que de la présence de Nétanyahu, Liebermann et Benett 5, pour la grande marche républicaine d’unité nationale qui a eu lieu après les massacres de Charlie hebdo et de l’Hypercasher de Vincennes, comme si ces trois-là étaient les seules ordures présentes ce jour-là.

Il est indéniable que l’État d’Israël a une place spécifique, notamment géopolitique, mais il est très dangereux de lui accorder une place bien trop grande dans nos discours, nos analyses et nos combats. Cela peut avoir plusieurs effets. Tout d’abord, cela peut accréditer la thèse fasciste selon laquelle le sionisme est un problème central et qu’il est à peine lié à l’État d’Israël. Ensuite, cette obsession peut sembler, au minimum, ambiguë, notamment pour les Juifs. Pour prendre un exemple, lors d’une discussion avec une amie juive, celle-ci me parlait d’une organisation révolutionnaire pour laquelle elle avait de la sympathie mais qui la gênait parce cette organisation ne pouvait pas s’empêcher de préciser son antisionisme farouche, quel que soit le sujet initiale. Et elle trouvait que ça cachait un antisémitisme profond et honteux. Mis à part les questions liées à l’État d’Israël et au sionisme, réel ou fantasmé, des uns et des autres, il y a des discours somme toute assez classiques sur l’antisémitisme. L’un d’eux, qui sous-tend souvent une partie des discours militants, est que les antisémites sont des concurrents, plus que des ennemis. Une bonne partie des attaques contre Dieudonné 6 et Soral 7 sont centrées sur le fait qu’ils détournent des opprimés des luttes sociales pour les emmener combattre des chimères. Qu’au final les antisémites « de base » sont juste un peu bêtes, mais pas bien méchants. Ils tombent dans les mêmes travers de ceux qui, au siècle dernier, parlaient du « socialisme des imbéciles » pour parler de l’antisémitisme. Ils assimilent l’antisémitisme venant d’opprimés à un conspirationnisme 8 comme un autre. Sauf que, autant combattre les Illuminatis 9 n’a pas grands effets dans le monde réel, autant combattre les Juifs, un peu plus.

Bien sûr, ces antiracistes et antifascistes détestent et combattent Dieudonné et Soral, mais rarement comme antisémites. Plutôt comme « mauvaises solutions à de vrais problèmes » (on n’est pas loin du FN « qui donne de mauvaises réponses à de bonnes questions », selon pas mal de politiciens). S’il est évident que le racisme divise les prolétaires, les détourne des causes de leurs malheurs, etc., évacuer la dimension oppressive de l’antisémitisme est un grave problème.

Bien souvent Dieudonné est attaqué non pas comme antisémite mais comme quelqu’un qui ne « fait rien pour la Palestine/les quartiers/les Noirs, etc. ». Ou alors, il n’y a qu’à voir quand Soral a montré sa bite à une mannequin 10. La campagne a été lancée par un mec qui est tout sauf un allié 11, mais ses vidéos ont été largement diffusées, jusque dans nos milieux. Certes, c’est utile de diviser nos ennemis : pendant qu’ils se tapent dessus entre eux, ils ne le font pas sur nous. Mais les gens qui quittent Soral parce qu’il montre sa bite à des femmes alors que l’antisémitisme ne les gêne pas deviendront-ils par magie des camarades ? Et, comme déjà dit ailleurs, faire des choses concrètes pour la Palestine/les quartiers/les Noirs excuserait-il le fait d’être antisémite ? Beaucoup de gens pensent aussi que se dissocier publiquement d’individus (comme Soral ou Dieudonné) ou dire qu’on combat l’antisémitisme est suffisant pour être clair. C’est faux. Autant dans nos milieux il est plus ou moins accepté (au moins en parole) que pour se défaire du racisme et du sexisme structurel il faut faire un gros travail de déconstruction, autant c’est loin d’être accepté pour l’antisémitisme. De la même manière, il n’est pas encore accepté que, lorsque des Juifs ressentent des situations comme étant antisémites, leur parole ne doit pas être mise en doute.

Il existe de nombreuses personnes qui semblent claires en paroles, mais qui dans les faits diffusent un message similaire à celui des antisémites. Nous n’allons pas revenir là-dessus longuement, mais la comparaison d’Israël avec le nazisme, le fait de présenter le sionisme comme le mal absolu, de dire qu’on parle trop de la Shoah, de parler de complots de façons systématique et notamment de complots sionistes, etc., sont des rhétoriques fascistes et antisémites que nous devons combattre, d’où qu’elles viennent et notamment de gens proches de nous 12. À tout cela, on nous répond que non seulement l’antisémitisme n’est pas un racisme structurel mais qu’en plus il est combattu par l’État et les médias, et cela impliquerait qu’il n’est pas nécessaire de le combattre.

Il y a un état de fait qui est que les médias et l’État semblent combattre l’antisémitisme, bien plus que les autres racismes. Nous avons bien précisé « semblent », parce que, dans leur essentialisation des Juifs, leur deux poids-deux mesures grossier et leur amalgame permanent avec l’État d’Israël, ils mettent plus d’huile sur le feu qu’autre chose. Mais en tout cas, comme les médias et les politicards semblent unanimes là-dessus, certains « camarades » pensent que c’est bon, le problème est réglé, on a juste affaire à quelques « tarés ». Finalement, l’antisémitisme est presque plus un problème pathologique que politique. Et en 1936, sous prétexte que le Président du Conseil était juif, pas besoin de lutter contre l’antisémitisme ? À un moment, il ne faut pas déconner, ce n’est pas à l’État de définir ce contre quoi on doit lutter. L’État lutte contre l’antisémitisme ? La belle affaire ! Il lutte aussi contre l’esclavage, la drogue, les sectes, les néo-nazis, etc. Nous avons une boussole : la lutte contre toutes les oppressions. Si on considère que l’antisémitisme est une oppression, avec ses spécificités, mais une oppression quand même, alors nous devons suivre cette boussole et ne pas nous laisser détourner par des discours et des blabla ministériels.

Pour toutes ces raisons, peu de cas est fait de l’antisémitisme dans des milieux pourtant antiracistes et antifascistes. Comme déjà dit, en parler devient suspect en soi. Voire même, les personnes et les groupes qui en parlent peuvent subir des pressions et/ou ne pas être invités à des initiatives. Et il est scandaleux de voir que les victimes de meurtres antisémites sont systématiquement « oubliées » dans les listes de victimes de crimes racistes.

Tout cela nous fait dire qu’il ne faut pas s’étonner de l’essor des groupuscules fascistes juifs, comme la LDJ ou le Bétar 13, et de la droitisation des instances communautaires juives. Nous combattons le racisme, notamment, comme diviseur du prolétariat. Tant que les Juifs prolétaires ne se sentiront pas en sécurité dans nos milieux, il ne faudra pas s’étonner qu’ils aillent voir ailleurs. Les seuls à leur proposer de l’autodéfense contre les antisémites sont les fascistes, c’est malin. C’est faire le jeu de la bourgeoise (et même de l’État d’Israël). Contrairement à une croyance répandue, la majorité des Juifs de France vient de milieux populaires (ce n’est pas pour rien qu’il y a beaucoup de Juifs à Sarcelle, ville de banlieue populaire, et dans le XIXe arrondissement de Paris, le plus pauvre de la capitale). C’est à eux qu’il nous faut nous adresser. Sans compromis ni compromission. »

Bali

Groupe Regard noir de la Fédération anarchiste
 

1. Comme déjà dit ailleurs, il faut employer le terme « antisémitisme » pour parler du racisme spécifique contre les Juifs malgré le fait qu’il ne soit pas juste étymologiquement, étant donné que c’est le terme utilisé par les Juifs.

2. Crif : Conseil représentatif des institutions juives de France. Association qui regroupe une majorité des associations communautaires juives, aujourd’hui liée à la droite et à l’extrême-droite israélienne.

3. Paru dans Le Monde libertaire numéro 1748.

4. « Pas en mon nom », terme de dissociation utilisé par certains musulmans pour se dissocier des salafistes-djihadistes.

5. Respectivement Premier ministre, ministre des Affaires étrangères et ministre de l’Industrie, classés à la droite extrême et à l’extrême-droite, de l’État d'Israël.

6. Lire : « Dieudonné, le fascisme sur les planches », in Le Monde Libertaire numéro 1686.

7. « Penseur » conspirationniste et ouvertement néo-nazi.

8. Volonté d’expliquer le monde par une grille de lecture d’une grande conspiration unique, fomentée par un nombre réduit de personnes (parfois des extra-terrestres, selon les plus allumés) foncièrement mauvais.

9. Société secrète qui a vécu neuf ans au XVIIIe siècle et qui, aujourd’hui, fait fantasmer un grand paquet de zozos qui voient des triangles partout.

10. Lors d’un échange textos avec une mannequin noire qu’il draguait, Soral lui a envoyé une photo de lui nu. Lorsque celle-ci a refusé ses avances, il lui a envoyé des insultes racistes.

11. Les vidéos qui ont lancé l’affaire ont été faites par Joe Dalton, un ancien garde du corps de Dieudonné qui l’a quitté pour des histoires de fric et parce que Dieudonné ne fait pas assez pour les Noirs.

12. Voir les Monde libertaire numéro 1748 : « Les pièges antisémites » et numéro 1754 : « Les pièges antisémites, mise au point. »

13. Ligue de défense juive et Bétar. Deux organisations (qui sont plus proches de bandes que d’organisations politiques) qui prétendent défendre physiquement les Juifs. Dans les faits, deux bandes racistes et ultra-violentes, farouchement pro-israéliennes, qui ont leurs spécificités, notamment historiques, mais qui aujourd’hui sont assez proches.

★ Antisémitisme structurel à gauche

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